LE CRUCIFIEMENT DE SAINT PIERRE
Le Martyre de saint André. — De la même époque date aussi le Martyre de saint André, qui se trouve encore sur l’autel de l’église de l’hôpital Saint-André des Flamands, à Madrid (Œuvre. N° 389). Il représente l’apôtre au moment où les bourreaux se préparent à l’attacher sur la croix déjà dressée ; un soldat, le casque en tête, un officier à cheval et de nombreux spectateurs, où dominent les femmes, sont présents au martyre. Le tableau est d’une belle composition serrée, d’un coloris riche et d’une exécution soignée. Les personnages principaux sont de la main de Rubens, les autres sont d'un élève et retouchés par le maître.
Le tableau fut donné à l’établissement, où les Flamands nécessiteux trouvaient un refuge à Madrid, par Jean van Vucht, riche marchand, né à Helmont, en Brabant et établi à Madrid. D’avril 1622 à juin 1637, il fut en relation d’affaires avec Balthazar Moretus, qui lui écrivait au moins une fois par mois et lui envoyait des livres et parfois des tableaux destinés à l’Espagne. Ces relations commerciales avaient fait naître des rapports d’amitié, et Moretus n’entretenait pas seulement son correspondant de Madrid d’affaires d’intérêt, mais aussi de la situation politique de leur patrie, sur laquelle il le renseignait succinctement.
Rubens avait fait la connaissance de van Vucht pendant son séjour à Madrid en 1629. Dans les lettres de Moretus au marchand, il est question à diverses reprises d’un tableau que van Vucht désirait commander à Rubens ; par exemple, le 31 août 1630, Moretus écrit : « Si vous voulez une Diane avec deux nymphes ou un autre sujet à deux ou trois personnages, Rubens est prêt à vous le faire pour ladite somme de cent patacons. » (1) Par là et par ce qui fut dit plus tard au sujet du tableau, on voit clairement qu’il ne s’agissait pas d’un retable. Van Vucht doit avoir commandé plus tard, le Martyre de saint André, car en faisant le 24 avril 1639 son testament, par lequel il lègue à la chapelle de l’hôpital Saint-André une somme de 552,719 maravédis, il ajoute : Je lègue audit hôpital le tableau du Martyre du glorieux saint André,
» que j’ai fait faire en Flandre, et qui est l’œuvre du célèbre maître Pierre-Paul Rubens ». Il dispose en outre qu’on ferait pour ce tableau un cadre bien sculpté avec les colonnes et le fronton nécessaires à la décoration de l’autel.
Lorsque l’hôpital fut supprimé à la fin du xvme siècle, le retable fut transporté à l’Escurial. En 1844, on rouvrit la chapelle rue San Marcos et le tableau y reprit sa place primitive. En 1862, l’ancienne chapelle fut démolie, et l’on en bâtit une nouvelle, rue Claudio Coello. L’œuvre de Rubens y fut placé sur l’autel, en 1877. Le musée impérial de Vienne possède une étude faite à la même époque pour un saint André (Œuvre. N° 388).
Le Crucifiement de saint Pierre. Ce fut aussi pour une église étrangère que Rubens peignit un de ses derniers grands retables, le Crucifiement de saint Pierre (Œuvre. N° 487). 11 lui fut commandé en 1637 par le peintre Georges Geldorp, né à Cologne et demeurant à Londres. Comme Rubens s’étonnait que de Londres, on lui demandât un retable, une deuxième lettre lui apprit que le tableau était destiné à l’église saint Pierre, à Cologne, à laquelle l’opulent banquier Evrard Jabach, récemment décédé, en faisait don. Rubens choisit le Crucifiement de saint Pierre, sujet qui lui plaisait par son étrangeté. La tradition veut que, par pure humilité, l’apôtre ait de-
(1) Archives du Musée Plantin-Moretus et Bulletin-Rubens. V. page 121.
