LES MAUX DE LA QUERRE
Les Maux de la Guerre. Outre les retables, Rubens peignit à cette époque quelques tableaux allégoriques, historiques et religieux. Nous citerons d’abord les Maux de la Guerre, commandé par Juste Suttermans, pour le grand-duc de Toscane (Œuvre. N° 827). Ce Suttermans était un peintre anversois, établi à Florence où il s’était fait une grande réputation et avait su gagner la confiance du souverain. Il fit payer le tableau par André De Schutter, son agent à Anvers. Après avoir reçu le dernier payement de 142 florins 14 sous, le maître anversois écrivit le 12 mars 1638, à son confrère florentin, qu’il avait expédié depuis trois semaines la toile, par la voie de France. Rubens avait choisi pour sujet les Maux de la Guerre, traduisant ainsi une idée qui l’occupait depuis longtemps : il voulait montrer combien lui était allé au cœur le tort qu’avaient fait au pays et à ses habitants, aux arts et aux sciences, toutes les malheureuses guerres qui avaient ravagé sa patrie. Il expliqua lui-même le sujet à Suttermans et quoiqu’il ait plutôt parlé de la composition que rendu les sentiments qui l’animaient, nous reproduisons ici sa description, la seule qu'il ait jamais faite d’un de ses tableaux. « La figure principale,
» dit-il, c’est Mars qui sort du temple de Janus,
» fermé en temps de paix suivant la coutume » romaine, et s’élance le bouclier au bras, l'épée » sanglante à la main, menaçant les peuples des » plus grandes calamités. Il ne s’inquiète guère » de Vénus, sa bien-aimée, qui l’embrasse et » s’efforce de le retenir par ses caresses, et » qu’accompagnent des Cupidons et des » petits amours. D’autre part, Mars est en- » traîné par la furie Alecto, une torche à la main. A ses côtés, on voit des monstres, la Peste et » la Famine, compagnes inséparables de la guerre. A terre gît une femme renversée qui tient un luth brisé, symbole de l’harmonie, incompatible avec la Discorde et la Guerre; une autre » femme, son enfant sur le bras, personnifie la Fécondité, la Maternité et la Charité, troublées par » la Guerre qui ravage et détruit toute chose. On voit encore un architecte renversé, ses instru- » ments à la main, ce qui veut dire que tout ce que l’on construit en temps de paix, pour » l’utilité et l’ornement des villes, est renversé et ruiné par la violence des armes. Si j’ai bonne » souvenance, je crois que vous verrez encore à terre sous les pieds de Mars, un livre et des dessins, ce qui signifie qu’il foule aux pieds les lettres et tout ce qui est beau. Il doit y avoir » aussi un faisceau dénoué de flèches ou de javelots, qui réunis symbolisaient la Concorde, enfin le caducée de Mercure et la branche d’olivier, symboles de la Paix, gisent sur le sol, où on les a jetés. La femme en deuil, vêtue de noir, sans bijoux ni ornements, et couverte d’un
Sainte Cécile jouant du clavecin (Musée, Berlin).
l’enlèvement des sabines
» voile déchiré, c’est la malheureuse Europe, désolée depuis si longtemps par les pillages, les » dévastations et la misère, qui causent à tous des dommages incalculables. Son attribut, c’est » le globe terrestre, porté par un ange ou un génie, et surmonté d’une croix, qui montre qu’il » s’agit du monde chrétien. »
L’explication est aussi claire que possible, mais ce que Rubens n’a pas dit, c’est l’intense vie dramatique qu’il a donné à tous ses personnages. Son Mars, qui s’élance, impétueux sa frénétique Alecto qui bondit et entraîne sur ses pas le dieu de la guerre, la Vénus suppliante et tendre, la misérable Europe levant les bras au ciel pour implorer du secours, sont autant de personnifications magistrales de passions et d’émotions. Ce qu’il ne dit pas non plus, c’est la beauté de la lumière, blonde et caressante sur le corps blanc de Vénus, douce et légère dans le ciel bleu, où flottent des nuages transparents, mais puissante et sinistre, sur les figures douloureuses ou effrayantes.
Deux autres grands tableaux d’histoire, appartiennent à la National Gallery à Londres. L 'Enlèvement des Sabines, qui appartint d’abord au duc de Richelieu, et passa de la collection de M. Angerstein, au Musée de Londres ; le Serpent d' Airain, qui se trouvait au palais Marano, à Gênes, passa de là en Angleterre en 1806, et fut acheté en 1837, pour la National Gallery.
L’Enlèvement des Sabines. — Ce tableau {Œuvre. N° 803) représente une scène splendide en plein air. Dans le fond, on voit les temples et les palais de l’ancienne Rome, non ceux du temps de Romulus, mais ceux de l’époque impériale ; au premier plan, la lutte des Romains et des Sabines. Un soleil radieux ruisselle sur toute chose, inondant de lumière les chairs, les draperies et la blancheur des marbres. Tout est lutte, mouvement, mais l’action était difficile à dramatiser, et Rubens n’y a point tâché. L’enlèvement même violent de quelques jeunes femmes par des hommes aspirant au mariage, n’a rien en soi d’assez triste pour qu’on s’apitoie sur le sort des victimes. Ajoutons que Rubens a eu la malheureuse idée de faire enlever par les Romains des femmes qui ne ressemblent guère à des agneaux timides ; quelquesunes ont des formes rebondies qui leur donnent plutôt l’air de vénérables matrones et de dignes mères de famille que de jeunes tendrons : la grosse femme aux puissantes mamelles, portant une robe dorée, qui joint ses mains suppliantes et se rejette en arrière, tandis que le Romain qui la convoite, s’efforce de la pousser devant lui ; une autre femme non moins massive, que deux hommes s’efforcent de hisser sur un cheval ; une troisième, qui se renverse sur le sol et donne fort à faire à deux Romains, dont l'un lui soulève les jupons jusqu’au dessus des genoux ; voilà qui touche au grotesque. Mais le mouvement est plein de vigueur. 11 faut admirer aussi la magnificence des couleurs et leurs reflets sur le fond sombre : le rouge, le bleu, le vert, le rose, l’acier des armures, le marbre des palais, se fondent dans les teintes du ciel et des nuages. L’éclat de ces couleurs est encore surpassé par celui des rayons solaires et par l’incomparable richesse de leurs nuances ; on croirait assister à la transmutation de la couleur en lumière.
Rubens avait déjà traité ce sujet autrefois. La Pinacothèque de Munich possède un tableau datant de 1615 environ, peint par un élève (Œuvre. N° 805bis), d’après une esquisse du maître et représentant la Réconciliation des Romains et des Sabins (Œuvre. N° 805). Lord Ashburton à Londres possède une esquisse du même sujet (Œuvre. N° 806), ainsi qu’une autre, qui forme