‹ RubensChapitre 3 sur 164 · SA NAISSANCE · texte numérisé non relu

SA NAISSANCE

Les ancêtres de Rubens. — Pierre-Paul Rubens descendait d’une famille anversoise, dont le plus ancien représentant connu se trouve mentionné, en 1336, dans les procèsverbaux des échevins d’Anvers, sous le nom d’Arnould Rubbens. Il épousa Catherine van den Elshoute dont il eut un fils, Jean Rubbens, tanneur comme son père. Celui-ci épousa Marguerite van Catschote et mourut avant 1453, laissant trois fils, dont l’aîné, Arnould, également tanneur, épousa Elisabeth De Herde. Leur fils ainé, Pierre, devint droguiste et épicier et épousa en 1499 Marguerite van Looveren. Le fils ainé de ces derniers, Barthélémy, droguiste comme son père et apothicaire, naquit en 1501 et épousa, en 1529, Barbe Arents, dite Spierinck. Il mourut en 1538, laissant un enfant unique, Jean Rubens le père de notre Pierre-Paul. (1)

C’étaient tous des bourgeois exerçant leur profession pour leur propre compte ; tous étaient t possédaient d’autres immeubles, dont les muta-

(1) Frédéric Verachter : Généalogie de Pierre-Paul Rubens et de sa famille. Anvers, De Lacroix, 1840.

tions par vente ou par héritage furent cause que leurs noms se trouvent mentionnés dans les procès-verbaux des échevins.

C’est ainsi que le premier Arnould acheta le 31 août 1396, une maison rue de l'Hôpital et que l’année suivante il devint propriétaire de la moitié d’un immeuble ayant appartenu à son frère Gauthier. Le 9 mai 1420, Jean Rubens, fils d’Arnould, acheta une rente annuelle de 18 schellings de gros de Brabant. Deux ans plus tard, il acheta encore une maison dans la rue de l’Hôpital. Le deuxième Arnould Rubens échangea en 1453 une rente de 20 schellings de gros l’an et donna à bail une ferme avec maison d’habitation et terres située hors de la porte Kipdorp. En 1472, Pierre Rubens possédait plusieurs maisons en indivis avec son frère François; sa femme, Marguerite van Looveren, lui apporta en dot cent livres de gros de Flandre. Barthélémy Rubens reconnut, en 1527, devoir 640 livres de gros de Flandre aux tuteurs de ses frères et sœurs, après que déjà il leur eut payé ce qu’il leur devait pour leur part dans le commerce du père. En 1531, il acheta encore une maison sur le canal près du pont des Brouettiers (Kordewagenkruiersbrug).

Ces premières générations écrivent leur nom Rubbens ou Ruebens. Cette dernière orthographe est encore employée par le père de notre peintre ; ses enfants sont les premiers qui signent Rubens ».

Le père et la mère de Rubens. Jean Rubens, le père de Pierre-Paul, naquit à Anvers le 13 mars 1530; il avait huit ans lorsque son père mourut, et neuf ans lorsque sa mère Barbe Arents se remaria avec Jean de Lantrnetere, épicier, dont le frère Philippe fut échevin et expertsyndic de la ville. Le ménage vivait manifestement dans l’aisance, car le fils du premier lit de Barbe fit les études de maître en droit. A vingt ans, il se rendit à Padoue et parcourut l’Italie afin de développer son esprit et de fortifier son jugement comme dit l’auteur de la Vit a. (1) 11 y resta pendant sept ans et obtint, le 13 novembre 1554, le titre de Docteur in utroque jure de l’Université de Rome. (2) La Vita et l’inscription de son tombeau disent que Jean Rubens résida sept ans en Italie. Comme il avait fait son testament lors de son départ pour Padoue, le 29 août 1550, il ne revint pas immédiatement après avoir passé son examen, mais seulement en 1557. Il s’établit à Anvers en qualité d’avocat, épousa le 29 novembre 1561, dans l’église St-Jacques, Marie Pypelinckx, née en 1538, fille de Henri Pypelinckx et de Claire de Tovion, dite Colijns.

Jean Rubens n’avait alors que 31 ans, il avait sans doute acquis de bonne heure l’estime de ses concitoyens, car il fut élu échevin de la ville le 7 mai 1562. Il remplit ces fonctions jusqu’au 30 mai 1568. Dans l’intervalle il lui était né quatre enfants : Jean-Baptiste, Blandine, Claire et Henri.

Pendant les sept premières années du mariage de Jean Rubens, éclatèrent dans les Pays- Bas les désordres qui donnèrent lieu à la guerre de quatre-vingts ans et dont Anvers fut alors le centre. Déjà sous la règne de Charles-Quint et peu après les premières prédications de Luther,

( 1 ) Vita Pétri Pau/i Rubenii. Dans Nouvelles recherches sur Pierre- Paul Rubens, contenant une vie inédite de ce grand peintre par Philippe Rubens, son neveu, avec des notes et des éclaircissements recueillis par le Baron de Reiffenberg. Extrait du Tome X des Nouveaux Mémoires de P Académie royale de Belgique. Bruxelles, 1837, in 4°.

(2) [| Smit en Victor van Orimberghen] : Historische Levensbeschryving van P. P. Rubens. Anvers, L. J. De Cort, IS40.

Rage 359.

la réforme religieuse avait compté des adhérents et des martyrs dans cette ville. La rude main du puissant empereur avait étouffé les progrès de la nouvelle doctrine dans ses états héréditaires ; mais après l’avènement de son fils Philippe 11, la situation changea. Le nouveau roi n’inspirait à ses sujets des Pays-Bas ni l’amour, ni le respect qu’ils avaient éprouvés pour son père. Charles-Quint avait favorisé les Pays-Bas; son fils favorisa les Espagnols ce qui mécontenta la haute noblesse, très puissante dans nos provinces et qui, bien qu'indifférente en matière de religion, se rangea du côté de la Réforme par haine pour un gouvernement aux tendances étroitement catholiques et espagnoles. Ces puissants seigneurs entraînèrent à leur suite la petite noblesse dont l’influence politique avait été notablement amoindrie, et les magistrats des grandes villes, dont le commerce et les relations extérieures avaient beaucoup souffert par suite des placards contre les réformés. A partir de 1560 ceux-ci gagnèrent chaque jour du terrain. Ils trouvaient de l’encouragement et de l’appui dans les progrès que faisaient leurs coreligionnaires en France et en Allemagne. Après les luthériens, les calvinistes, les anabaptistes et quantité d’autres sectaires vinrent grossir le nombre des novateurs. On allait publiquement aux prêches protestants, et la gouvernante, Marguerite de Parme, se sentait impuissante à prévenir un soulèvement imminent. En 1566 les iconoclastes dévastèrent le pays. Alors le roi décida de recourir à des mesures de répression plus sévères et envoya pour les appliquer le duc d’Albe qui arriva ici au mois d’août 1567, fit exécuter rigoureusement les anciens placards et se livra à de nouvelles et implacables persécutions contre les hérétiques et les suspects.

Les gens de condition inférieure, qui avaient facilement prêté l’oreille aux anabaptistes, qui leur promettaient de faire régner la paix et la prospérité sur la terre, n’étaient pas seuls menacés, beaucoup de personnages considérables avaient embrassé les doctrines de Luther ou de Calvin. Dans une liste des calvinistes Anversois, dressée en 1566 par un partisan de l’Espagne, on trouve mentionné parmi de nombreux gentiihommes, gros commerçants et étrangers de distinction Maistre Jan Rubens, Eschevin de longtemps. » (1). Il n’y a guère

lieu de mettre en doute le bien fondé de l’accusation formulée contre lui, par ce délateur

catholique. Son premier testament, fait en 1550, débute par la formule usuelle, où il « recom- » mande son âme à Dieu tout puissant, à Marie, sa benoiste mère, et à toute la céleste » compagnie, et sa défunte chair à la terre bénitte. » (2) Mais lorsqu ’en 1562 ou 1563 sa femme et lui font un nouveau testament, ils recommandent tous deux « leur âme à Dieu tout puissant '< et leur corps au lieu où il sera déposé. » Ils ne prennent aucune des dispositions ordinaires en faveur de quelque église. (3) Dans un mémoire envoyé en 1578 au Prince d’Orange, Marie Pypelinckx lui représente que son mari n’a pas été banni du pays, mais qu’il l’a quitté volontairement darrs un temps où les désordres qui avaient agité les Pays-Bas étaient plus ou moins calmés « et celà à cause de sa religion. » (4)

Il est vrai que Jean Rubens siégea comme juge dans maint procès pour hérésie; mais en

ce temps là autre chose était adhérer à une doctrine ou la professer publiquement. Le frère

mineur Jean Porthaise, « théologal de l’église de Poitiers, » se vante, il est vrai, d’avoir à la

(1) Bulletin des Archives anversoises. IX, page 419.

(2) P. Genard : Rubens. Page 273.

(3) Ibid. Page 278.

(4) Bakhuizen van den Brink : Het Huwelijk van Willem van Oranje met Anna van Saxen. Page 141.

suite d’une controverse publique, soutenue par lui et deux autres prêtres catholiques contre plusieurs prédicateurs luthériens ramené à l’Eglise « Monsieur Rubens premier conseiller d’Anvers et le plus docte Calviniste qui fust pour lors au Pays-Bas ; » mais la preuve de cette conversion n’apparait nulle part.

Depuis l’arrivée du duc d’Albe aux Pays-Bas il n’y avait plus de sécurité pour les partisans de la Réforme. Dès l'automne de 1567, lorsqu’on eut commencé à condamner par douzaines les hérétiques à la peine capitale, on s’était mis à émigrer en foule à l’étranger. Lorsqu’en juin 1568 le duc de fer eut prouvé par l’exécution d’Egmont et de Elornes qu’il n’entendait épargner

personne, et que durant les mois qui suivirent ses armées eurent battu partout les insurgés, tous ceux dont la conscience n’était pas absolument tranquille trouvèrent qu’un plus long séjour au pays natal devenait de plus en plus dangereux. Jean Rubens était du nombre. Après les excès des iconoclastes, Marguerite de Parme avait mis les échevins de la ville d’Anvers en demeure de justifier leur conduite pendant les désordres, ce qu’ils firent dans une pièce remise à la gouvernante le 2 août 1567. Le duc d’Albe ne tint aucun compte de cette justification et le 14 décembre 1567 il exigea de nouveau qu’ils lui exposassent par écrit les raisons qu’ils pourraient invoquer, à leur décharge, sinon, ils avaient à se présenter en personne devant lui pour lui faire leurs excuses. En effet ils envoyèrent leur mémoire justificatif à Bruxelles le 8 janvier 1568; il remplit quatrevingt-cinq pages et s’appuie sur deux-cent nouante trois pièces de conviction. Le duc d’Albe remit le plaidoyer à son homme de confiance Ludovico del Rio, le plus impitoyable des membres du conseil des troubles. Jean Rubens prévit les conséquences qu’auraient pour lui ces poursuites et, préoccupé de sa sécurité personnelle, il envoya, dès le 11 janvier, une lettre à M1' Jean Gillis, pensionnaire et conseiller d’Anvers, en le priant de faire plaider sa cause auprès de del Rio et de lui remettre éventuellement un mémoire où Péchevin mis en accusation entreprenait de se justifier. Dans ce prolixe factum Rubens reconnaît que bien des gens le soupçonnent, mais affirme que les accusations formulées contre lui sont dénuées de tout fondement et constituent une œuvre de mensonge et de vengeance. Il ne comptait pas trop sur l’efficacité de ce plaidoyer, et l’on comprend sa méfiance. Le 24 septembre 1568, le bourgmestre d’Anvers, Antoine van Stralen, avait été décapité à Vilvorde; les accusations portées contre ce magistrat n’étaient pas plus graves que celles qui pesaient sur Rubens; et les témoignages des autorités ecclésiastiques en sa faveur n’étaient pas moins concluants que ceux que Rubens pouvait invoquer. Les inquiétudes de celui-ci au

sujet du sort qui l’attendait croissaient de jour en jour, et la preuve qu’elles ne manquaient pas de fondement c’est qu’il fut du petit nombre de ceux qu’on excepta de l’amnistie générale accordée par le gouvernement espagnol en 1574. (1) Il ne perdit donc pas de temps. Le 1er octobre 1568, il se fit délivrer par le magistrat d’Anvers un certificat où ses collègues constataient que durant plusieurs années, et jusqu’en mai dernier, il avait siégé au banc des échevins et que sa conduite avait toujours été louable. (2)

PM

Muni de ce certificat, Jean Rubens partit pour Cologne avec sa femme et ses enfants (3), obtint l’autorisation d’établir son domicile dans cette ville et loua, moyennant 266 thalers l’an, une maison située dans la petite paroisse de St-Martin en face du presbytère. (4)

Ce que valent ces déclarations d’orthodoxie, et celle que lui délivrèrent ses collègues ressort à l’évidence de ce fait que cette même année 1568, Jean Rubens est mentionné sur la liste des étrangers demeurant à Cologne comme « un ancien échevin d’Anvers qui ne va pas à l’église. » L’année suivante, il est mentionné comme un étranger qui ne.se conduit pas en catholique.