L’ASSOMPTION DE MARIE
mandé à être crucifié la tête en bas, parce qu’il se trouvait indigne de mourir de la même façon que son maître. Guido Reni, le Caravage et van Dyck avaient traité le sujet avant Rubens, qui voulut s’y essayer à son tour. Il paraît avoir éprouvé une vive satisfaction à l’idée d’exécuter un ouvrage important pour Cologne, et écrivit à cette occasion ces paroles souvent citées : « J’ai » beaucoup d’affection pour la ville de Cologne, parce que j’y ai été élevé jusqu'à ma dixième » année, et j’ai souvent désiré la revoir encore une fois après une si longue absence; mais je » crains que mes occupations et les dangers du voyage ne me privent de ce plaisir comme de « bien d’autres. »
Geldorp se déclara satisfait du choix; Rubens se mit à l’œuvre sans trop se hâter. Le 2 avril 1638, il écrivit que le tableau était déjà très avancé et qu’il espérait en faire un de ses meilleurs ouvrages; mais il demandait qu’on lui laissât le temps de l’achever à son aise, car, disait-il, « quoique je sois accablé d’autres travaux, le sujet de ce retable me plaît plus que » tous ceux que j’ai sur le métier. » Il ne livra jamais le tableau, qui se trouvait encore chez lui lorsqu’il mourut, et fut vendu plus tard à Georges Deschamps pour un commettant de Cologne, moyennant la somme de 1200 florins. Le commettant de Cologne représentait la famille Jabaeh, qui fit placer le retable sur l’autel de l’église Saint-Pierre, en souvenir du feu banquier. En 1794, il fut transporté à Paris, d’où il revint en 1815. Dans l’intervalle, Jean-Jacques Sehmitz en avait fait une copie, qui remplaça l’original sur l’autel, et fut reléguée dans une nef latérale après le retour du retable de Rubens.
Rubens peut s’être figuré qu'il ferait du Crucifiement de saint-Pierre un de ses meilleurs ouvrages ; ses prévisions ne se sont pas réalisées. Le sujet l’attirait par la hardiesse de l’attitude du saint, crucifié la tête en bas, et par l’effet qu’il voulait produire en faisant tomber la lumière sur la poitrine inclinée en avant; mais l’exécution ne répondit pas à son attente. Il y a de l’exagération dans l’expression de la cruauté chez les bourreaux; leurs traits et leurs mouvements sont difformes ; la figure principale excite plutôt la répugnance que l’admiration. Du reste, la peinture n’est pas de la main du maître, qui s’est borné à retoucher et à éclairer les chairs du saint et des bourreaux. Comme il l’avait fait une trentaine d’années auparavant dans Y Erection de la Croix, Rubens donna ses propres traits à l’officier couvert de son armure, qui assiste au martyre; mais quel contraste entre le vigoureux et florissant guerrier de 1610 et le vieillard décrépit, au regard éteint, de cette œuvre des dernières années !
L’Assomption de Marie. Dans le même temps qu’il entreprenait de peindre ce tableau pour Cologne, un gentilhomme flamand, Charles de Schotte, lui commanda pour l’église des Chartreux à Bruxelles, un retable destiné à perpétuer la mémoire de son père, Théodore Schotte, juge suprême au conseil de guerre, mort en 1629, et de sa mère, Elisabeth van den Brandt. Rubens choisit une fois encore son sujet favori, Y Assomption de la Vierge, qu’il devait peindre pour la dernière fois (Œuvre. N° 360). Il le traita sans le modifier ni le rajeunir; il y mit seulement un peu plus de réalisme que dans les Assomptions précédentes ; il y a aussi dans l’effet des couleurs, une admirable unité. Il peignit lui-même les figures du bas, se fit aider pour les autres par ses élèves, et retoucha le tout. Le tableau a beaucoup souffert par suite d'un nettoyage brutal. 11 fut acheté avant 1763 par le prince de Liechtenstein, à Vienne.