L’ANNONCIATION
1627-1628. Pour la période de 1608 à 1616, nous n’en connaissons aucun avec certitude. On en nomme bien deux, mais, chose singulière, on déclare qu’ils avaient appris à peindre chez Rubens avant son départ pour l'Italie : c’est Dieudonné del Monte et David Teniers le vieux.
Le 26 août 1628, Rubens fit devant le notaire de Breuseghem une déclaration que nous avons déjà citée et par laquelle il constate que bien des années auparavant, del Monte avait été logé et nourri chez lui pour apprendre l’art de la peinture, et que plus tard il avait l’accompagné en Italie et avait parcouru avec lui diverses contrées.
Quant à David Teniers, la légende de son portrait gravé par Pierre van Leysebetten d’après Pierre van Mol, porte qu’il était né en 1582 et qu’il avait appris la peinture chez Rubens et Elsheimer. David Teniers fut reçu comme élève chez son frère Julien en 1595. 11 devint maître dans la Confrérie de saint Luc en 1606, il ne peut donc avoir été élève chez Rubens qu’après 1595 à Anvers, ou avant 1606, en Italie.
On nomme encore comme élève et collaborateur de Rubens, Antoine Sallaert de Bruxelles. Celui-ci était né vers 1590 et il fut inscrit en 1606 dans le registre de la Confrérie des peintres bruxellois ; il fut reçu maître en 1613. Aucun document ni autre source d’information ne mentionne qu'il ait jamais habité Anvers. Pourtant on lui assigne une part, et même une part importante, dans certains ouvrages de Rubens. C’est ainsi, comme nous l’avons dit plus haut, qu’il aurait collaboré à Y Erection de la Croix, dont il aurait peint les volets ; c’est encore ainsi que la Dispute du saint Sacrement serait de sa main. Sallaert a certainement beaucoup appris de Rubens, s’il n’a pas fréquenté son atelier. Plus probantes que ses tableaux sont, sous ce rapport, les gravures faites par Jean-Christophe Jegher, d’après ses dessins, et dont le style ressemble d’une manière frappante à celui de Rubens. Nous devons dire, cependant, que cette
Sainte Famille dans une couronne de fleurs peinte par Jean Breughel I (Musée, New-York).
parenté doit être attribuée pour une part au graveur, qui interpréta également dans la manière de Rubens les œuvres d’autres artistes.
Les plus anciens collaborateurs de Rubens, que nous connaissions sont : Jean Breughel, François Snijders, Jean Wildens, Luc van Uden et Paul De Vos.
Jean Breughel, dit Breughel de Velours, naquit à Bruxelles en 1568 et entra en apprentissage à Anvers chez Pierre Goetkint, qui mourut le 15 juillet 1583. En 1593, il se trouvait à Rome; en 1596, il était de retour à Anvers. Il ne tarda pas à entrer en relations intimes avec Rubens, qui était comme lui peintre en titre et favori des Archiducs. A partir de 1610, Rubens devint secrétaire de Breughel pour sa correspondance italienne avec le cardinal Frédéric Borromée, archevêque de Milan, un des héros des Fiancés de Manzoni. 11 exécuta le portrait de Jean Breughel et de sa femme, qui appartenait en 1639 à leur fils Ambroise. Il peignit également les portraits de Pierre Breughel le vieux, de sa femme et de ses deux fils.
Il n’y a pas de doute que Breughel n’ait aidé Rubens de bonne heure, lorsque celui-ci avait à faire figurer dans ses tableaux des fleurs de petite dimension et peintes avec soin. Parmi les plus anciens ouvrages où l’on reconnaisse sa main, on peut citer la statue de Cérès dans une niche, que de petits amours entourent de guirlandes de fruits que possède l’Ermitage et qui fut peinte entre 1612 et 1615 ; les Madones entourées de guirlandes de fleurs de la Pinacothèque de Munich, de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, des Musées de New-York, de Madrid et de Bruxelles (Œuvre. Nos 197, 198, 199, 200); les Trois Grâces du Musée de Stockholm et de l’Académie de Vienne {Œuvre. N° 614); la Nature embellie par les Grâces du Musée de Glasgow {Œuvre. N° 821) et la Tête de Méduse du Musée impérial de Vienne {Œuvre. N° 636). Dans quelques tableaux, il peignit aussi les animaux et le paysage, comme dans Adam acceptant le fruit défendu {Œuvre. N° 97) du Musée de La Haye et dans le Saint Flubert du Musée de Berlin {Œuvre. N° 448).
Rubens paraît avoir également apprécié un autre peintre de fleurs, François Ykens ; dans sa mortuaire, on trouva six tableaux de ce jeune artiste, entre autres une guirlande de fleurs, où Rubens avait peint une Madone (Inventaire N° 249).
François Snijders était Anversois de naissance; il fut baptisé le 11 novembre 1579. En 1602, il fut reçu maître dans la Confrérie de saint Luc ; plus tard, il voyagea en Italie, d’où il revint à Anvers vers le milieu de 1609. Il fut de bonne heure en relation avec Rubens, et, comme ils avaient résidé tous les deux à Rome en 1608, c’est là qu’ils auront fait connaissance. Les plus anciens tableaux du maître dans lesquels nous reconnaissions la collaboration de Snijders, sont : le Faune à la corbeille de fruits de la collection Schoenborn à Vienne et du Musée de Dresde (Œuvre. N° 611), exécuté vers 1612, Méléagre et Atalante du Musée de Cassel et de la collection Rodolphe Kami, exécuté vers 1615 {Œuvre. N° 643). Il peignit des animaux et des fruits dans les tableaux de Rubens de toutes les époques et de tous les genres, tels que la Diane revenant de la chasse du Musée de Dresde {Œuvre. Nos 595, 596, 597), les Nymphes à la corne d'abondance {Œuvre. N" 651), le Prométhée du Musée d’Oldenbourg {Œuvre. N" 671), le Cortège de Silène du Musée de Berlin {Œuvre. N" 678), le Philopœmen qui se trouvait jadis dans la collection du duc d’Orléans et dont l’esquisse fait partie de la collection Lacaze au Louvre {Œuvre. N° 800), les Enfants portant des guirlandes de fruits de la Pinacothèque de Munich (Œuvre. N" 865). Snijders était à bon droit le plus estimé des collaborateurs de Rubens.
Jean Wildens était né à Anvers en 1586. En 1596, il entra en apprentissage chez Pierre Verhulst, en 1604 il obtint la maîtrise. Il mourut le 16 octobre 1653. De 1613 à 1618, il séjourna en Italie. Lorsqu ’en 1619, il signa son contrat de mariage, il fut assisté par « son bon ami Pietro Paulo Rubens. » (1) Il est bien probable que Wildens à travaillé chez Rubens de 1608 à 1613, mais nous ne pouvons affirmer sa collaboration avec certitude qu’à partir de son retour d’Italie; depuis ce moment jusqu’à la mort de Rubens, il fut son aide fidèle. Il peignit des paysages, des animaux, des fonds, des accessoires de toutes espèces dans les tableaux du maître. Nous constatons la participation de Wildens à une quarantaine d’ouvrages, mais nous sommes convaincus qu’il y en a bien davantage auxquels il a collaboré, quoique cela n’apparaisse pas toujours clairement. Wildens remplissait dans l’atelier de Rubens le rôle de grande utilité et d’homme à tout faire. I! jouissait de toute la confiance du maître qui le désigna dans son testament, conjointement avec François Snijders et Jacques Moermans, pour procéder à la vente de ses œuvres d’art.
Luc van Uden naquit à Anvers le 18 octobre 1595 ; il obtint la maîtrise dans la Confrérie de saint Luc en 1626-1627. Il est bien possible qu’il soit allé en Italie dans sa jeunesse. C’est surtout dans les dernières années de Rubens, de 1635 à 1640, qu’il travailla avec lui. Il ne se borna pas à traiter des accessoires, mais souvent il peignit la partie principale des paysages de Rubens, tandis que le maître se contentait de peindre les figures et de retoucher le reste.
Paul De Vos doit être né à Hulst vers 1590 ; en 1606, il entre en apprentissage chez David Remeeus à Anvers, et obtient la maîtrise en 1620. Il a plus travaillé avec Rubens qu’on ne le croit généralement. Jadis on attribuait à Snijders tous les animaux qui figurent dans les tableaux de Rubens, tandis qu’il n’y a pas de doute que les grands quadrupèdes, tant morts que vivants, qu’on voit dans les compositions du maître, n’aient été peints par De Vos. Nous possédons des preuves de la collaboration des deux artistes. Dans son carnet, appartenant à M. René délia Faille, Paul De Vos a écrit de sa main sur la première page : « Moi, Paul De Vos, ai travaillé
pour Rubens 6 jours, » ce qui prouve que notre peintre de fruits et d’animaux travaillait à la
journée pour le maître. Dans l’inventaire dressé à la mortuaire d’Isabelle Brant, le 28 août 1628, Rubens note le payement de 310 florins « à Paul De Vos pour ce qui lui revient du chef d'une ancienne dette, » et sans doute pour honoraires de travaux exécutés pour Rubens. Dans la description des œuvres d’art laissées par le maître, figure un tableau intitulé : « Paysan et paysanne de Rubens avec beaucoup de gibier et de fruits par Paul De Vos. » Cet animalier
fut le collaborateur de Rubens surtout durant les dernières années ; c’est ainsi qu’il travailla
comme Snijders aux dix-huit tableaux de chasse commandés par Philippe IV en 1636.
Il y a une différence notable entre la manière des aides de Rubens ; les plus anciens cultivent encore le genre miniaturiste, et sont de la même école que les frères Bril, Henri van Balen, Sébastien Vrancx, très différents, par conséquent, de Rubens. Tel était surtout Breughel de Velours, dont les premiers tableaux de fleurs avaient une netteté de forme, une dureté de reflet et un fini d’exécution, qui ne s’accordaient guère avec la peinture plus grasse et plus blonde de Rubens. Breughel ne renonça jamais à cette manière, et si les deux collaborateurs se firent quelque concession dans leurs œuvres communes, elle vint du côté de Rubens autant que de celui
(1) F. Jos van den Branden. — Geschiedenis der Antwerpsche Schilderschool. Page 684.
de Breughel. Il n'y eut jamais de véritable fusion, ce qui du reste n’était pas très nécessaire, les fleurs du miniaturiste ayant simplement servi de cadre aux figures du peintre d’histoire.
François Snijders tenait le milieu entre eux : il avait le fini de l’exécution et l’éclat du coloris, mais sa peinture était plus large et plus claire que celle de Breughel, ce qui du reste s’imposait, ses animaux et ses fruits se trouvant mêlés aux figures. Ils tranchent cependant fortement dans les tableaux de Rubens ; par leurs couleurs vives, ils forment des points brillants ; mais ces taches, richement multicolores, ne font point mauvais effet au milieu de la
Adam et Eve — Paysage et animaux par Jean Breughel I (Musée, La Haye).
peinture lumineuse. Paul De Vos s’accommode mieux à la manière de Rubens ; son coloris est plus terne, son faire plus lâché ; sa peinture semble calculée pour former un fond, qu’éclaireront, qu’animeront les dernières retouches de Rubens. Luc van Uden, lui, a de nouveau une facture précieuse. Les petits paysages de sa main appartiennent plutôt à l’école des Bril qu’à celle de Rubens ; mais nul n’a subi à un plus haut degré l’influence du maître et n’a su mieux s’identifier avec lui dans les dernières années.
Rubens laissait beaucoup de liberté à ses collaborateurs. Tandis que ses élèves étaient tenus de se conformer à ce qu’il leur prescrivait dans ses esquisses, et devaient se borner à agrandir et à exécuter, il permettait aux peintres de paysage, de fleurs et d’animaux de suivre davantage leurs propres inspirations. C’est du moins ce que nous pouvons conclure d’une des esquisses qui nous sont connues, celle de Philopœmen reconnu par un Grec. Elle se trouve dans la salle Lacaze au Musée du Louvre, et se compose en grande partie de provisions de
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La Nature ornée par les Grâces (Musée, Glasgow)
bouche entassées dans l’endroit où le général des Achéens est occupé à fendre du bois. Rubens avait esquissé les provisions; Snijders, qui devait les achever, y a apporté beaucoup de changements, comme nous le constatons dans le tableau, gravé par C. N. Varin dans la Galerie d’Orléans. Dans l’esquisse, un lièvre est étendu sur la table; dans le tableau, c’est un chevreuil. Le gibier à plumes est remplacé par des fruits ; d’autres pièces placées sur une table soutenue par des tréteaux ont disparu.
Célébrité de Rubens. - Le nombre des élèves et des collaborateurs employés par Rubens dès les premières années de son retour, montre assez avec quelle promptitude lui vint le succès; les témoignages de ses contemporains prouvent combien fut grande et rapide sa notoriété. Le plus ancien est celui de Gaspard Scioppius, qui avait vu Rubens à Rome, et qui, dans son Hyperbolimœus, publié en 1607, ne loue pas seulement le talent de l’artiste, mais aussi les qualités de l’homme. « Mon ami Pierre-Paul Rubens,
» écrit-il, en qui je ne sais ce qu’il faut louer » le plus, de son talent en peinture, où il occupe le rang le plus élevé qu’ait atteint » un homme de notre siècle, ou de sa con- » naissance des belles lettres, de son goût éclairé, et de l’agrément peu commun de sa conversation et de son commerce. (1)
Les poètes sont féconds en louanges, et embouchent volontiers la trompette dans les occasions solennelles, mais sans prendre précisément leurs hyperboles pour de l’argent comptant, nous ne jugeons pas inutile de mentionner, qu’en félicitant Rubens de son mariage célébré le 3 octobre 1609, Daniel Heinsius commence par le nommer : « Lui qui nous honore tous et qui surpasse dans son art tous les anciens, sans en excepter Apelles. Non moins enthousiastes paraissent les louanges de Dominique Baudius, autre professeur de l’Université de Leyde, qui, le 4 octobre 1611, en apprenant que Rubens se proposait de visiter la Hollande, lui donne cette assurance: Vous serez le bien venu auprès de tous les admirateurs sincères de votre talent.
Vous remplirez leurs vœux et surtout les miens, car vous avez fait pénétrer dans mon esprit » un aiguillon de respect et d’admiration et je n’ai pu contempler sans ravissement les chefsd’œuvres où vous luttez avec la nature. Courage, Apelles de notre siècle, puissent vos talents et vos mérites être recompensés par un nouvel Alexandre. »
L'Apelles de notre siècle ! Voilà deux fois que nous entendons appliquer ce nom à Rubens.
Faune et Satyresse Fruits par François Snijders (Galerie Scliônborn, Vienne).
(1) Bulletin-Rubens. IV, page 115.
La même année, Petrns Scriverius l’emploie encore dans la légende qu’il rédige pour la gravure de Swanenburg d’après les Pèlerins d' Emails, de Rubens. Nous admirons ce tableau de notre Apelles, » écrit-il. C’est le nom que continueront de donner au maître ses amis et ses admirateurs, et qui résume pour ces hommes élevés dans le culte de l’antiquité, toutes les louanges que l’on peut décerner à un artiste.
Les admirateurs de Rubens mettent dès lors ses tableaux bien au-dessus, non seulement des anciens mais encore de ceux des contemporains. Baudius lui écrit le 11 avril 1612: « Nous » ne manquons pas de peintres renommés. La réputation de Mierevelt est faite depuis long- » temps : au jugement des connaisseurs, ses portraits méritent la célébrité et le profit qu’ils » lui procurent. D’autres encore fleurissent dans nos provinces, mais à parler franc, ils n’approchent pas de l’éclat de vos ouvrages, si mes yeux voient assez clair pour apprécier ces choses à leur valeur.
Dans son propre pays, il fut tout aussi promptement honoré, comme il méritait de l’être. Lorsque le 2 septembre 1612, le magistrat d’Anvers offrit à don Rodrigo Calderon, Y Adoration des A\ages, il ne disait que la vérité en affirmant que c’était le don le plus remarquable et le plus rare qu’il pût lui faire. François Sweertius, écrivant le 1er juin 1616 à William Camden, pouvait dès lors lui dire sans trop d’exagération : « Nous possédons ici un peintre très célèbre, nommé Rubens, connu dans le monde entier. » Bauhusius parle dans une lettre du 1er août 1615 de son génie divin. (1) Madeleine van de Passe dédie une de ses estampes à Rubens, « de beaucoup le premier peintre de ce siècle. (2) Sir Dudley Carleton, ambassadeur d’Angleterre à La Haye, le saluait en 1618 du titre de prince des peintres et peintre des princes.
Les commandes ne tardèrent pas à lui venir nombreuses. Dès le 9 avril 1615, Balthasar Moretus pouvait dire à Philippe de Peralta : « Si votre ami veut se pourvoir ailleurs où l’on travaille à meilleur compte et où l’on ne s’attache pas autant qu’ici à faire de bon ouvrage, nous ne le prendrons pas de mauvaise part. Nous suivons ici l’exemple d’un peintre éminent que nous possédons dans la personne de Rubens. Il renvoie les amateurs peu compétents à un peintre moins capable et moins cher; quant à lui, il ne manque pas d’acheteurs pour ses » tableaux excellents, mais coûteux.
(1) P. Rubenius divino illo ingenio suo inveniet scio aliquid appositurum et lauro meæ convetiiens (Archives du Musée Plautin-Moretus).
(2) P. P. Rubeuio artis pictoriæ sæcuii facile principi.
Un Bœuf — Dessin (Albertine, Vienne).
Fragment du portique des Empereurs — (Entrée du Cardinal-Infant, 1635).