CHAPITRE IV
LES ANNEES 1612 A 1616. PREMIERS TABLEAUX DE LA SECONDE MANIÈRE DE RUBENS
La maison de Rubens. Les enfants de Rubens. Transition de la première a la
SECONDE MANIÈRE. La DESCENTE DE CROIX. RETABLES ET PEINTURES TOMBALES.
Tableaux datés des années 1613 et 1614. Sujets religieux. Sujets mythologiques. — Scènes de la vie rustique. Le Jugement dernier. Portraits. Dessins pour illustrations de livres. Les élèves et les collaborateurs de Rubens. - Sa célébrité.
La maison de Rubens. Le 4 janvier 1611, Rubens acheta une maison et un terrain d’une étendue considérable, servant de blanchisserie, contigus l’un à l’autre et situés sur le Wapper. » On donnait ce nom à une partie du canal qui suivait l’ancien fossé des fortifications et qui amenait aux brasseries de la ville, l’eau du canal d’Hérenthals. Il allait de la Tour Bleue à la place de Meir. Sur le bord, près de la place de Meir, se trouvait une bascule (Wapper) dont les brasseurs se servaient pour puiser de l’eau. Deux rues longeaient le canal, la rue de la Bascule à l’ouest, la rue du Canal à l’est. On voit par l’acte de vente de 1611, que les deux rues ainsi que le canal, de la rue Houblonnière jusqu’à la place de Meir, étaient désignés sous le nom collectif de Sur la Bascule » (Op den Wapper). Près de la place de Meir, le canal était voûté et on y avait construit des maisons ; près de la rue Houblonnière, il était longé par un mur, dans la rue de la Bascule et par des maisons dans la rue du Canal. En descendant cette dernière rue pour se rendre place de Meir, on avait à droite, près de la rue Houblonnière, quatre petites maisons, puis une blanchisserie et une grande maison; vers la place de Meir, s’élevaient aussi quelques maisons. Ce fut la maison et la blanchisserie situées vers le milieu de la rue du Canal (aujourd’hui rue Rubens) que Rubens acheta pour y établir son domicile. Voici comment l’acte de vente décrit la double propriété : « Une maison ayant une grande porte, cour, galerie, cuisine, chambres, terrain et dépendances, et de plus
une blanchisserie contiguë au sud. (1) La blanchisserie touchait par derrière au jardin du serment des Arquebusiers, qui s’étendait le long d’une grande partie de la rue du même nom. Rubens conserva la maison existante et se bâtit à droite une demeure somptueuse dans le goût italien. La maison qu’il avait achetée, avait au rez-de-chaussée cinq fenêtres à gauche de la portecochère, six fenêtres au premier étage, et, à la hauteur du toit, une grande et deux petites fenêtres de mansardes. Celles-ci avec gradins, celle-là avec gradins et pinacles, dans le style de l’architecture flamande du xvie siècle. La maison qu’il se construisit à côté, avait au rezde-chaussée cinq grandes fenêtres ; cinq grandes fenêtres carrées éclairaient le premier et unique étage. Ce bâtiment portait un toit à corniche plate. A l’intérieur, la nouvelle construction était séparée de l’ancienne par une cour que fermait sur le derrière un portique à trois ouvertures donnant accès au jardin, qui s’étendait derrière l’ensemble des bâtiments et avait une sortie sur la rue Houblonnière.
Le 28 juillet 1627, Rubens acheta encore trois petites maisons avec jardin, situées à droite de sa propriété, pour agrandir celle-ci. (2) Il les rebâtit, et en fit deux maisons qu’il loua, et l’entrée d’une remise qu’il fit construire pour son usage, à côté de son habitation. En y comprenant cette entrée, la maison de Rubens avait une largeur de 36 mètres sur la rue. Lorsqu’il eut ajouté les jardins des trois petites maisons au sien, celui-ci mesura 48 mètres sur 24.
Le 5 juin 1614, le fils aîné de Rubens fut baptisé dans l’église Saint-André; les parents habitaient donc encore leur maison de la rue du Couvent. En 1615, la propriété de la Bascule fut séparée du jardin des Arquebusiers par un mur en maçonnerie. Ce ne fut qu’en 1616 qu’on adjugea la construction des escaliers de la nouvelle demeure, dont le statuaire Jean van Mildert exécuta les sculptures l’année suivante. Le 12 mai 1618, Rubens écrivait à Sir Dudley Carleton, que dans le courant de cette année il avait consacré encore quelques milliers de florins à l’achèvement de sa maison. Mais il l’habitait dès le commencement de 1616. Lorsque Martine Plantin mourut le 17 février de cette année, Rubens fut invité au service funèbre, et sur le rôle de l’enterrement son nom figure parmi ceux des amis et connaissances habitant dans le quartier de la rue d'Aremberg et de la longue rue de Mai. Nous pouvons donc admettre qu’en 1615, lorsqu'il fit séparer son jardin de celui des Arquebusiers, il s'installa dans sa nouvelle demeure, et que durant plusieurs années encore il fit travailler à l’achèvement et à la décoration de celle-ci. Il s’occupait lui-même très activement de ces travaux. Sans doute il se servit pour cela des dessins des palais génois, qu’il avait apportés d’Italie et qu’il publia en 1622. Il consulta aussi des ouvrages imprimés. Dans les premières années de son installation dans ia rue du Canal, il se procure plusieurs ouvrages sur l’architecture, les seuls que mentionne le compte de son libraire. En 1615, il achète chez son ami Balthasar Moretus deux éditions différentes de Vitruve, en 1616, il fait relier Y Architettura, de Serlio, en 1617, les Œuvres de Salomon de Caus, et cette même année, il acheta encore Y Architettura de Vincent Scamozzi et Y Architecture de Jacques Franquart. (3)
Nous possédons deux vues de la maison de Rubens gravées sur cuivre par Jacques Harrewijn d’après des dessins de J. van Croes. La plus ancienne porte cette légende : Maison
(1) F. QÉNARD : 1J. P. Rubens. Page 442.
(2) E. Jos. van den Branden : Op. cit. page 506.
(3) Bulletin-Rubens. Il, page 180.
Hilwerve à Anvers dit l'Hostel Rubens. 1684. Dans la partie supérieure, ou voit le médaillon d’un ecclésiastique, Henri Hillewerve, chanoine de l’église Saint-Jacques et propriétaire de la maison à cette époque. La gravure montre la cour intérieure avec le nouveau bâtiment à droite, l’ancien à gauche, le portique dans le fond, et, au bout du jardin, un pavillon, qu’on voit par l’arcade médiane du portique. La seconde est intitulée : Parties de la Maison Hilwerve à Anvers. 1692. On voit, représentées séparément, la façade entière de la propriété, une chapelle surmontée d’une coupole, éclairée par le haut et par une grande fenêtre à droite, puis une chambre à coucher carrée avec un plafond en forme de coupole. Ces deux dernières parties sont évidemment des appartements construits par Rubens. On y voit encore, dressée sur une plus grande échelle, une coupe de l’habitation depuis la rue, jusqu’au pavillon, avec une vue sur les façades latérale et postérieure du nouveau bâtiment.
Nous avons dit déjà quelle apparence avait la maison du côté de la rue; lorsqu’on avait franchi la porte d’entrée, on se trouvait dans la cour, sur laquelle donnaient à gauche l’ancien et à droite le nouveau bâtiment. A droite, on voyait une cage d’escalier spacieuse ouvrant par deux arcades sur le corridor, et par trois autres sur la cour. Au premier étage la façade postérieure était couverte d’une grande fresque dont la partie supérieure représentait Andromède délivrée par Persée ; sur la partie inférieure, était représentée une galerie italienne avec une balustrade, sur laquelle étaient perchés des paons, dans le goût des décorations qu’on voit sur les tableaux de Paul Véronèse. Au second étage, la façade postérieure était percée de trois fenêtres avec des cariatides contre les montants.
A droite de la cour, s’étendait la façade latérale du nouveau bâtiment. Au milieu s’ouvrait une large porte surmontée d’une rosace; des deux côtés, à la hauteur du premier étage, il y avait deux grandes fenêtres cintrées. Au-dessous de celles-ci étaient pratiquées des niches contenant des bustes. A la hauteur du second étage, il y avait encore cinq fenêtres plus petites. Le bâtiment était surmonté d’un toit qui s’avançait en forte saillie. Entre les quatre grandes fenêtres étaient placés des bustes sur piédestaux. Entre les cinq petites fenêtres, on voyait des cariatides. La muraille qui s’étendait entre les grandes fenêtres et les petites, était décorée d’une suite de peintures. Dans l’angle formé par cette façade et par le portique, on voyait des rocailles dont la partie inférieure formait une grotte où était assis un berger jouant de la cornemuse, et ayant un cerf à ses côtés. Du sol jaillissait un grand jet d’eau. Le portique se compose de trois arcades ; les deux latérales sont en plein cintre et celle du milieu en ligne brisée. Dans les encoignures des arcades sont couchés des satyres ; au-dessus on voit les bustes en marbre d’un faune et d’une faunesse. L’arcade du milieu, est surmontée d’un vase entre deux aigles qui portent dans le bec une guirlande de fruits, et qui sont encadrés dans un fronton couronné d’un aigle bicéphale. Au-dessus du portique s’étend une balustrade où sont placés deux vases et deux statues, celle de Mercure et celle de Minerve. Sous les bustes, on lit sur des plaques de marbre deux inscriptions tirées de la dixième satire de Juvénal :
Permittes ipsis expendere numinibus, quid
Conveniat nobis, rebusque sit utile nostris
Carior est illis homo, quam sibi.
(Que les dieux nous donnent ce qui nous convient et nous est utile, ils ont plus de sollicitude pour l’homme que lui même.)
et à droite :
Orandum est, ut sit mens sana in corpore sano.
Fortem posce animum, et mortis terrore carentem
Nesciat irasci, cupiat nihil.
(Demandons aux dieux un esprit sain dans un corps sain, une âme courageuse qui ne craigne point la mort et ne connaisse ni la colère ni la cupidité.)
Après avoir franchi le portique, on arrivait dans le jardin divisé en parterres réguliers et où
Misai ’ft um me a, tnwrs
La Maison de Rubens. Vue sur la cour et sur le jardin.
des mottes de gazon imitaient les fleurs d’un tapis. Aux angles des parterres et au centre des carrefours étaient placés de très grands vases. Au fond du jardin s’élevait un pavillon élégant, petit édifice de forme carrée au milieu duquel on voyait une statue d’Hercule, flanquée à droite et à gauche des statues de Bacchus et de Cérès entre quatre colonnes.
La façade postérieure du bâtiment latéral avait vue sur le jardin. Elle était percée d’une porte entre deux fenêtres de dimensions peu ordinaires. La porte avec la croisée qui la surmontait et qui pouvait s’ouvrir en même temps qu’elle, était, comme les fenêtres, haute de deux étages. La fresque se continuait de ce côté.
Les sujets de cette fresque ne nous sont connus que par la reproduction microscopique
qu’en donnent les gravures de Harrewyn. Il ne nous est pas possible de les distinguer tous. Sur la façade postérieure de l’avant-corps, nous voyons, outre Persée et Andromède, une première scène qui représente peut-être Vénus et Adonis. Sur la grande façade latérale, nous distinguons un Cortège de Silène, un Jugement de Pâris, le Couronnement d'un Héros, un Sacrifice païen, et au milieu, un sujet mythologique indistinct. Sur la façade du côté du jardin, on voit trois épisodes d’un triomphe romain.
La demeure de Rubens avait tout à fait l’apparence d’un palais italien. Du côté de la rue,
La Maison de Rubens. Vue sur le jardin, la façade et deux appartements.
la vieille façade et la nouvelle, qui appartenaient à deux styles différents, n’avaient rien de remarquable comme ornementation ; mais dès qu’on avait franchi le seuil de la porte d’entrée, on voyait devant soi un ensemble magnifique. Le vestibule avec sa colonnade et son escalier richement sculpté, la cour avec son luxe de sculptures et de peintures s’étalant sur une façade imposante par ses proportions et sa distribution, le portique, avec la perspective du jardin et du pavillon, son style majestueux, les balustrades, les vases et les statues qui les couronnaient, tout cela rappelait plutôt une résidence du pays où fleurit l’oranger, qu’une habitation de nos rudes contrées du nord. Quiconque entrait ici, prince ou bourgeois devait être frappé du faste et du bon goût du maître de ce logis.
De tout cela, il ne reste pas grand’chose: le palais, que toute autre cité au monde eût
entouré de soins et de respect comme un de ses principaux ornements, n’a pas été épargné dans la cité de Rubens. Le portique et le pavillon existent encore, comme aussi le squelette de la maison ; mais à l'intérieur, tout à été remanié, transformé et gâté : on a déplacé les plafonds et les murs de refend ; du palais d’autrefois on a fait deux maisons bourgeoises du goût le plus déplorable qui se puisse imaginer. Aussi n’est-il pas facile de démêler quelle en était la distribution primitive. Il n’est pas douteux que Rubens et sa famille n’aient employé comme maison d’habitation l’ancien bâtiment, à gauche de l’entrée; aussi est-on complètement d’accord sur ce point. Mais où étaient son atelier et son musée? Quelle était la destination de la chambre à coupole représentée sur la gravure de Harrewijn ? Voilà des questions qui ont été résolues de différentes manières.
François Mois, l’admirateur enthousiaste du maître, donne dans ses notes une description de la maison comme il se rappelait l’avoir vue. La transformation eut lieu en 1763, et sa note a été écrite une douzaine d’années après. Il place l’atelier de Rubens dans une chambre située dans le nouveau bâtiment, prenant jour sur la rue, et qui serait tout au plus assez spacieuse pour qu’un de nos peintres modernes de genre pût s’y installer. Il a dû voir lui-même que son hypothèse ne tenait pas, car il dit à la fin de sa note : Je ne comprends pas comment Rubens
eût pu travailler à son aise dans une pièce donnant sur l’escalier et où l’on entendait par conséquent trop de bruit. Je croirais plutôt qu’il avait établi son atelier dans une pièce de l’une des petites maisons situées à côté de la grande. » Ainsi Rubens aurait fait élever un bâtiment somptueux pour n’en point faire usage. Tout cela est dénué de fondement, et on ne comprend pas comment un homme ayant sous les yeux les gravures de Harrewijn, ne se soit pas rendu compte tout de suite de la destination du bâtiment nouveau. Il est évident pour nous que Rubens installa son atelier dans la vaste pièce du rez-de-chaussée, qui prenait jour au nord par les quatre grandes fenêtres et la rosace, donnant sur la cour, et à l’est par les trois fenêtres plus grandes encore, qui s’ouvraient sur le jardin. Cette salle avait quatorze mètres de long sur dix et demi mètres de large et neuf à dix mètres de haut. Elle était séparée de la rue par une galerie ou antichambre, ouvrant sur la rue par trois fenêtres. Cette galerie était longue de dix mètres et demi, sur une largeur de cinq mètres et formait certainement une dépendance du grand atelier. Celui-ci était suffisamment éclairé au nord et à l’est, l’entrée du côté du jardin livrait un passage facile aux toiles les plus colossales, enfin la disposition et les dimensions de la pièce étaient calculées de façon qu’on pût y placer en même temps plusieurs grands tableaux.
Il est vrai que deux documents parlent de tableaux placés non dans la salle du rez-dechaussée, mais à l’étage. Le 12 septembre 1612, Nicolas Rockox, chef du serment des Arquebusiers, paie les ouvriers qui ont transporté la Descente de Croix du grenier au rez-de-chaussée dans la maison du peintre, et le 17 août 1638, Rubens écrit à Luc Faydherbe : « Prenez soin, lorsque vous partirez, que tout soit bien en fermé, et qu’il ne reste ni originaux ni esquisses dans l’atelier à l’étage. Mais il faut remarquer qu’en 1612, la maison de Rubens à la Bascule n’était pas encore bâtie et qu’il habitait toujours rue du Couvent ; quant à l’atelier à l’étage, il est clair que ce n’était pas l’atelier de Rubens, mais un de moindre importance où travaillaient ses élèves.
Mois place la chambre à coucher surmontée d’une coupole à l’étage au-dessus de l’atelier, entre la chambre donnant sur la rue, et une chambre à alcôve, ouvrant sur le jardin. Nous
pouvons admettre cette distribution, mais nous sommes convaincus que, si du temps du chanoine Hillewerve, la pièce à coupole servait de chambre à coucher, Rubens ne l’a utilisée non plus que les chambres voisines, pour des usages domestiques. La chapelle, telle que nous la voyons sur la gravure, était le musée de Rubens; elle était située avec une antichambre attenante, près du jardin, à gauche, à côté du portique, derrière l’ancien bâtiment avec lequel elle communiquait. « Entre sa cour et son jardin, déclare de Piles, il a fait bâtir une salle de forme ronde, comme le temple du panthéon qui est à Rome, et dont le jour n’entre que par le haut et par » une seule ouverture qui est le centre du dôme. Cette salle étoit pleine de bustes, de statues antiques, de tableaux précieux qu’il avoit apportés d’Italie, et d’autres choses fort rares et » fort curieuses. » Sandrart écrit : « Il se fit bâtir une maison très belle et très commode, ayant » dans le jardin un musée en forme de rotonde où la lumière, tombant de haut, éclairait de la » façon la plus favorable des statues, des tableaux, tant de sa main que de celle d’autres artistes » distingués et d’autres curiosités qu’il y avoit rassemblées. » Mois dit : « La chapelle bâtie en octogone montait du fond avec son antichambre qui était dans le retour. Celle au-dessus de celle-ci avait une tribune où on pouvait entendre la messe; cette chapelle avait eu autrefois » un nombre assez considérable de reliques et de châsses, placés de bas en haut dans des » niches pratiquées dans les angles. La salle circulaire qui servait de musée ressemblait à une tour et en portait aussi le nom. (1) Il faut remarquer que de Piles n’avait pas vu la maison de Rubens et que par conséquent il l’a décrite par ouï-dire et par à peu près. C’est ce qui explique comment il place la salle circulaire entre la cour et le jardin où il n’y a jamais eu que le portique ; la vérité est que le panthéon s’élevait dans le jardin près de l’ancien bâtiment. En 1692, quand fut exécutée la gravure de Harrewijn, le panthéon avait été transformé en chapelle. Les niches qu’on y remarquait encore, auront servi autrefois à y placer des bustes de marbre. Dans les armoires où furent conservées plus tard des reliques, on enfermait primitivement les médailles et les pierres gravées, dont Rubens possédait une nombreuse collection à l’époque de son décès et que nous trouvons mentionnées dans la succession d’Albert Rubens sous les désignations de « plusieurs caisses contenant des agates et de « deux tiroirs contenant diverses cassettes avec des médailles tant en cuivre qu’en argent. » (2) Il n’y avait plus de place en cet endroit pour des tableaux. La chapelle et l’antichambre, tels que Mois les vit encore, ne pouvaient mesurer tout au plus ensemble que sept mètres sur quatre. D’après de Piles, Sandrart et la gravure, là chapelle ou panthéon était circulaire; Mois la fait octogone. Il paraît bien que le mur formait à l’intérieur huit pans, mais la voûte avait la forme d’une coupole circulaire. A l’époque où écrivait Mois, c’est à dire vers 1775, la chapelle existait encore. D’après Victor van Grimbergen, le panthéon ne fut démoli que peu d’années avant 1840. Ce dernier écrivain distingue le panthéon de Rubens, de la chapelle du chanoine Hillewerve ; selon nous, ils ne font qu’un seul et même bâtiment. Nous tenons pour avéré qu’il fut construit après l’achèvement de la nouvelle maison et que Rubens le fit bâtir dans le jardin derrière la maison, après qu’en 1618 il eut notablement augmenté sa collection par l’acquisition de celle de Dudley Carleton.
(1) De la tour de la maison susdite du défunt où se trouvaient les antiquités du défunt. Bulletin des Archives. II, page SI.
(2) Bulletin-Rubens. V, pages 41-42.
Au palais Pitti à Florence on voit un tableau, œuvre d’un inconnu, représentant un salon
dont les murs sont entièrement couverts de tableaux et d’où l’on a vue sur une salle demi-circulaire, éclairée d’en haut et pourvue d’une double rangée de niches, où sont placés des bustes et des statues antiques. Le tableau est intitulé :
l’Atelier de Rubens. » La salle aux niches serait son musée et les personnages qu’on voit dans le salon seraient sa femme et ses amis.
Nous ne reconnaissons aucun de ceux-ci dans ces figures, et la forme de la coupole ne répond pas à celle que nous connaissons par la gravure de Harrewijn. Il est vrai que, parmi les tableaux qui décorent le salon, il y en a deux ou trois de Rubens, mais cela ne suffit pas pour justifier le titre de « Atelier de Rubens. » En tout cas, ce tableau prouve qu’on avait bâti à Anvers plus d’un de ces cabinets, ou bien que l'auteur de la toile avait vu et reproduit le musée de Rubens. Il existe encore au musée de Stockholm un autre tableau représentant un intérieur, qui passe non sans quelque vraisemblance pour une des chambres de la maison de Rubens. On y voit deux dames richement vêtues qui causent et trois enfants qui jouent avec deu* petits chiens. Au-dessus de la cheminée et le long des murs sont pendus trois tableaux de Rubens. La chambre est tapissée de cuir doré avec des fleurs vertes. On y voit aussi
LA COLLECTION D’üN AMATEUR ANVERSOIS (RUBENS ?) AU XVIIe SIÈCLE. . ,
D’après le tableau d’un inconnu (Palais Pitti, Florence). 11110 cheminée 110 mai OP0 IIOII RV0C
des chenets dorés, et, sous la fenê-
tre, une table de chêne, couverte d’un tapis oriental. En face de celle-ci, un buffet de chêne
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Albert et Nicolas Rubens (Galerie Liechtenstein, Vienne)
sculpté. Les deux dames peuvent être Isabelle Brant et une de ses amies. Les trois enfants paraissent être la fille et les deux fils nés du premier mariage du maître. Ce tableau représente par conséquent une vue du salon de Rubens, peinte vers 1622, par un artiste de ses amis. L'auteur pourrait bien être Sébastien Vrancx, à qui la succession d'Isabelle Brant paya 300 florins un tableau fait pour la première femme de Rubens. (1)
Ainsi Rubens s’était bâti une demeure digne de lui, un véritable palais, qui excitait l’admi-
Le salon de Rubens — Tableau d’un inconnu (Musée, Stockholm).
ration de ses concitoyens. Ceux-ci en étaient fiers et aucun prince, aucun étranger de distinction ne visitait la ville sans aller la voir. Lorsque Balthazar Moretus conçut le plan de faire agrandir et embellir la maison de ses aieux, son ami Woverius lui écrivit: « En avant, mon cher Moretus, et continuez de relever la gloire de votre race non seulement par votre art et votre érudition, mais encore par la magnificence de votre demeure. Heureux notre Anvers qui compte deux citoyens comme Rubens et Moretus ! Leurs maisons à tous les deux seront admirées par les étrangers et visitées par les voyageurs. Nous nous réjouirons en tout temps de la faveur et de l'amitié de deux amis comme ceux-là. » (2) Golnitzius, qui visita la maison de Rubens vers 1625, déclare qu'aucune plume ne pourrait décrire ce qu’on y voyait en fait de tableaux, de statues et d'ouvrages de ciselure. Le Danois Otto Sperling, qui vint à Anvers en 1621, rendit visite à Rubens qui chargea un serviteur de le promener dans son somptueux hôtel et de lui faire voir ses antiquités et ses statues grecques et romaines. Nous avons vu encore, dit ce
(1) Item payé à Sébastien Francx pour ce qui lui revenait du chef d’un tableau peint par lui pour la défunte et du vivant de celle-ci. ( Bulletin-Rubens. IV, page 175).
(2) J. Woverius à Balth. Moretus. Ie octobre 1620 (Archives du Musée Plantin-Moretus. — Lettres reçues T-Z, page 493).
» voyageur, entre autres choses, une vaste pièce sans fenêtres, mais éclairée par une large ouverture au milieu du plafond. Plusieurs élèves s’y occupaient chacun à un travail différent, pour lequel Rubens leur avait fourni un dessin, dont il avait çà et là rehaussé de couleurs le contour à la craie. Cette vaste pièce ne peut être que l’atelier à l’étage dont parle Rubens dans sa lettre à Luc Faydherbe, et la chambre à coucher au plafond à coupole qui figure sur la gravure de la maison Hilwerve et que Mois vit encore.
En bâtissant ce palais, Rubens prouva qu’il envisageait l’avenir avec confiance et que les premières années de son retour lui avaient déjà procuré une large aisance. La « Meir » était la place principale d’Anvers et la rue du Canal, qui se trouvait dans son voisinage immédiat, faisait donc partie d’un quartier aristocratique. Il y avait encore de ce côté des propriétés étendues, qui servaient de blanchisseries et de terrains où les tisserands tendaient leurs toiles, ce qui permit à Rubens de trouver du terrain pour le vaste jardin qui s’étendait derrière sa demeure. En 1611, il avait payé la propriété 7600 florins, soit environ 45.000 francs en monnaie de nos jours ; les bâtiments nouveaux lui auront sans doute coûté davantage, de sorte que peu d’années après son mariage, il a eu les moyens de dépenser une somme de plus de 100.000 francs pour son habitation, preuve évidente de sa prospérité rapide.
Après la mort de Rubens, sa maison resta encore vingt ans dans la possession de ses héritiers. Dans l’inventaire d’Albert Rubens, nous trouvons qu’en 1657, elle était habitée par le marquis de Castel Nuovo, qui payait un loyer annuel de six cents florins. Le 16 septembre 1660, Jacomo van Eyck l’acheta pour vingt mille florins. (1) Sa veuve Cornélie Hillewerve la vendit, le 18 janvier 1680, à son frère Henri Hillewerve et celui-ci en fit donation le 7 mars 1691, à deux religieuses, Jeanne et Thérèse van Eyck. Elle passa encore par différentes mains jusqu’à ce que, le 3 août 1763, elle fut acquise par Charles-Nicolas Joseph de Bosschaert, dont les descendants la possèdent encore aujourd’hui. Jusqu’en 1763, à part quelques modifications intérieures, elle était restée telle qu’elle était du temps de Rubens ; mais alors elle fut cruellement défigurée. Le bâtiment du seizième siècle fut démoli et remplacé par un autre dans le goût du jour. Les fresques qui décoraient les façades intérieures disparurent, l’escalier fut démoli, l’atelier fut partagé en deux étages, tout ce qu’il y avait d’original et de beau dans les constructions faites par Rubens disparut à l’exception du portique et du pavillon. Le bâtiment toutefois ne fut pas démoli. Les façades du côté de la rue et du côté de la cour sont restés debouts. Les fenêtres du rez-de-chaussée ont nécessairement dû être changées ; mais celles du premier étage, devenu aujourd’hui le second, paraissent avoir été conservées.
L’ancien toit est également resté ; la girouette et les torches qui le couronnaient à I époque où Harrewijn le fit graver sont encore à leur place, et au-dessus de l’atelier de Rubens on voit toujours, fixé dans le pignon, un treuil avec une très vieille roue qui servait probablement à hisser les panneaux trop lourds. Vers 1840, la maison fut partagée en deux; par là, une seconde porte d’entrée devint nécessaire, et un mur coupa en deux parties égales la cour intérieure partageant aussi le portique entre les deux habitations. Il est triste et honteux d’avoir à constater que ni les particuliers, ni la ville, ni l’État n’ont éprouvé le besoin de sauver la maison de notre grand artiste avant qu’elle fût mutilée, ni de la restaurer après qu’on l’eût déformée.
(1) Bulletin-Rubens. V, pages 53,63.