Sur ces rapports défavorables, les magistrats sommèrent Rubens de fournir des explications satisfaisantes. Il le fit en avril 1569. Néanmoins on lui signifia, le 28 mai de l’année suivante, d’avoir à quitter la ville dans les huit jours. Là dessus il écrit successivement deux lettres au conseil communal. Dans la première, il affirme qu’il s’est établi à Cologne avec sa famille

« pour y vaquer à ses affaires ainsi que pour d’autres motifs légitimes. » Dans la seconde, il déclare que son Altesse Sérénissime la princesse d’Orange l’employait dans ses affaires et ses procès et l’avait pris pour serviteur et conseiller en le chargeant du soin de ses enfants. Le conseil de la ville se laissa persuader de permettre à Rubens, en considération de son emploi

Etude de draperie Dessin (Musée Fodor, Amsterdam).

(1) Exemplarys oft copie van den opene Brieffen van onss Heeren des Coninx by dewelcke syn Majesteyt gunt ende verleent gratte en de generael pardon. Bruxelles, Michel van Hamont, 1574.

(2) Dierckxens : Antverpia Christo nascens. IV, page 354. — F. Jos. van den Branden : Geschiedenis der Antwerpsclie Schilderschool. Page 361 .

(3) D’après un extrait des registres paroissiaux de Gors-op-Leeuw (Limbourg Belge), Marie Pypelinckx fut marraine audit lieu d’un petit cousin de son mari le P' Septembre 1568 (Qenard : Rubens. Page 292.) Elle aurait donc quitté Anvers avant son mari et se serait arrêtée en route entre Anvers et Cologne.

(4) Dr L. Ennen : Ueber den Geburtsort des Peter Paul Rubens. Kôln, 1861. Pag. 13, 43, 53, 55.

auprès de la princesse et de ses enfants, de résider à Cologne à condition de fournir avant la St. Michel la preuve de son orthodoxie. Il le fit et fut inscrit sur la liste des étrangers autorisés à résider dans la ville.

Mais un malheur plus grand que de se voir banni de la ville lui était réservé à lui et à sa famille. D’après son propre témoignage, il était, depuis 1570, le conseil judiciaire et le serviteur de confiance de la princesse d’Orange, Anne de Saxe, fille de l’électeur Maurice, que Guillaume d'Orange avait épousée en 1561 et dont il avait trois enfants : Maurice, le futur Stadhouder, Anne et Emilie. Lorsqu’en 1567 le prince quitta notre pays pour s’en aller chercher de l’appui en Allemagne contre les armes espagnoles, sa femme se fixa à Cologne. Là elle choisit pour procureur Jean Bets, avocat Malinois, qui avait joué un rôle important dans les derniers troubles. Elle le chargea de faire excepter de la confiscation générale des biens de son mari, ceux qui devaient servir de garantie à ses revenus personnels. Elle lui adjoignit ensuite en qualité de jurisconsulte suppléant Jean Rubens qui remplaçait son confrère pendant les nombreux voyages que celui-ci était obligé de faire. (1) Il sut si bien gagner la confiance de la princesse, qu’il devint son compagnon habituel et que lorsqu’en 1570, elle transféra sa résidence à Siegen, petite ville située dans le duché de Nassau, à quatre-vingts kilomètres environ de l’ouest de Cologne, elle laissa deux de ses enfants auprès de lui, dans la grande maison appelée Wolfershof, qu’il venait de louer et qu’elle paraît avoir habité elle même durant son séjour à Cologne.

Anne de Saxe était une femme détestable et à Siegen comme à Cologne elle fut loin de s’amender. Son naturel était frivole et sa conduite déréglée. A ses nombreux défauts s’ajoutèrent à la fin l’ivrognerie et le libertinage. Le complice de son adultère ne fut autre que son conseiller et son juriste Jean Rubens. Tous les jours, elle le retenait à dîner à Siegen; quoi d’étonnant étant donné son caractère sensuel, de voir bientôt cette intimité amener des relations coupables. Le 22 août 1571, elle mit au monde avant terme un enfant débile, que son mari refusa de reconnaître. Au mois de mars de la même année, comme Jean Rubens se rendait de Cologne à Siegen, il fut enlevé à mi-chemin par ordre de Jean de Nassau et du prince d’Orange et enfermé au château de Dillenburg situé à vingt kilomètres au sud-ouest, au sommet d’une hauteur et où était né le Taciturne. L’événement ne tarda pas à s’ébruiter et grand fut le scandale qu’il causa.

La loi allemande punissait de mort l’adultère et l’on comprend combien Guillaume d’Orange devait être aigri contre sa femme et le complice de celle-ci. On n’imagine pas un spectacle plus déplorable. Tandis que le noble et héroïque prince mettait tout en œuvre pour réaliser son plan grandiose, et sacrifiait pour le bien public son or et son sang, tandis qu’il errait infatigable de pays en pays pour rassembler des armées, sa femme, la fille d’un des électeurs allemands, menait une vie de débauche et d’infamie. Son amant non plus n’avait rien de bien intéressant. Cet échevin de la ville d’Anvers, qui changeait de religion suivant les circonstances, s’était laissé prendre aux appâts d’une créature dissolue, sans grâce ni beauté, et oubliait ses devoirs envers sa femme et ses quatre enfants avec lesquels il avait pris le chemin de l’exil. On comprend que ce couple antipathique ne devait pas compter sur la pitié de l’époux offensé ni sur celle de son frère, le seigneur du pays. La vie de Jean Rubens fut pourtant épargnée, pour des raisons politiques sans doute, mais on lui fit expier durement le tort de

Bakhuizen van den Brink : Op. cit. Page 135.

n’avoir pas résisté aux séductions de la princesse. Sans la générosité d’un ange qui veillait sur lui, il n’aurait peut-être plus jamais franchi le seuil de sa prison. Cet ange n’était autre que sa femme Marie Pypelinckx qui nous apparaît au début tragique de l’histoire de son illustre fils dans un rayonnement de sacrifice et de vertu.

Nous ne la connaissons que par le rôle qu’elle joua et par les lettres qu’elle écrivit dans les pénibles circonstances qui suivirent l’arrestation de son mari, et dans le cours des douze années de luttes et d’angoisses qu’elle eut à traverser; mais ceux qui ont été en relations avec elle dans la vie de tous les jours, ne parlent de la mère de Rubens qu’avec les plus grands éloges. Après la mort de son fils Philippe, le beau-frère de celui-ci, Jean Brant lui consacra une notice biographique et Jean Woverius, l’ami de Philippe et de Pierre-Paul, envoya à ce dernier une lettre de condoléances. En faisant l’éloge du défunt l’un et l’autre éprouvèrent le besoin de rendre aussi hommage à sa mère; ils le firent en quelques paroles brèves mais chaleureuses. Le premier l’appelle « une femme intelligente et distinguée » (1) et l’autre: « une femme élevée au-dessus de son sexe par son intelligence et pour ainsi dire au-dessus de la mère par son amour pour ses enfants. » (2)

On comprend aisément dans quel état elle se trouva durant les premiers jours qui suivirent l’arrestation de son mari. Dans son inquiétude, elle écrivit lettre sur lettre à Anne de Saxe, et envoya successivement deux messagers chargés de lui rapporter des nouvelles de son mari. Il se passa plus de trois semaines avant qu’elle fût informée de son double malheur et qu’elle sût que son mari, enfermé dans un cachot, était menacé de mort, et qu’elle n’avait pas moins à se plaindre de lui que le prince même dont la vengeance venait de l’atteindre. La terrible certitude acquise, elle écrivit, le 28 mars, une lettre de pardon à son mari ; quatre jours plus tard, elle lui écrivit encore deux lettres pour l’encourager et lui donner l’assurance qu’elle aurait toujours pour lui le même amour, et ferait ce qu’elle pourrait pour le tirer de sa triste situation. Sa nature aimante et généreuse apparaît clairement dans ses lettres. Les sentiments et les termes en sont si tendres et si touchants, que jamais la douleur et la résignation ne furent plus éloquentes que le 1 avril 1571 sous la plume « sans art ni science,» de cette femme et de cette mère affligée. 11 faut lire ces lettres pour comprendre quelle femme incomparable Rubens eut pour mère et comment une pareille mère pouvait donner le jour à un pareil fils.

L’histoire de plus d’un grand homme nous apprend que c’est à sa mère qu’il devait ce qu’il y avait de meilleur en lui. Ce que nous savons de Marie Pypelinckx nous permet d’affirmer qu’il en fut de même pour son illustre fils. Dans les quelques pages que nous possédons de sa main, elle peint de la manière la plus saisissante la plus tragique des situations; dans les œuvres qui sont l’expression la plus haute de son originalité, Rubens n’a pas fait autre chose. De même que dans la simplicité de son humble cœur elle traduit les tourments de l’angoisse qui l’oppresse, de même son fils dans sa carrière lumineuse, avec un talent épuré par l’étude, a peint les drames les plus émouvants de l’histoire du monde. C’est de sa mère qu’il hérita l’élévation d’esprit, le sentiment profond et la puissance d’expression qui lui permirent de

(1) Prudentissima et lectissima fœmina (J. Brant. Biographie de Philippe Rubens dans Asterii Homiliae).

(2) l iane supra sexum prndenteni, pæne supra matrem vestrorum amantem (J. Woverius dans Consolatio ad P. P. Rubenium. Ibid.).

rendre de la façon la plus éloquente les émotions les plus propres à impressionner violemment l’âme humaine.

Le 28 mars Jean Rubens avait écrit pour la première fois à sa femme; le même jour, avant d’avoir reçu sa missive, elle lui envoya une longue lettre ou elle lui pardonnait et s’efforçait de le consoler. Le premier avril, au reçu de sa lettre elle lui répondit sans retard : (1)

« Cher et bien aimé mari. J’ai reçu votre lettre le lr avril et je vois que vous avez un grand » désir de recevoir de mes nouvelles, ce que j’avais bien pensé. C’est pourquoi le même jour » 28 mars où vous m’avez écrit, je vous ai envoyé une longue lettre par un certain messager, » qui était allé là-bas avec Raymond. (2) J’espère que vous l’aurez reçue et qu’elle vous aura » donné toute satisfaction au sujet du pardon que vous me demandez et que je vous octroie » encore maintenant et vous octroierai toujours quand vous me le demanderez, à la condition

Vue du Chateau de Dillenburg au xvie siècle

» pourtant que vous m’aimerez comme jadis, sans exiger de vous d’autre satisfaction que de me rendre cet amour, car si je le possède tout le reste ne peut manquer de suivre. Ce m’a été une grande joie de recevoir de vos nouvelles, car j’ai eu le cœur agité d’une inquiétude et » d’une anxiété très grande en nous voyant si éloignés l’un de l’autre. J’avais aussi rédigé une supplique et j’aurais bien voulu que Raymond se chargeât de la remettre immédiatement, » mais il a été d’avis qu’il valait mieux attendre que votre messager nous rapportât quelques nouvelles; dès que je saurai où en sont vos affaires, je le prierai d’aller immédiatement la » présenter en mon nom, ce qu’il fera, j’espère. Dieu veuille qu'elle produise l’effet que j’en attends! Mais hélas je n’y ai mis ni art ni science; j’y ai simplement exprimé mon désir du » mieux que j’ai pu; car je n’ai donné connaissance de votre affaire à âme qui vive afin que de notre côté du moins le sécret soit gardé; c’est pourquoi je n’ai demandé aide à personne » mais me suis aidée moi-même comme j’ai pu. Cela suffira j’espère, si Dieu nous accorde sa » grâce et daigne rendre nos seigneurs miséricordieux envers nous, comme j’espère qu’il le fera : nos petits enfants prient deux ou trois fois par jour pour vous afin que le Seigneur

(1) Bakhuizen van den Brink : Op. cit. Page 163.

(2) Reymont Reyngodt (Reingot, Ringott, Reynout, Ringout), apothicaire et parent de Marie Pypelinckx, chez lequel elle alla habiter plus tard. C’était un calviniste, qui avait comme les Rubens quitté Anvers pour se rendre à Cologne. Bakhuizen van den Brink : Les Rubens à Siegen. Page XL11I, 54. Ennen : Ueber den Geburtsort. Pag. 46, 79, 80.

» vous ramène promptement parmi nous. Quant à excuser votre absence il est trop tard, car on » est assez généralement informé, non seulement ici mais à Anvers et partout, du lieu où vous » êtes, mais on ne sait pourquoi et nous expliquons la chose comme il a été convenu avec » Raymond, et nous donnons bon espoir que vous rentrerez bientôt au logis ce qui a beaucoup » contribué à faire cesser les propos. J’ai aussi écrit de la façon la plus pertinente que j’ai pu à » nos parents, qui de même que tous nos amis ont été plongés dans la plus profonde douleur, » par des lettres reçues d’autres personnes, et ne seront rassurés que lorsqu’il recevront la » nouvelle de votre retour à la maison. Vous me recommandez aussi dans votre lettre de ne » montrer ni étonnement ni tristesse, ce qui ne m’a guère été possible, car l’étonnement et » la tristesse ne m’ont pas quittée un instant et comme on dit : il n’y a pire douleur que

Vue de ia Ville de Siegen au xvie siècle

» d'affecter de la joie lorsqu’on souffre. Pourtant je fais mon possible, et comme je ne quitte » guère la maison, on me voit peu et quand aux personnes qui me font visite, je leur explique » que mon chagrin provient des bruits qui ont couru sur vous. » Elle continue encore longtemps sur ce ton pour finir par ces mots :

Ainsi je vous prie de chercher votre consolation dans le Seigneur comme je fais moi » même et de vous recommander à lui. J’ai la ferme confiance qu’il ne me comdamnera pas à » une si triste séparation, car l’épreuve serait trop cruelle pour que je pusse la supporter avec » résignation. J’ai le cœur si malade que j’ai bien peur que cette croix ne fût trop lourde pour moi; aussi je prie le seigneur Dieu qu’il me l’épargne. Je vous recommande à lui, et les » petits enfants et nous nous recommandons à votre bonne grâce.

Cette lettre n’était pas expédiée que Marie Pypelinckx en recevait du prisonnier une autre à laquelle elle répondit en termes encore plus touchants :

Cher et bien aimé mari, après que je vous eus écrit la lettre ci-jointe, est arrivé le messager que nous vous avions envoyé, lequel m’a remis une lettre de vous, qui m’a réjouie parce que j’y ai vu que vous êtes satisfait de mon pardon. Je ne pensais pas que vous auriez cru que cela souffrirait quelque difficulté de ma part, car en réalité je n’en ai fait aucune. Comment pourrais-je avoir le cœur de vous en vouloir, dans un péril si grand, quand je voudrais vous sauver au prix de mon sang si c'était possible? Et n’en fût-il pas ainsi, tant

de haine aurait-elle pu succéder si vite à une si longue amitié, qu’il me fût devenu impossible de pardonner une légère offense envers moi, lorsqu’il me faut demander à Dieu de me pardonner tant de graves offenses que je commets chaque jour envers lui en l'assurant que je pardonne moi même à ceux qui m’ont offensé. Je ressemblerais alors au mauvais intendant, à qui son maître avait remis tant de lourdes dettes et qui exigeait lui même que son frère lui en payât une fort petite jusqu’à la dernière obole. Soyez donc assuré que je vous ai pardonné sans réserve. Plût à Dieu que cela suffît pour vous délivrer! Nous aurions bientôt sujet de nous réjouir : tandis que je ne trouve guère sujet de me consoler dans votre lettre qui m’a brisé le cœur en me montrant que vous avez perdu courage et que vous parlez comme si vous étiez sur le point de mourir. J’en suis troublée au point de ne pas savoir ce que j’écris. On dirait que je désire votre mort; puisque vous me demandez de l’accepter en expiation. Hélas quelle peine vous me faites en me disant cela! Cela dépasse vraiment mon endurance. S’il n’y a plus de miséricorde où trouverai-je un refuge? où me faudra-t-il la chercher. Je la demanderai au ciel avec des larmes et des cris. J’espère encore que le seigneur m’écoutera, qu’il attendrira le cœur de ces princes, afin qu’ils nous exaucent et prennent pitié de moi; sinon il est certain qu’ils me tueront en vous faisant mourir; car je mourrais de douleur et mon cœur cesserait de battre au moment où j’apprendrais la fatale nouvelle. »

Et plus loin au milieu de passages plus calmes, éclatent de nouveau des transports de douleur dont la forme tragique rappelle les accents des psaumes chantés dans l’église reformée.

Mon cœur ne peut se faire à l’idée que notre triste et cruelle séparation pourrait être définitive, alors que je m’y attendais si peu le jour de votre départ. Mon Dieu! je n’y survivrais pas! Mon âme est si liée et si unie à la votre, que vous ne pouvez souffrir sans que je souffre autant que vous. Il me semble que si ces bons seigneurs voyaient mes larmes, il auraient pitié de moi, quand même ils seraient de bois où de pierre, et c’est pourquoi, s’il n’y avait plus d’espoir j’essayerais cette dernière resource quand même vous m’écririez de ne pas le faire. Hélas ce n’est pas justice que nous demandons, c’est pitié, et s’il n’y a pas moyen de l’obtenir, qu’allons nous faire! O Père céleste, père miséricordieux daignez nous assister! Vous ne voulez pas la mort du pécheur, mais sa vie et sa conversion! Oh! répandez votre miséricorde dans l’âme de ces bons seigneurs que nous avons si gravement offensés, afin que nous soyons bientôt délivrés de cette peine et de cette tristesse si grandes! Car voilà bien longtemps qu’elle dure!

Et après la date : écrit ce premier avril entre minuit et 1 heure suit ce dernier mot où

éclatent avec tant de simplicité, tant de noblesse et de grandeur d’âme : Et ne dites plus :

votre indigne mari; car tout et pardonné.

Marie Pypelinckx essaya de délivrer son mari, même lorsque tout espoir paraissait perdu, et, comme elle s’y attendait, les princes eurent pitié d’elle. Mais ce ne fut point sans peine ni tout de suite. Elle commença par écrire lettre sur lettre au comte Jean de Nassau à Guillaume d’Orange et à Julienne la mère de celui-ci. Puis elle se rendit elle même à Dillenburg, s’entretint avec le prince, écrivit encore, y alla de nouveau, menaça de tout ébruiter afin que son malheur fût une honte pour les Nassau. Après deux ans d’instances, de supplications et de menaces elle finit par réussir en partie. Il s’en fallait cependant qu’on rendît entièrement la liberté à son mari. Il dut se fixer à Siegen, s’engager, sous serment, à ne pas quitter cette

ville, si ce n’est pour se promener aux environs, escorté par un serviteur du prince. Il lui était interdit de se montrer à l’église; il devait confesser son crime et s’engager à retourner en prison à la première sommation. La moindre infraction à ces engagements devait entraîner la mort et la confiscation de tous ses biens. Marie Pypelinckx devait fournir une caution de 6000 thalers dont le comte lui payerait l’intérêt et qui devait lui être restituée si son mari venait à mourir ou 'à être remis en prison sans avoir manqué aux engagements prescrits. Le 10 mai 1573, jour de la Pentecôte, Jean Rubens quitta la prison pour jouir de cette demi-liberté où une épée de Damoclès restait suspendue sur sa tête, et alla habiter avec sa famille la demeure que sa femme lui avait préparée à Siegen.

La petite ville où les parents de Rubens s’établirent ainsi où et lui-même naquit est située dans le comté de Siegen, dont elle était la capitale. Elle appartenait à la famille de Nassau et continua de lui appartenir jusqu’en 1806. Depuis 1815, elle est annexée à la Prusse. Elle compte aujourd’hui environ vingt mille habitants. Elle s’élève sur une hauteur qui domine un groupe de collines; le chemin qui de Betzdorff y conduit serpente à travers un pays agréablement accidenté ; mais l’industrie métalurgique a terriblement ravagé ces vallées autre fois si paisibles, et parmi les montagnes que couvrent encore les près et les bois s’en élèvent d’autres, fauves et nues que les usines ont construites de leurs scories. En 1570,1a ville était encore entourée de murailles garnies de distance en distance de tours rondes. Elle s’élevait sur le flanc de la colline en pente douce que couronnait un château fort. Dans ces derniers temps une rue bordée de boutiques est venue relier la ville à la station, située dans la vallée; mais on reconnaît encore très bien ce que devait être Siegen au seizième siècle. A son ancienne entrée se dresse un château qui n’a pas gardé grand’ chose de sa forme primitive. Au delà, la vieille rue escalade la montagne. Des deux côtés s’ouvrent les ruelles qui ne sont pas toutes assez larges pour livrer passage à deux personnes de front. L’aspect est celui d’une petite ville de province, bâtie irrégulièrement et sans soin, comme les villages des pays montagneux où rues et maisons se disposent comme elles peuvent suivant les configurations du terrain. Les façades principales et latérales des maisons sont généralement revêtues d’ardoises et alignent leurs pignons en files monotones. A mi côte, au centre de la ville s’élève la vieille église du style ogival, mutilée et complètement gâtée. Plus haut, au sommet de la colline, se dresse encore le bourg moyenâgeux, sinistre encore, mais bien délabré. Entre ce château et l’église court la rue du Bourg, bordée de quelques maisons patriciennes, assez modestes, mais un peu plus spacieuses et de meilleure apparence que les autres habitations de la ville. C’est dans une de ces maisons que, d’après une tradition locale, s'installèrent Jean Rubens et Marie Pypelinckx. Mais on ne sait plus au juste dans laquelle. On suppose il est vrai que ce fut dans une des plus considérables ; mais la situation financière de la famille n’était plus assez favorable pour lui permettre de consacrer une forte somme à son loyer.

Pendant leur séjour à Siegen, Marie Pypelinckx essaya à diverses reprises, d’obtenir que liberté pleine et entière fût rendue à son mari. Ce ne fut qu’au bout de cinq ans, en 1578, que ses efforts furent couronnés de succès. Le 15 mai de cette année, après la mort d’Anne de Saxe et lorsque, depuis deux ans déjà, Guillaume d’Orange vivait heureux avec une nouvelle compagne, le jurisconsulte anversois obtint enfin l’autorisation d'aller habiter où il voulait à condition que ce ne fût pas dans les possessions du Prince ni dans ses domaines hériditaires des Pays-Bas.

Il lui fut de plus strictement enjoint de ne pas se montrer sous les yeux du prince. Les époux durent laisser les 6000 thalers versés entre les mains du landgrave comme garantie de la fidèle exécution par Rubens des conditions qui lui étaient imposées; mais déjà ils avaient fait abandon de la moitié de cette somme pour obtenir une liberté relative et Jean Rubens avait en outre sacrifié 1400 thalers à l’insu de sa femme. Néanmoins le comte se réservait le droit de rappeler Rubens en tout temps, pour disposer de lui selon son bon plaisir. (1) Alors la famille s’établit à

Place du Marché a Siegen

Cologne. Durant leur séjour à Siegen Jean Rubens et sa femme avaient appartenu à la confession luthérienne. En 1582, ils ne l’avaient pas encore abandonnée. Leurs fils Philippe et Pierre-Paul furent donc baptisés selon les rites de cette confession. Ce ne fut que plus tard que les parents rentrèrent dans le giron de l’église catholique.

Durant les premières années de leur séjour dans la ville archiépiscopale, leur existence fut précaire. Leur fortune avait été sacrifiée pour obtenir la mise en liberté du mari, on payait mal les 300 thalers auquels ils avaient droit à titre d’intérêt de la garantie qu’ils avaient déposée, et ils se trouvaient toujours sous le coup d’une incarcération possible de Jean Rubens. En effet, c’est ce qui arriva en 1582. En septembre de cette année, le comte Jean lui fit savoir qu’il eût à se rendre à Siegen le 1er novembre pour se mettre à la disposition du prince. Marie Pypelinckx intervint

(1) Auc. Spiess : Fine Episode ans dem Leben der Eltem von P. P. Rubens. Dillenburg, 1873.

de nouveau en faveur de son mari; de nouvelles offres d’argent furent faites et valurent le 10 janvier 1583 à Jean Rubens un acte de libération pleine et entière. (1) 11 put alors vaquer de nouveau à ses occupations professionnelles, et fut employé dans des affaires importantes en qualité de conseiller et de négociateur. On a conservé deux lettres, l’une du 13 août 1580, l’autre du 12 mars 1583, écrites à Jean Rubens par le prince Charles de Croy. Elles montrent en quelle estime ce grand seigneur tenait le jurisconsulte. Par la première de ces lettres, il l'invite

La rue du Bourg a Siegen

à ses noces à Aix ; dans la seconde, il rejette le conseil de faire sa paix avec le roi d’Espagne que lui avait donné Rubens. (2)

Jean Rubens mourut à Cologne le 1 mai 1587; le 27 juin suivant Marie Pypelinckx se fit délivrer un certificat de conduite irréprochable, évidemment dans l’intention de retourner à Anvers.

Des quatre enfants qui l’avaient accompagnée à Cologne, le plus jeune Henri, né en 1567, mourut en 1583. L’aîné était Jean-Baptiste né à Anvers en 1562. On s’est demandé si ce dernier fut peintre ou non, question importante, car si elle était résolue affirmativement, nous trouverions

(1) Aug. Spiess : Mittheilungen liber die Familie Rubens. Page 33.

(2) J. Smit en van Grimberghen : Op. cit. Page 375.

dans la famille de Rubens un prédécesseur et peut être un guide du jeune artiste. Dans une liste des habitants de la Breitstrasse à Cologne dressée en 1583, nous trouvons cette mention : Johan Robins, Windeck (non d’un quartier de la ville) und Johan Robins filius (fils) Malergaffel (peintre). Ennen en conclut avec raison que le frère ainé de Rubens était peintre.

Un autre fait confirme cette opinion. Un témoignage cité par Monsieur F. Jos. van den Branden mentionne le départ du frère de Pierre-Paul pour 1'Italie en 1586. (1) Il n'est pas dit, mais on est fondé à supposer, qu’il se conforma par là à la coutume des peintres de son temps. On peut citer encore une lettre d’André Hoyus à Valerius André, en date du 2 mars 1609 où il est dit : Depuis quelques années mon fils Philippe s’applique au dessin et à la peinture;

il a visité Paris. Bien qu’il soit en état de gagner sa vie avec facilité j’ai songé à lui permettre de partir d’ici. J’ai songé à Baptiste Rubens. Informez-vous s’il accepte des élèves pour les instruire des secrets de son art et faites le moi savoir. (2) Il faut noter que vraisemblablement il n’est pas question ici de Jean Baptiste Rubens, mort à cette époque.

Enfin il y a une lettre du 5 octobre 1611 par laquelle messieurs les anciens du conseil de Nurenberg, informent Jean Lôw, le chargé d’affaires de leur ville à Prague, qu’un tableau de Jean Rubens d’Anvers a été donné en gage pour huit cents thalers à un de leurs concitoyens Frédéric van Falckenburg. (3) Mais son nom n’est mentionné ni dans les Registres de la Oilde de St. Luc, ni dans d’autres documents. S’il n’est pas prouvé d’une façon décisive que le frère ainé de Rubens ait exercé la peinture, le fait n’en est pas moins très probable. Si nous savions de science certaine qu’il maniait le pinceau, il ne faudrait pas douter qu’il ait pu et dû exercer de l’influence sur le choix de la carrière embrassée par son frère cadet.

D’après Verachter, Jean Baptiste Rubens serait mort en 1600, mais Oénard a trouvé son nom mentionné dans un acte passé devant le banc des échevins de la ville d'Anvers le 6 septembre 1601, et dans lequel Philippe Rubens et sa mère comparaissent tant en leur propre nom qu’en celui de Jean-Baptiste Rubens et de sa sœur Blandine.

Celle-ci était née à Anvers le 12 mai 1584. Elle épousa le 25 août 1590 Siméon du Parcq. Elle mourut le 23 avril 1606.

Les deux autres enfants qui avaient accompagné la famille à Cologne étaient morts avant leur père. Clara, née à Anvers le 17 novembre 1565, mourut à Lierre le 15 septembre 1580; Henri, né en 1567, mourut à Cologne en 1583.

Après la mise en liberté de Jean Rubens; sa famille s’augmenta encore de trois fils : Philippe né en 1574, Pierre-Paul en 1577 et Barthélémy en 1581. Ce dernier mourut encore enfant à Cologne sa ville natale. Pour les deux autres il y a doute sur le lieu de leur naissance. On dit que Philippe naquit à Cologne le 27 avril 1574. Lorsque le 14 janvier 1609 il obtint à Anvers e droit de bourgeoisie on l’inscrivit dans les registres de la population sous le nom de : Maître

Philippe Rubens, fils de Jean, né à Cologne. La famille Rubens a toujours systématiquement évité de parler de son séjour à Siegen et de la circonstance qui l’avait motivé. C’est ainsi que

(1) F. Jos. van den Branden: Geschiedenis der Antwerpsche Schilderschool. Page 380.

(2) Correspondance de Rubens. I, page XII.

(3) Kônigliches Kreisarchiv zn Nurnberg. Imprimé dans Jahrbuch der Kunsthistorischen Sanimlungen des Allerhôchsten Kaiserbauses. Vienne, 1889. X, page LIX, n° 5915.

le certificat rapporté à Anvers par Marie Pypelinckx porte qu’elle avait résidé à Cologne de 1569 à 1587; c’est ainsi que l’épitaphe de Jean Rubens dans l’église de St. Pierre à Cologne affirme qu’il avait habité cette ville durant dix-neuf ans; c’est ainsi que les principaux actes relatifs aux affaires de la famille sont datés de Cologne, et c’est encore ainsi qu'il est dit de Philippe Rubens dans un acte authentique, qu’il était né dans cette ville.

La naissance de Rubens. - Et Pierre-Paul, où et quand est-il né? Chose singulière les renseignements concernant la date de sa naissance sont extrêmement rares. Son portrait publié en 1649 par Jean Meyssens porte qu'il naquit le 28 juin 1577. (1) Cette date est répétée par Bellori, Vite de' Pittori (Rome, 1672); Moreri, Grand dictionnaire historique (Lyon, 1674); Sandrart, Teatsche Academie (Nürenberg, 1675); Baldinucci, Notizie dei professori del disegno 1681); Florent Le Comte, Cabinet des Singularitez (1699); Houbraken, Groote Schouburgh (1718); Descamps, Vie des peintres (1753).

Ce jour précède immédiatement celui de saint Pierre et Paul, ce qui fit que de bonne heure on dit et répéta qu’il doit son nom aux Saints fêtés le lendemain de sa naissance, c’est-à-dire le jour de son baptême. Le premier qui hasarda cette hypothèse est Isaac Bu llart. Académie des Sciences et des Arts (1682). Il fut suivi par Félibien, Entretiens sur les vies et les ouvrages des plus exellents peintres (Paris, 1688); Campo Weyerman, Levensbeschryvingen (1729); d’Argenville, Abrégé de la vie des plus fameux peintres (Paris, 1745); Michel, Histoire de la vie de Rubens (Bruxelles, 1771). C’est aussi, précisément à cause de cette coïncidence, qu’on a mis en doute l’exactitude du renseignement, et qu’on a tenté de la faire passer pour une légende parce qu’elle était en contradiction avec l’hypothèse qui faisait naître Rubens à Anvers. Mais Meyssens est le seul qui indique d’une façon précise la date de la naissance, et les renseignements de même nature que nous trouvons sous les portraits de peintres nés à Anvers prouvent qu’il n’agissait pas à la légère. C’est ainsi qu’il affirme que van Dyck est né le 22 mars 1599; Adrien van Utrecht, le 12 janvier de la même année; Jordaens le 19 mai 1594 (lisez 1593); Erasme Quellin, le 19 novembre 1607; Pierre de Jode, le jeune, le 22 novembre 1606. Chaque fois qu’il indique une date on trouve qu’elle est exacte, ce qui prouve qu’il puisait à des sources dignes de foi. Pourquoi le renseignement relatif à Rubens ferait-il exeption à cette règle?

Nous trouvons dans une lettre de l’artiste lui même une seconde indication relative à la date de la naissance de Pierre-Paul Rubens. Le 25 juillet 1627, il écrit à George Geldorp J’ai beaucoup d’affection pour la ville de Cologne parce que c’est là que j’ai été élevé jusqu’à ma dixième année. » Le certificat délivré à Marie Pypelinckx par le magistrat de Cologne est daté du 27 juin 1587. (2) En admettant qu’elle quitta peu après cette ville, l’affirmation de Rubens est exacte. Nous devons dire cependant que dans une pièce publiée par Van den Branden (3) trois notables d’Anvers déclarent, le 24 novembre 1589 que Marie Pypelinckx est arrivée de Cologne avec trois de ses enfants pour se fixer dans leur ville il y a trois quarts d’année. D’après cette attestation, la famille ne serait retournée à Anvers qu’un an et demi

(1) Anvers est la ville de ceste heureuse nativité, le 28. de Juin 1577.

(2) Ennen : Op. cit. Page 81.

(3) Geschiedenis der Antwerpsche Schilderschool. Page 380.

après l’obtention du certificat. Rubens aurait donc eu onze ans et demi au moment de son départ de Cologne; mais comme il était dans la persuasion que sa mère avait quitté cette ville en 1587, il devait croire aussi qu'il avait dix ans à cette époque.

La troisième preuve que l’on peut invoquer pour fixer la date de la naissance de Rubens c’est son épitaphe, où on lit qu’il mourut le 31 mai 1640 âgé de 64 ans (Obiit anno Sab m.dc.xl xxx May ætatis lxiv). S’il avait 64 ans en 1640 il était né non en 1577 mais en 1576. Il s’est donc glissé dans cette inscription une erreur au sujet de l’âge de Rubens. Il n’avait pas soixante-quatre mais soixante-trois ans lorsqu’il mourut. 11 faut remarquer que la pierre qui

porte cette épithaphe ne fut érigée qu’en 1755 par un descendant de Rubens le chanoine Jean Baptiste van Parijs. Il est vrai que dans sa Vie de Rubens publiée en 1767 F. Basan donne une autre version de l’inscription : « il mourut en 1640 âgé de 63 ans; (1) mais il est vrai aussi que Basan n’avait pas vu le tombeau. Au contraire de Piles, donne du texte qui fut rédigé par Gevartius immédiatement après la mort de Rubens pour être gravé sur son tombeau, une leçon qui concorde avec celle qu’y fit mettre le chanoine van Parijs.

La vie de Rubens écrite en latin par son neveu Philippe Rubens, dit qu’il naquit en 1577 à Cologne, d’où il se rendit à Anvers avec sa mère en 1587. De Piles qui tenait ses renseignements de l’auteur de cette vie, dit la même chose. Dans un acte passé devant le notaire Jean Nicolaï, le 28 août 1618, Rubens déclare être âgé de quarante et un ans. (2) Sauf l’inscription du tombeau nous ne possédons donc aucun renseignement original qui contredise l’indication précise du portrait publié par Jan Meyssens : et nous n’avons aucune raison sérieuse pour mettre celle-ci en doute.

VÉNUS ALLAITANT LES AMOURS (D’après line gravure de Corn. Galle)

Le lieu de naissance de Rubens. Si nous pouvions trancher ainsi la question de date, celle de lieu serait résolue du même coup. En effet, nous savons de bonne source que Marie Pypelinckx se trouvait à Siegen le 28 juin 1577, et si son illustre fils est né ce jour là, il est né dans cette ville. Mais quelques érudits soutiennent que Rubens naquit à Anvers et pour rendre leur système soutenable ils prétendent que le jour de sa naissance ne tomba pas en juin

(1) Obiit anno sal. m.d.c.xl, Ætatis lxiii (F. Basan: Catalogue des Estampes gravées d'après P. P. Rubens. Paris, 1767, page lij.)

(2) F. Jos. van den Branden : Op. cit. Page 374.

1577. C’est pourquoi en recherchant le lieu de naissance nous avons une fois encore à nous occuper de la question de date.

On a longtemps et chaudement discuté à propos du lieu de naissance de Rubens. En elle même, la question n’a pas grande importance. De quelque façon qu’on la résolve, Rubens n’en est pas moins de sang Anversois. C’est par son art autant que par sa naissance qu’il appartient à l’école d’Anvers. C’est à Anvers qu’il a vécu, étudié, travaillé; cette ville a eu la plus large part des jouissances que son art a procurées au genre humain; elle a recueilli toute la gloire qu’un grand homme peut répandre sur le lieu de sa naissance; durant un siècle entier ses artistes ont puisé leur inspiration à la source abondante qu’il avait fait jaillir. Il n’y a qu’une ville de Rubens au monde, et c’est Anvers.

Ce nom et cette gloire ne lui sont contestés par personne. Tout le reste est chose accessoire et futile en présence de cette vérité indéniable.

Mais l’histoire a ses exigences, et du moment que la question est posée il faut bien qu’on la traite. Il n’est pas possible d’écrire la biographie du maître sans examiner une fois encore le dossier du procès et les plaidoyers des deux parties. Nous condenserons de notre mieux leurs arguments, nous bornant à ce qu’il y a de plus indispensable. La question n’est pas nouvelle, mais elle avait sommeillé longtemps lorsqu 'en 1853 elle fut formulée de nouveau et traitée avec passion.

Du vivant de Rubens ou peu après son décès, on avait émis deux opinions différentes sur le lieu de sa naissance. Jean Meyssens opine pour Anvers, tandis que l’auteur de la Vita dit : Jean Rubens s’établit à Cologne où naquit

notre Pierre-Paul. La première de ces affirmations est reproduite par Bellori, Moréri et Sandrart, qui copient ici Meyssens comme ils l’ont fait pour la date. L’opinion de l’auteur de la Vita, qui désigne Cologne est partagée par de Piles, Baldinucci, Bullart, Houbraken, Descamps et les écrivains postérieurs.

Pour le grand public contemporain de Rubens, c’était un peintre Anversois et par conséquent il était né à Anvers. Dans les lettres de noblesse qui lui furent octroyées en 1630 par Charles 1er il est qualifié d' Anversois de naissance. Le 28 août 1618, il contresigne chez le notaire Jean Nicolaï un acte dans lequel il se qualifie en même temps que deux autres peintres Jean Breughel et Henri van Balen, de bourgeois et habitant d’Anvers sans faire allusion à aucune circonstance qui pourrait faire contester cette qualité.

Mais sa famille était mieux renseignée. Lorsque Philippe Rubens voulut être nommé greffier de la ville d’Anvers il lui fallut d’abord obtenir la bourgeoisie. Dans la demande qu’il adressa aux Etats de Brabant en 1606, il dit : c'est ainsi qu’il est aussi arrivé que le père du

Sainte Famille

Dessin (British Muséum, Londres).

requérant a résidé quelque temps à Cologne où il a eu de sa femme plusieurs enfants au nombre desquels le requérant. (1) En accordant la naturalisation à Philippe, les États de Brabant usèrent des mêmes expressions. Lorsque le 14 janvier 1609, il obtint le droit de bourgeoisie à Anvers, il est inscrit dans les registres comme : « Maître Philippe Rubens, fils de Jean, né à Cologne. » (2) L’acte de naturalisation octroyé cinq jours après par les archiducs mentionne également sa naissance dans la ville allemande. Cette circonstance n’est pas omise non plus dans sa biographie par Jean Brant son beau-père. Ce que l'on avouait si souvent et si publiquement pour Philippe, on ne devait et on ne voulait certainement pas le taire lorsqu’il s’agissait de Pierre-Paul. La famille avouait Cologne, mais non Siegen. La première de ces villes rappelait un malheur, la seconde une honte, il fallait éviter toute allusion aux évènements de Dillenburg et de Siegen qui éveillaient tant de douloureux et inavouables souvenirs. Aussi ne nomma-t-on jamais la ville où Jean Rubens avait résidé avec sa femme après son emprisonnement et avant son retour à Cologne. C’est dans le même ordre d’idées que Marie Pypelinckx fit graver sur le tombeau de son mari que durant dix-neuf ans elle avait habité sans le moindre désaccord la ville de Cologne avec son très débonnaire époux. De même aussi, le certificat que lui remet le Magistrat de cette ville le 27 juin 1587 attestait que pendant tout ce temps elle avait habité Cologne avec son mari. De pieux mensonges inspirés par le plus louable des sentiments voilèrent toute cette histoire durant plus de deux siècles et demi. Ceux qui les avaient inventés et soutenus pouvaient se figurer que le redoutable secret serait enterré avec eux. Ils se trompaient. De divers documents produits par Robert Fruin il appert, que du vivant même de Rubens la faute d’Anne de Saxe avait transpiré. Constantin Huygens entre autres dit dans ses anecdotes : Le prince Maurice et le peintre

Rubens étaient tous les deux fils d’Anne de Saxe, femme du prince Guillaume. » (3) Comme on le voit, la tradition avait transformé l’histoire et attaché une légende à la vie de deux hommes célèbres. La légende comme la vérité, était oubliée depuis longtemps lorsque cette dernière reparut tout à coup.

Vers le milieu de notre siècle Bakhuizen van den Brink, archiviste du royaume des Pays-Bas, en furetant dans les papiers de la maison d’Orange afin d’y trouver des matériaux pour l’histoire du mariage d’Anne de Saxe mit la main sur les lettres de Marie Pypelinckx, de Jean Rubens, du comte Jean de Nassau et de tous ceux qui avaient été mêlés à l’affaire. Il reconstitua l'arrestation de Jean Rubens, l’aimable et radieuse figure de sa femme et toute la dramatique histoire que nous avons racontée plus haut. Il s’était proposé d’éclaircir un épisode de la vie de Guillaume le Taciturne, le grand homme d’état, et il découvrit des documents qui jettent une lumière nouvelle et éclatante sur l’histoire du plus grand des peintres flamands. En 1853, il publia V Histoire du mariage de Guillaume d'Orauge avec Aune de Saxe, examinée au point de vue historique et critique, et à partir de ce moment, la tradition jusque là généralement admise, qui fait de Cologne le lieu de naissance de Rubens, se trouva ébranlée. Mais cette ville ne se laissa pas détrôner sans résistance. En 1861, son archiviste, M1 2 3 le D1 L. Ennen, publia un

(1) Dumortier : Recherches. Rage 70.

(2) Genard : Rubens. Page 11.

(3) Nederlandsche Spectator, 13 Octobre 1877.

ouvrage intitulé : Ueber den Geburtsort des Peter Paul Rubens, mit Beilagen, où il étaie la vieille tradition de documents historiques, et met au défi l'auteur du Mariage de Guillaume d'Orange de prouver de point en point ses allégations au moyen de témoignages authentiques. La même année, à l'occasion de ce dernier ouvrage, entre en lice un champion des prétentions longtemps négligées de la ville d’Anvers, Barthélémy Dumortier. (1) 11 est vrai que dès 1840 Victor van Orimbergen dans la nouvelle édition qu’il donna de la traduction de la Vie de Rubens par Michel, avait soutenu la même opinion ; mais sa voix avait trouvé peu d’écho. Parmi les pièces publiées par le Dr Ennen, Dumortier avait trouvé un acte prouvant, d’après lui, que ce n’était ni à Cologne ni à Siegen que Marie Pypelinckx avait donné le jour à Rubens, mais bien à Anvers. Il rapprocha de cette pièce les témoignages contemporains de Rubens, qui la corroboraient à son avis, et conclut qu’il était désormais établi que le grand peintre était né sur les bords de l’Escaut. Bakhuizen van den Brink répondit à ses deux contradicteurs, et produisit des pièces nouvelles à l’appui de ses assertions. (2) Dumortier publia une nouvelle brochure où il défendait son opinion avec plus d’insistance qu’auparavant, et il fut soutenu dans son plaidoyer en faveur d’Anvers par les publications érudites de l’archiviste et du sousarchiviste de cette ville. (3) Bien d’autres prirent parti dans le débat, et si la question ne fut pas tranchée pour tout le monde, elle fut du moins élucidée et amplement documentée. Le D1 2 3 4 Ennen se tint pour battu, et reconnut à Siegen l’honneur auquel il lui fallait renoncer pour Cologne. Nous ne nous occuperons donc pas des prétentions de cette dernière ville, pour nous borner à discuter celles d’Anvers et de Siegen.

Bakhuizen van den Brink et le D1 Ennen ont publié des documents établissant que Jean Rubens et Marie Pypelinckx habitèrent Siegen de 1573 à 1578; c’est un fait qu’il n’est plus permis de contester. 11 existe deux pièces offrant un intérêt considérable pour la fixation du lieu de naissance de Rubens. C’est d’abord une lettre de son père au comte Jean de Nassau, où il lui demande l'autorisation de se rendre à Cologne à l’effet de donner procuration pour entrer en possession des biens qui avaient été saisis après son départ d’Anvers et qui lui avaient été restitués à la suite de la Pacification de Gand et de la ratification de celle-ci par Philippe II le 12 février 1577. Cette lettre fut écrite en avril 1577; elle ne porte pas de date, mais un employé du comte y a mis la mention suivante : Ceste requeste à Monseigneur le conte au suppliant

ottroiée qui est sur cela party de Siegen, le 2 avril 1577, et retourné environ douze jours après. Bakhuizen van den Brink fait remarquer que le 2 de la date est placé de façon à faire supposer qu’il devait être suivi d’un chiffre d’unités et que le 2 représente des dizaines. Cette supposition est justifiée par le fait que les pouvoirs donnés par le magistrat de Cologne à Jean Rubens sont datés du 26 avril 1577. Dans sa requête, Jean Rubens déclare que sa femme, ses enfants et sa caution resteront pour garantie de son retour. Il ne put rentrer à Siegen avant la fin d’avril, et par conséquent Marie Pypelinckx resta dans cette ville durant son absence. (4) Bakhuizen van den Brink donne deux autres pièces. La première est une lettre de Marie

(1) B. C. Du Mortier : Recherches sur le lieu de naissance de Pierre-Paul Rubens. Bruxelles, Arnold, 1861.

(2) Bakhuizen van den Brink: Les Rubens à Siegen. La Haye, Martinus Nyhoff, 1861.

(3) B. C. Du Mortier : Nouvelles Recherches sur le lieu de naissance de Pierre-Paul Rubens. Bruxelles, Arnold, 1862. -- P. Oénard : P. P. Rubens. — F. jos. van den Branden : Geschiedenis der Antwerpsche Schi/derschoo! ’.

(4) Les Rubens à Siegen. Page]39.

Pypelinckx, datée de Siegen le 14 juin 1577 à Jean de Nassau par laquelle elle lui demande de pouvoir se fixer avec son mari dans quelque petite ville des Pays-Bas ou dans une ville allemande, plus rapprochée de la frontière. La seconde est une lettre de sa mère en date du même jour appuyant cette requête. Marie Pypelinckx se trouvait donc à Siegen le 14 juin 1577, six semaines après la date de l’autorisation accordée à Jean Rubens et quatorze jours avant la naissance de son fils. (1)

Si Rubens est né le 28 juin 1577, c’est à Siegen où sa mère se trouvait le 14 du même

Une ferme — Dessin (British Muséum, Londres).

mois qu’il a vu le jour. Mais pour rendre leur thèse plausible, ceux qui prétendent que Rubens est né à Anvers placent la date de sa naissance à une époque antérieure, entre la signature de l’autorisation accordée à Jean Rubens de se rendre à Cologne, et l’envoi des lettres de Marie et Claire Pypelinckx, citées plus haut. Il faut reconnaître qu’ils soutinrent leur opinion avec une conviction et une intelligence qui commandent l’admiration; ils produisirent tant de menus faits, qui donnaient un caractère si spécieux à leur argumentation, que nous nous laissâmes convaincre, avec beaucoup d’autres, de sa solidité. Mais après mûr examen, et tout bien pesé, il nous faut bien convenir que tout l’édifice manque de fondements et qu’au lieu d’une charpente solide, nous n’avons devant nous qu’un décor de théâtre.

Quelles sont les preuves apportées par les avocats d'Anvers? Le plus ancien renseignement biographique que nous ayons sur Rubens, disent-ils, celui que nous lisons sous le portrait édité par Jean Meyssens, affirme qu’il naquit à Anvers; les lettres de noblesse octroyées par Charles I le disent aussi ; dans sa vie de Philippe Rubens, Jean Brant assure que les frères, les

(1) Les Rubens à Siegen. Page 40.

sœurs et les parents de celui-ci sont nés à Anvers ; Rubens remplit plusieurs hautes fonctions politiques pour lesquelles le droit de bourgeoisie était requis ; lorsque, le 28 août 1618, il comparut par devant le notaire Jean Nicolaï avec Jean Breughel et Henri van Balen, tous trois sont mentionnés dans l’acte comme peintres, bourgeois et habitants d’Anvers ; ce titre de bourgeois fut reconnu à Rubens sans avoir été accordé par aucun acte légal ; il l’avait donc par droit de naissance; enfin il appert, assure-t-on, de quelques documents publiés par Bakhuizen van den

Étude de paysage — Dessin (Duc de Devonshire).

Brink, que Marie Pypelinckx se rendit à Anvers en mai 1577, et que c’est en mai, et non le 28 juin 1577, que naquit Rubens.

Occupons nous d’abord des documents qui doivent prouver la présence de Marie Pypelinckx à Anvers, en mai 1577. Le premier est la procuration rédigée par le magistrat de la ville de Cologne, le 26 avril 1577, à la demande de Jean Rubens et dont voici le texte :

Nous bourgmestre et conseillers de la ville impériale de Cologne, à tous et à chacun salut et prospérité. Nous portons à la connaissance de tous et confirmons que l’honorable et docte homme maître Jean Rubens, fils de Barthélémy, docteur en droit civil et canon et » bourgeois de la ville d’Anvers, a comparu devant nous, qui en bonnes et dues formes de droit et de la façon la plus nette et la plus péremptoire qu’il a été en son pouvoir, a désigné, créé, établi et solennellement député en qualité de ses vrais et incontestables fondés de pouvoir, mandataires, exécuteurs et agents pour les affaires ci-après mentionnées, et comme ses députés à titre universel et spécial, de façon cependant que la spécialité n’invalide point » l'universalité ni vice-versa, à savoir les honorables hommes et respectables dames, Marie Pipelingk, Henri Pipelinck d’Othovien, ses beaux parents ; Denis Pypelinck, son oncle, et

Philippe Landmeter, son frère, bourgeois d'Anvers tant absents que présents et chacun d’eux en particulier, de manière que la condition du premier commençant ne soit pas meilleure ni celle du continuateur plus mauvaise, mais que ce que chacun aura commencé puisse être continué et achevé par un autre, etc. (1)

Dumortier avance que la procuration devait porter : Marie Pypelinckx, femme de Rubens,

Henry Pypelinckx et Claire du Thonion (ou Thovion) ses beaux-parents, etc. Toute son argumentation repose sur cette hypothèse; si arbitraire qu’elle soit, nous n’avons pas besoin de la rejeter pour démontrer combien le système est insoutenable. Ainsi, continue Dumortier Marie Pypelinckx fut envoyée le 26 avril aux Pays-Bas pour prendre possession des biens de son mari. Cela n’avait pu avoir lieu plus tôt, la restitution des biens confisqués aux Néerlandais fugitifs n'avait été décidée que le mois précédent, et la situation financière du ménage était si précaire, qu’il ne leur était pas possible de différer rencaissement de ce qui leur était dû.

On lit dans la lettre adressée par Marie Pypelinckx au comte Jean de Nassau le 14 Juin 1577 : Aiant maintenant plus de six ans continuelement pleuré ce nostre désastre, calamité

et affliction l’une sur l’autre, il a pieu à ce bon Dieu, source de toute miséricorde, me consoler un peu, m’ayant donné le moyen inespéré de pouvoir supplier à Monsieur le Prince d’Orange vostre frère, affin qu’il nous laisse avec la généralité jouyr aussi un peu par sa grâce de ceste paix, que par sa saincte et sage conduite nostre pays a récouvert.

Le prince d’Orange se trouvait le 26 avril à Dordrecht, le 7 mai à Harlem, le 17 à Geertruidenberg, le 18 juin à Delft, et durant tout ce temps il n’a point passé le Rhin : par conséquent, disent les défenseurs des prétentions Anversoises, pour avoir pu supplier le prince, il faut que Marie Pypelinckx soit allée le trouver à Geertruidenberg et qu’elle ait fait, par la Meuse et le Rhin, un voyage en Brabant.

Il est évident que dans tout ce système il est impossible d’admettre que la naissance de Rubens ait eu lieu le 28 juin. Aussi Monsieur Dumortier prétend-il que ce n’est pas ce jour là que Rubens vint au monde.

En effet, dit-il, Rubens n’est pas né le 28 juin 1577, car alors il n’aurait pas eu 64 ans comme l’indique l’inscription de son tombeau, mais 63 ans. Il ne peut être né le 28 juin 1576 car alors il aurait eu onze ans lors de son départ de Cologne en juin 1587, tandis qu’il déclare lui même n’en avoir eu que dix. Il est né avant le 30 mai 1577, puisque le jour de son décès, le 30 mai 1640, il était dans sa 64e année.

Nous remarquons que l’épitaphe, dit que Rubens avait 64 ans lors de son décès tandis qu’il n’en avait que 63 et qu’il en aurait également eu 63 s’il était né à la mi-mai 1577. Comme il paraît établi qu’il quitta Cologne après 1587 il est prouvé que sa mémoire fut infidèle quand il déclara être âgé de dix ans lorsqu’il retourna à Anvers. Nous ne trouvons dans ces indications vagues et inexactes aucune raison pour infirmer la date donnée par Meyssens.

Voyons maintenant la procuration donnée par Jean Rubens, la démarche auprès du prince d’Orange, et le voyage à Anvers. Outre Marie Pypelinckx trois ou quatre autres membres de la

(1) P. Oénard : Op. cit. Page 17S. L’acte est assez négligeamment transcrit ; on y trouve des mots mal orthographiés et il faut remarquer qu’on aurait dû mentionner dans l’acte en qualité de mandataires : Marie Pypelinckx sa femme, Henri Pypelinckx cl Claire de Thovion ses beaux-parents etc., ou bien Claire de Thovion et Henri Pypelinckx ses beaux-parents.

famille sont désignés pour aller prendre livraison des biens de Jean Rubens. Rien ne prouve que lïin d’entre eux ait rempli sa mission en mai 1577 et beaucoup moins encore que ce soit Marie Pypelinckx qui ait entrepris le voyage. En disant qu’elle a trouvé moyen de demander la grâce de son mari au prince d’Orange, elle n’a pas voulu dire nécessairement qu’elle soit allée le trouver pour se jeter à ses pieds, elle peut avoir écrit ou envoyé quelqu’un. Monsieur Génard a fait imprimer une lettre, datée de Geertruidenberg le 18 mai 1577, adressée par Philippe Marnix de Sainte Aldegonde à Jean Rubens. Celui-ci avait demandé au fidèle conseiller du Taciturne de remettre au prince une requête de la même teneur que celle qui avait été envoyée le 14 juin à Jean de Nassau. Marnix lui répondit que les temps n’étaient pas favorables, qu’il n’avait pas encore remis la requête, que Guillaume laissera à son frère le soin de l’affaire, qu’il fallait que Rubens attendît, et que Marnix ne pouvait rien pour lui, fut-il son frère. Il est clair que si Marie Pypelinckx avait été à Geertruidenberg avant le 18 mai, Marnix n’eût pas écrit ainsi. Il est clair aussi que si elle avait eu l’intention d’aller trouver Guillaume d’Orange, son mari n’eût pas demandé à Marnix de remettre une supplique.

Mais il existe une autre preuve plus puissante que toutes les autres et aussi simple qu’irréfutable. Marie Pypelinckx se trouvait à Siegen au milieu de mai et au commencement de juin; que son fils soit né dans l’un ou l’autre de ces mois, il ne peut être né qu’à Siegen. Il n’est pas admissible que la mère de cinq enfants ait abandonné sa famille sans une nécessité absolue et cela dans le neuvième mois de sa grossesse pour entreprendre un voyage de quatre vingts lieues à une époque où les voyages étaient si difficiles et où la guerre avec toutes ses horreurs pouvait éclater d’un moment à l’autre. Il est inadmissible qu’elle ait accompli ce voyage en quarante cinq jours au plus, qu’elle ait trouvé le temps de régler les affaires nombreuses et embrouillées de son mari, ce qui eut demandé non des jours mais des mois, de se rendre auprès du prince d’Orange, de faire ses couches, de se rétablir et de retourner à Siegen.

Sans nous arrêter d’avantage à éplucher les textes, sans examiner par le menu si toutes les circonstances du voyage de Marie Pypelinckx cadrent bien les unes avec les autres, sans nous demander s’il y avait bien nécessité pour elle d’aller à Anvers, si elle avait quelque chose à y faire et si elle y fit quoique ce fût, nous pouvons affirmer que toute l’hypothèse est extrêmement risquée, repose non seulement sur des invraisemblances, mais sur des impossibilités et par conséquent ne saurait rester debout.

Quant aux autres raisons alléguées en faveur d’Anvers, aucune n’est assez convaincante pour faire admettre un système impossible. Que du temps de Rubens on l’ait généralement considéré comme Anversois, que Charles I d’Angleterre et Jean Meyssens aient partagé cette opinion, cela ne prouve pas qu’elle fût fondée. !l est très possible qu’il n’ait pas eu besoin de réclamer le droit de bourgeoisie, puisque en qualité de peintre des souverains du pays, il jouissait de tant d’autres droits et privilèges plus considérables. Enfin, le fait d’avoir été traité de peintre bourgeois et habitant d’Anvers par un notaire Anversois comme par ses confrères en art ne donne pas la preuve qu’il le fût par droit de naissance ou autrement. Tous ces arguments reposent sur des termes dont la signification est élastique et qui ont été employés sans que ceux qui les prononçaient ou les écrivaient prissent soin d’en peser scrupuleusement le sens et la portée, ne se doutant pas qu’on y verrait un jour des témoignages pour ou contre le droit de

Rubens au titre de bourgeois d’Anvers. C'est pourquoi elles ne sauraient infirmer à nos yeux les prétentions si claires et si évidentes que Siegen peut faire valoir.

Nous concluons donc sans hésiter que Pierre-Paul Rubens naquit à Siegen le 28 juin 1577.

b. L’Enfance de Rubens

La biographie de Rubens par son neveu Philippe Rubens - Les premières années — Rubens a l’école Son séjour chez Marguerite de Ligne - Ses connaissances acquises.

La biographie de Rubens par son neveu Philippe Rubens. Rubens naquit à Cologne l’année de notre Seigneur 1577; il y fit ses premières études et montra de si heureuses dispositions qu’il n’eut pas de peine à dépasser ses camarades de même âge. En 1587, après la mort de son père il accompagna avec grand plaisir sa mère qui retournait à Anvers, dont les portes s’ouvraient à tous les bons citoyens. C’est là qu’il continua ses études. » Voilà ce que nous lisons dans la biographie latine due au neveu de Rubens, Philippe, fils de Philippe le frère du peintre. Comme c’est la plus digne de foi, si non la plus ancienne des biographies de notre artiste, il ne sera pas hors de propos de dire comment elle fut écrite et d’examiner jusqu’à quel point elle mérite notre confiance.

Un peintre français qui a beaucoup écrit sur l’art et les artistes, mais dont le pinceau n’a pas produit grand chose, Roger de Piles, travaillait en 1676 à un ouvrage sur la théorie de la peinture et sur les œuvres de Rubens. Il voulait y insérer une biographie de cet artiste, qu’il estimait au-dessus de tous les autres. Par l’intermédiaire du duc de Richelieu, qui ne possédait pas moins de 23 œuvres de Rubens, il s’était adressé à Philippe pour lui demander un récit de la vie de son oncle. Le 11 février 1676, Philippe Rubens envoya le travail demandé au sieur Picard, homme d’affaires du duc qui le remit à de Piles. A la demande de l’écrivain français, il lui fournit encore, dans le courant de la même année, quelques renseignements plus précis et dans les premiers jours de 1677 l’ouvrage qui contient cette biographie fut publié sous le titre : Conversations sur la connaissance de la peinture et sur le jugement qu'on doit faire des Tableaux. Où par occasion il est parlé de la vie de Rubens et de quelques uns de ses plus beaux ouvrages. A Paris, chez Nicolas Langlois, rue St. Jacques, à la Victoire, m.dc.lxxvii.

Dans les lettres qu’il écrivit à cette occasion à Philippe Rubens, Roger de Piles dit qu'il publierait en même temps que la description des tableaux de Rubens, se trouvant dans la

Tête de Madone — Dessin Étude pour le Miracle de Saint i/defonse

collection du duc de Richelieu, la biographie succincte qui lui avait été remise par le duc, s'il possédait des mémoires plus étendus. (1) Elle a déjà été écrite par Baglione et par Bellori, dit-il, mais elle n’est point assez claire ni assez circonstanciée, principalement sur ses ouvra- » ges, sur sa vie domestique et sur la manière dont il vivait avec ses égaux. » Il demandait donc encore à Philippe Rubens quelques détails sur ces points. Celui-ci les lui donna dans une lettre qui nous a été conservée. (2) De Piles utilisa la plupart de ces renseignements, il y joignit ce qu’il trouva de plus intéressant dans Baglione et Bellori, ainsi que ce qu’il avait appris de la bouche d'autres personnes, y ajouta quelques ornements de son invention, et publia le livre. Le 26 février 1677, il écrivit à Philippe Rubens en lui envoyant un exemplaire : « 11 est raisonnable de vous faire part » d'un ouvrage où vous avez la plus agréable partie,

» si vous n'y avez pas la plus grande, car c’est par les soins que vous avez bien voulu prendre pour moi, que j'ay mis au jour la vie de feu M. Rubens;

» je m'en suis servi, comme vous le verrez, avec quelques autres mémoires que j'ay pu obtenir d’ailleurs, et de ce que m’en ont dit quelques-uns qui l'ont connu, et qui ont été tesmoins des choses qu’il m’ont apprises, et que je n’ai pas fait difficulté d’escrire les ayant vu confirmées par le rapport de plusieurs, et de » ceux mesmes qui ont escrit ceste niesme vie.

Nous savons par là qui communiqua à Roger de Piles le texte latin de la vie de Rubens, qui lui donna les autres détails, et où il trouva les particularités qu’il y ajouta. On voit aussi dans les lettres écrites par Philippe Rubens à cette occasion, qui avait fourni à celui-ci la matière de sa biographie. Le 1 1 février 1676 il écrivait au sieur Picard, par qui le duc de Richelieu avait fait demander sa biographie : « Ayant été adverti qu’un seigneur de France de très haute qualité et mérite désire d’avoir connoissance de la vie et fortune de Rubens, j’ai jugé être de mon devoir de satisfaire à son désir, puisqu’il ne peut servir qu'au lustre et honneur de la famille dont je suis le neveu, je lui envoyé donc cet abrégé que j’ai tiré et dressé des mémoires que son fils aisné en a laissé. (3) Ce sont donc les souvenirs d'Albert Rubens que l’on trouve résumés dans les pages écrites par son cousin. Par malheur le récit est en effet très succinct; mais tel qu'il est, il n'en a pas moins une grande valeur; il nous raconte à grands traits les principaux évènements de la vie du peintre.

Nous sommes redevables à un autre fervent admirateur de Rubens, de la conservation des lettres échangées entre de Piles et Philippe, et d’autres précieux documents. François Mois,

Buste de Sénèque Grisaille (Musée Plantin-Moretus).

(1) Lettre du 5 Mars 1675. Ruelens : La Vie de Rubens par Roger de Piles. Bulletin-Rubens. Il, page 164.

(2) Ibid. Il, pag. 164-167.

(3) Bulletin-Rubens. II, pag. 162-3.

dont les travaux datent du milieu de la seconde moitié du dix-huitième siècle, consacra de nombreuses années à des recherches sur la vie et les œuvres de Rubens. A sa mort il laissa quatorze gros régistres pleins de copies de lettres, de documents, de catalogues, de pièces imprimées, et de notes dues à ses observations personnelles. Il ne fit pas lui-même usage de ces matériaux pour écrire un livre sur son peintre de prédilection ; mais il nous a conservé maint document important. C’est ainsi que nous trouvons dans ses registres trois copies différentes de la biographie latine intitulée Vita Pétri Pauli Rubenii. Il déclare en avoir trouvé le texte dans une transcription de Gaspard Gevartius, un des bons amis de Rubens. La pièce fut imprimée pour la première fois par les soins du baron de Reiffenberg en 1837.

Roger de Piles déclare, comme nous l’avons dit, dans une lettre à Philippe Rubens, que Baglione et Bellori avaient écrit avant lui la vie de Rubens et il emprunte quelques particularités à leurs écrits. Ces deux écrivains italiens étaient contemporains de Rubens, et donnèrent un recueil de vies d’artistes, parmi lesquelles se trouvait aussi celle de Rubens. Baglione qui naquit à Rome en 1571 et mourut en 1644, publia deux ans avant sa mort son livre sous le titre de : Le Vite de ’ Pittori, Scultori, Architetti ed Intagliatori , dal Pontificato di Gregorio XIII del 1572. fino a' tempi di Papa Urba/io VIII. nel 1642 (Les Vies des Peintres, Sculpteurs, Architectes et Graveurs, du Pontificat de Grégoire XIII, 1572, jusqu’au temps du Pape Urbain VIII en 1642). C'est donc le plus ancien biographe de Rubens. Dans sa courte esquisse il s’occupe surtout du séjour que fit le peintre en Italie, mais ne laisse pas d’être assez bien informé aussi de ce qui concerne le reste de sa carrière. Bellori naquit en 1615 et mourut en 1696 à Rome, sa ville natale. Il publia son livre connu : Vite dei Pittori, Scultori ed Architetti modérai en 1672, c’est-à-dire quatre ans avant l’apparition de l’ouvrage de Roger de Piles. Outre les détails qu’on trouve dans le livre de Baglione, il donne beaucoup d’informations relatives aux œuvres que fit Rubens pour la France et l’Espagne, ainsi que pour les églises de Belgique. Il donna une description étendue de la galerie de Marie de Médicis, reproduite par tous les biographes postérieurs de Rubens, des Triomphes du Saint Sacrement, de V Entrée du Cardinal-Infant à Anvers et indique maint autre ouvrage du maître.

Il faut dire que les recherches faites au cours de ce siècle dans les archives publiques et particulières, ont mis au jour un grand nombre de renseignements nouveaux sur la vie et les œuvres de Rubens, de sorte qu’aujourd’hui nous connaissons bien mieux l’histoire du peintre que ses contemporains et même que ses plus proches parents.

L’enfance de Rubens. — Voyons maintenant si Philippe Rubens renseigna exactement de Piles sur les premières années du peintre, et notons en passant les renseignements que nous avons puisés à d’autres sources.

Sans revenir sur l’assertion de Philippe Rubens, relativement à la naissance de son oncle à Cologne, nous examinerons de plus près le reste du passage cité plus haut. D’après l’auteur de la Vita, la mère de Rubens serait revenue à Anvers avec ses enfants en 1587, après la mort de son mari. Ce fait est confirmé par Jean Brant, dans la biographie de Philippe Rubens, frère de Pierre-Paul; mais d’autres documents portent à croire qu’il est erroné. Il est vrai que le 27 juin 1587, le magistrat de Cologne délivra à Marie Pypelinckx un certificat déclarant qu’elle

avait habité cette ville depuis l’année 1569 et qu’elle s’était comportée de tout point comme il convient à une bourgeoise honorable, (1) d’où l’on peut conclure que la veuve se proposait alors de quitter le plus tôt possible la terre d’exil pour retourner au pays natal; mais, pour des motifs inconnus, elle a différé l’exécution de ce projet. En effet, le 25 avril 1588, sur sa demande, Pierre Ximenius comparut devant les bourguemestres et le conseil de Cologne, et déclara que la signature de Jean Rubens, apposée sur l’acte passé a Siegen le 31 mai 1576 en présence dudit Ximenius, était authentique. Par cet acte, le défunt reconnaissait devoir à sa femme une somme de 8000 thalers, qu’elle avait payée pour le tirer de prison. (2) S’il n’est pas certain, il est pourtant probable que Marie Pypelinckx se trouvait encore à Cologne en ce moment, et qu’elle présenta elle-même à Ximenius la pièce dont il certifia l’authenticité.

Ce qui prouve d’une façon plus décisive que la veuve de Jean Rubens a prolongé son séjour à Cologne pendant un certain temps encore c’est la déclaration faite, le 24 novembre 1589, devant les échevins de la ville d’Anvers, par Maître André van Breuseghem, échevin d’Anvers, messire Lazare Haller et messire Gilles de Meere. Le premier déclare sous serment qu il est à sa connaissance que Marie Pypelinckx a habité Cologne avec ses quatre enfants Jean- Baptiste, Philippe, Pierre-Paul et Blandine, durant les années 1583, 1584 et 1585; le second, qu’elle y a résidé depuis 1579 jusqu’à 1585; le troisième, qu’il l’y a connue de 1577 à 1580. Tous trois déclarent en outre que depuis neuf mois environ elle est venue de Cologne habiter » cette ville avec trois de ses enfants, et qu’à ce moment son fils aîné Jean Baptiste avait quitté Cologne depuis trois ans et demi pour se rendre en Italie. Pour prouver qu ils étaient à même de porter ce témoignage en connaissance de cause, ils déclaraient tous les trois qu’ils avaient toujours entretenu avec Marie Pypelinckx et ses enfants de bonnes et intimes relations. (3)

Si vers la fin de novembre 1589, Marie Pypelinckx n’était arrivée que depuis neuf mois à Anvers, avec les trois enfants qui habitaient encore avec elle, elle devait avoir quitté Cologne à la fin de février de cette même année. Si affirmative que soit la déclaration des trois amis de Marie Pypelinckx, relativement à la date de son arrivée à Anvers, elle ne me convainc pas complètement; une date fixée de mémoire et par à peu près ne mérite pas une confiance absolue, et le fait que Marie Pypelinkx demanda son certificat en 1587, et que Pierre-Paul et son neveu, assurent l’un et l’autre que le départ pour Anvers eut lieu cette même année, me fait douter que la veuve de Jean Rubens ait séjourné un an et demi encore à Cologne, et supposer qu’elle a pu se rendre à Anvers en 1588.

A son arrivée Marie Pypelinckx alla habiter avec ses trois enfants place de Meir la maison dite de St. Arnold qui porte aujourd’hui le numéro 54. Sa situation pécuniaire devait être florissante pour lui permettre d’occuper un immeuble de cette importance. Et en effet, nous voyons que lorsque le 25 août 1590 sa fille Blandine épousa Siméon du Parcq, elle lui donna, outre son trousseau, une rente annuelle de deux cents florins. Le 31 octobre 1601, la maison place de Meir fut vendue par Marie Pypelinckx et sa sœur Suzanne à Henri Hoens.

(1) P. Génard : Rubens. Page 266.

(2) Ibid. Page 143.

(3) F. Jos. van den Branden : Op. cit. Page 3S0.

rubens A l’école

A partir de cette époque, la veuve de Jean Rubens alla habiter rue du Couvent, la maison qu’elle occupa jusqu’à sa mort. (1)

Rubens a l’école. Rubens alors avait dix ans, à ce qu’il dit lui même, ou plutôt comme nous l’avons vu plus haut, onze ans ou même onze ans et demi. A Cologne au témoignage de son neveu, il avait dépassé ses condisciples grâce à ses heureuses dispositions. A Anvers il continua ses études. Il eut pour condisciple, l’ami qui lui resta fidèle durant la plus grande partie de sa vie, qui devait devenir le chef de l’imprimerie plantinienne, Balthasar Moretus,

fils de Jean, petit-fils du célèbre Christophe Plantin et qui fut lui-même un homme distingué. Dans une lettre adressée par lui le 3 novembre 1600 à Philippe Rubens, alors à Rome, il lui dit qu’il avait connu son frère Pierre-Paul à l’école, où il avait appris à l'aimer à cause de son esprit supérieur et de son aimable caractère. (2)

Né le 23 juillet 1574 Balthasar Moretus avait par conséquent trois ans de plus que son ami Rubens. Les comptes de l’imprimerie Plantinienne nous apprennent que son frère Jean et lui allèrent du 29 Avril 1 586 jusqu’au 220ctobre 1 590, à l’école chez Maître Rumoldus Verdonck, au cimetière de Notre-Dame. C’était l’école des Prêtres, ou l’école paroissiale de Notre-Dame ; elle était située derrière le chœur de Notre-Dame sur le Marché au Lait actuel. Rumoldus Verdonck qui la dirigeait était né à Eerselen en 1541. Il fut d’abord maître d’école à Lierre, et fut admis en 1579 à enseigner le Latin et le Grec à Anvers. En 1580, il fut reçu

dans la gilde des maitres d’école, et obtint le

7 juillet 1581 le droit de bourgeoisie. Il mourut le

12 juin 1620 et fut enterré dans l’église St-Jacques, où l’on voit encore son tombeau.

A l’école qu’il dirigeait, on apprenait le Latin, un peu de Grec, et il est probable qu’on y

enseignait aussi le Flamand. D’après les registres de l’imprimerie Plantinienne, les ouvrages classiques que l’on y employait de 1586 à 1590, sont, pour le Latin : Epistolœ familiares , YOratio pro Archia poeta et le de Amicitia de Cicéron, les quatre premiers livres de Y Enéide et les Bucoliques de Virgile, les Adelphes et des morceaux choisis de Térence, deux pièces de Schonaeus, Tobacus et Saulus ; pour le Grec on employait : de Y Education des Enfants par Plutarque; en fait de grammaires et de manuels théoriques, on se servait, pour le Latin, du Rudiment et de la

Balthasar Moretus - Gravure de Corn. Galle d’après Erasme Quellin (Musée Plantin-Moretus).

(1) Aire. Thijs: Historiek der straten van Antwerpen. Pag. 404, 585.

(2) Fratrem tuum jam a puero cognovi in scholis, et amavi lectissimi ac suavissimi ingenii juvenem. (Archives du Musée Plantin-Moretus, Registre XI 1 , page 126. — Correspondance de Rubens. 1, page 1.)

rubens a l’école

Syntaxe de Despautère, de Y Etymologie de Harlemannus, de la Rhétorique de Valerius, de la Dialectique de Hunnæus ; pour le Grec de la Grammatica Grœca de Clenardus. (1)

Pendant le séjour que Rubens fit à Rome en 1606 avec son frère, il chargea celui-ci, qui avait fait ses études avec Balthazar Moretus chez Juste-Lipse à Louvain et avait des relations suivies avec son compagnon d’études, de saluer de sa part son camarade de l’école de Rumoldus Verdonck. Lorsque Pierre-Paul se maria en 1609, Balthasar Moretus communiqua cette nouvelle à son frère Jean, comme un évènement de la vie d’un ami commun. 11 n’est pas possible cependant qu’ils aient fréquenté longtemps l’école ensemble, car Rubens quitta la maison paternelle aussitôt après le mariage de sa sœur Blandine. Ce mariage ayant été célébré le 25 août 1590, on peut admettre que dès le dernier trimestre de cette année, Pierre-Paul cessa de recevoir les leçons de maître Verdonck.

Philippe Rubens dit que son oncle avait quinze ans lorsqu’il quitta l’école. (2) D’après tous les calculs, Pierre-Paul Rubens n'avait à cette époque que treize ans et demi, et s'il est vrai qu’il n’était revenu à Anvers que depuis le commencement de 1589, il ne peut y avoir fréquenté l’école durant deux années entières. Si l’on réfléchit que, sans être un lettré, il possédait des connaissances nombreuses et variées, on comprend facilement pourquoi Roger de Piles fait remarquer dans une de ses lettres à Philippe Rubens, qu’il lui paraît peu probable que Rubens eût acquis toute son instruction à un âge si tendre. A cela le neveu du grand artiste répond, qu’après avoir quitté l’école et nonobstant ses travaux artistiques, il ne cessa jamais de s’appliquer au latin, Philippe Rubens — D’après une gravure de Corn. Galle, de sorte que sa vie fut une étude continuelle. Et,

ajoute-t-il, comme son père estoit un des plus versez aux lettres, il en avoit reçu des bons principes et instructions, pardessus l’esprit vif et facile dont la nature l’avoit doué.

11 doit en avoir été ainsi. Rubens a reçu les premières leçons à Cologne, tant à l’école que chez son père, homme fort instruit. Il a continué à Anvers chez maître Rumoldus Verdonck ses études classiques, ainsi commencées. Après son départ de la maison maternelle, il continua, durant son séjour chez la comtesse de Lalaing et durant ses années d’apprentissage chez ses maîtres en peinture, à augmenter ses connaissances générales.

(1) Max Rooses : Petrus-Paulus Rubens en Balthasar Moretus. Anvers, 1884. Page 10. Tiré à part du Bulletin-Rubens.

I et II.

(2) Bulletin-Rubens. II, page 164.

Rubens chez Marguerite de Ligne. Rubens quitta donc vers la fin de l’année 15Q0 la maison de sa mère pour voler de ses propres ailes et pourvoir lui-même à son entretien, comme Marie Pypelinckx 1 atteste elle-même. Le fait est confirmé par Philippe Rubens qui nous apprend où se rendit son oncle après avoir quitté l’école. « Bientôt, dit-il, il fut placé par sa mère au service de noble dame Marguerite de Ligne, veuve de Philippe comte de Lalaing, où il resta quelque temps en qualité de page. Il revient sur ce point dans une de ses lettres à de Piles et ajoute : La veufe du Comte Philippe de La Lain, dont il avoit esté page s’appeloit

Marguerite de Ligne, mère de la Comtesse de Berlaymont. (1) Nous ne savons rien de plus avec certitude sur cette singulière entrée de Rubens dans le monde.

La noble dame qui l’avait pris dans son service était Marguerite de Ligne-Arenberg, qui avait épousé en 1569 Philippe de Lalaing, Seigneur du pays d'Escornaix, baron de Wavre, capitaine-général et grand-bailli de Hainaut. Elle resta veuve en 1583 avec deux filles, Catherine ou Christine, qui épousa Maximilien comte de Belle, et Marguerite qui devint la femme de Florent de Berlaymont et fonda à Bruxelles le couvent de Berlaymont. Marguerite de Lalaing mourut en 1598 et fut enterrée à Belœil. Du vivant du mari, la famille habitait le chef-lieu du Hainaut, où elle occupait tantôt le château de Mons tantôt celui de Naast, ou bien Audenarde, où existe encore le château d’Escornaix. Après la mort du bailli, sa veuve n’étant plus obligée de résider à Mons, il est probable qu’elle alla se fixer à Audenarde, où Rubens passa quelque temps chez elle. (2) Nous disons quelque temps; car l’auteur de la Vit a nous assure qu’il ne tarda pas à se dégoûter de la vie de cour et que poussé par ses goûts vers l’étude de la peinture, il demanda à sa mère l’autorisation d’entrer en apprentissage chez le peintre Anversois Adam van Noort. Elle la lui accorda, la fortune de la famille se trouvant considérablement diminuée par suite de la guerre. La maison de la comtesse de Lalaing était montée sur un grand pied car Philippe Rubens en parle comme d'une cour. Ce fut sans doute pour le futur artiste une école de courtoisie et de savoir-vivre; mais on comprend que cette domesticité, si brillante qu’elle fût, dut bien vite répugner à son âme active et fougueuse. On peut admettre qu’il revint chez sa mère dans le cours de l’année 1591.

Il n’y resta pas longtemps. Marie Pypelinckx atteste dans son testament, fait le 18 décembre 1606, qu’après le mariage de sa fille Blandine, célébré le 25 août 1590, ses deux fils Philippe et Pierre-Paul ont subvenu à leur logement et à leur nourriture et dans la même pièce, elle

répète que à partir de cette époque ou peu après, tous deux ont cessé de lui être à

charge. (3) C’est donc peu de temps après son retour de chez la comtesse de Lalaing que Rubens alla habiter chez son premier maître en peinture, qui n’était pas Adam van Noort, comme l’affirme Philippe Rubens, mais bien Tobie Verhaecht. Il n’est pas étonnant qu’il allât habiter chez celui-ci, car Verhaecht appartenait à la famille Rubens par son mariage avec Susanne van Mockenborch, petite-fille de Jean de Lantmeter, beau-père de Jean Rubens. De la déclaration de Marie Pypelinckx, on peut conclure qu’il habita également chez les deux autres maîtres qu’il eut dans la suite. Nous savons pourtant qu’avant de partir pour l'Italie, il avait monté lui

(1) Bulletin-Rubens. Il, page 167.

(2) Correspondance de Rubens. I, page XIII.

(3) P. Génard : Op. cit. Pag. 374, 376.

même une maison, ou était retourné au logis maternel. En effet, il déclare le 6 août 1628 devant le notaire van Breuseghem, que Deodat del Monte avait été logé et nourri chez lui, pendant qu’il y faisait son apprentissage, avant le départ de Rubens pour l’Italie. (1)

En résumant tout ce que nous savons de l’enfance de Rubens nous pouvons dire qu'il quitta l’école avant d'avoir accompli sa quatorzième année et qu’en peu de temps il avait fait des progrès étonnants.

Les connaissances générales de Rubens. L’étude principale était alors celle du latin. Rubens possédait une connaissance sérieuse de cette langue. Nous savons par ses lettres qu’il la comprenait sans difficulté; il y parle souvent des livres latins qu’il a lus. Pour n’en donner qu’un exemple nous transcrirons ici le début de sa lettre du lr août 1637 à François Junius, dont-il venait de lire le traité latin. De Pictura Veterum : « J’ai voulu d’abord voir et lire le livre » comme je l’ai fait maintenant avec attention, » et plus loin il donne son jugement sur l’ouvrage dans un morceau d’élégante latinité qui tient la plus grande partie de la lettre. Nous trouvons une autre preuve de la facilité avec laquelle il maniait cette langue dans sa lettre du 29 décembre 1628 à Gaspard Gevaerts. 11 débute ainsi : Ma réponse en langue

» tliioise fera bien voir que je ne mérite pas l’honneur que me font vos lettres latines. Mes exercices et les stndia bonamm Artium (études littéraires) sont si loin, que je devrais veniam » prœfari solœcismum liceat fecisse (commencer par m’excuser d’avoir commis des solécismes.

Et malgré ces excuses il écrit la moitié de sa longue lettre en latin, prouvant ainsi, qu’en dépit de ce qu’il pouvait avoir oublié des connaissances acquises à l’école, il en savait encore assez pour s’exprimer sans peine dans la langue des savants.

Nous trouvons une preuve frappante de sa connaissance plus qu’ordinaire du latin, dans sa lettre du mois de février 1618 à François Sweerts, où il donne son avis sur des objets d’art antiques parmi lesquels il y avait une coupe dont il parle en ces termes : bibebant autem in

sacris ut Saufeia (Ils buvaient comme Saufeia pendant les offrandes dans le temple.) