SA MALADIE
d’Anvers, qui date de 1625. La peinture y est déjà mince et transparente, les couleurs sont nuancées et échangent leurs reflets. Rubens peignait donc à la manière de Brouwer bien des années avant de le connaître. Après 1630, il continue de transformer sa manière : sa couleur devient plus claire, sa lumière plus blonde; ses tons restent éclatants bien qu’il ne procède plus par grandes masses. Ce ne sont pas là les traits caractéristiques du peintre des tavernes, qui affectionnait les tons dorés, et dont la couleur était mince et rare. Il se peut que Rubens ait appris de lui comme de Breughel, à aimer les fêtes villageoises, mais il y a un abîme entre sa Kermesse et leurs paysanneries.
La vie domestique de Rubens. Rubens possédait maintenant une fortune considérable : il avait un hôtel en ville, un château à la campagne ; sa maison était montée sur un grand pied ; il avait trois servantes, dont une cuisinière, un valet de pied, un broyeur de couleurs, deux cochers et trois chevaux. Sa vie était simple et régulière : son neveu raconte qu’il allait chaque matin à la première messe, il se mettait ensuite à l’ouvrage, pendant qu’on lui faisait quelque lecture. Il voyait peu de monde, ne buvait, ne jouait jamais et ne s’entretenait qu’avec quelques amis, et toujours d’affaires sérieuses. Ses seules distractions étaient des promenades à cheval, ou une heure passée au milieu de ses collections de pierres gravées. Il était estimé de tous, et jouissait dès lors de cette popularité que deux siècles et demi n’ont point diminuée. Les fils de son premier mariage étaient devenus des hommes, et de sa seconde union étaient sortis de nombreux et vivaces rejetons. Mais sa santé déclinait d’année en année, et bientôt de jour en jour.
Sa maladie. — Depuis des années, il souffrait de la goutte, à ce que nous apprend son neveu. Nous le savons aussi d’autre part. Il en est question pour la première fois dans sa lettre à Pierre Dupuy, du 22 janvier 1627. Il avait passé quelques jours à Paris, où il était devenu malade; revenu chez lui, il écrit: « Mon mal au pied a duré jusqu’à Péronne ; puis il a » diminué peu à peu. En arrivant à Bruxelles, j’étais tout a fait guéri. Grâce à Dieu, m’en voilà » délivré ; puisse le ciel me préserver à l’avenir des visites et des tourments de cet ennemi domes- » tique, et puissé-je l’avoir laissé à la frontière française ! » De temps à autre pourtant, il souffrait de nouvelles attaques. Le 29 décembre 1628, il écrit de Madrid à Gevartius : « J’ai beaucoup souf- » fert ces jours derniers, de la goutte et de la fièvre. » En Espagne, il fut guéri par un certain Fabrizio Valguarnera, personnage équivoque qui se qualifiait de gentilhomme et de docteur en droit, s’occupait de médecine, et s’intéressait aux choses d’art. En reconnaissance de ce service, Rubens lui avait promis un tableau ; il lui offrit le 20 juin 1631, une Adoration des Rois haute et large de 7 à 8 pieds, (1) probablement la même qu’il vendit plus tard à Anna van Severdonck pour l’église des Bénédictines, à Louvain ( Œuvre N° 176). En septembre 1635, la goutte l’avait obligé de garder le lit durant un mois. Au mois d’octobre suivant, il lui fallait traverser le détroit pour diriger le placement des plafonds de Whitehall ; il n’entreprit pas ce voyage, étant trop gravement malade, à ce qu’écrit Gerbier au secrétaire Windebank. En 1637, une attaque du même mal à la main le mit hors d’état de dessiner pour les graveurs et de retoucher leurs
(I) Bulletin-Rubens, III, page 206.
travaux, comme l’écrivait, le 8 avril de cette année, Balthasar Moretus à son cousin François Raphelengien. Sa production artistique ne se ressentait pas encore sérieusement de ses indispositions, car en 1638 il était surchargé de commandes, et travaillait plus que jamais. Il faut qu’il ait été de nouveau malade à cette époque, car le 24 octobre de cette année, Mathieu de Morgues écrit de Bruxelles à Philippe Chifflet : « M. Rubens se porte mieux ; on l’attend en cette ville. (1) L’année suivante son état commence à devenir grave. Nous lisons dans une lettre que Constantin Huyghens lui écrivait le 2 juillet 1639: « Son Altesse (le prince Frédéric Henri) s’est réjouie de vous sçavoir relevé d’une forte maladie. » En effet, au mois de février, il avait envoyé son fils aîné à Bruxelles, pour le remplacer, attendu que la goutte l’empêchait de comparaître en personne. Au mois d’avril suivant, la goutte dont il souffrait à la main droite, ne lui permettait pas de donner sa signature. (2) Cependant, au cours de l’été, il alla encore à son château. Là aussi, il souffrit de sa maladie et fut traité par deux médecins de Malines. Rubens comprit alors que le moment était venu de prendre des dispositions pour l’avenir de sa femme et de ses enfants. Dans le contrat de mariage conclu avec Hélène Fourment, le 4 décembre 1630, deux jours avant leur union, il lui avait assuré une somme de quarante-deux mille florins, au cas où il mourrait avant elle sans qu’elle eût d’enfants. En 1631, les époux firent un premier testament ; le 16 septembre 1639, ils signèrent tous deux un codicille stipulant que les enfants des deux lits auraient par tête, une part égale dans la succession des parents. Le même jour, il fit nommer pour son fils Nicolas, de nouveaux tuteurs au lieu et place de ceux qui étaient décédés.
On voit qu’il sentait sa fin prochaine. Plus tard, une amélioration se produisit, car au commencement de 1640, et jusqu'au mois de mai, qui fut le dernier de sa vie, il négocia avec Gerbier et Scaglia au sujet de plafonds à exécuter pour l’un des appartements de Charles 1, travail pour lequel on s’adressa aussi à Jordaens. Mais c’était une éclaircie trompeuse ; les attaques de goutte se succédaient toujours plus graves. Le 5 avril, le cardinal-infant informe Philippe IV que Rubens est paralysé des mains, et qu’il n’y a guère espoir qu'il puisse peindre encore; huit jours après, il va mieux et Gerbier lui écrit, qu’il avait reçu avec plaisir une longue lettre de lui, preuve manifeste qu’il n’allait pas encore si mal qu’on le disait, puisque les lettres étaient aussi bien formées que s’il n’avait aucun mal à la main. Pourtant la maladie ne cédait plus complètement. Quatre jours après, Rubens écrivait lui-même au célèbre sculpteur François Duquesnoy, qu’il irait volontiers admirer la statue de saint André, que son compatriote avait faite pour l’église Saint-Pierre à Rome, mais que son âge et la goutte qui le rendaient impotent, ne le lui permettaient pas. Les alternatives d’amélioration et de rechute continuèrent quelque temps encore. Le 21 avril 1640, Gerbier écrivit au roi d’Angleterre, que Rubens était paralysé ; mais le 2 mai, le cardinal-infant informait Philippe IV que Rubens allait mieux et lui avait promis d’achever pour Pâques les grands tableaux et les dix petits. Dans le courant du mois, il comprit que ses jours étaient comptés.
Le testament de Rubens. Le 27 mai, il fit appeler le notaire Guyot et fit, avec Hélène Fourment, un nouveau testament. Il lui donnait tout ce que la coutume d’Anvers permettait
(1) Aug. Castan : Opinion des Érudits de V Autriche, page 43.
(2) F. Jos. Van den Branden : Op. cit. page 578.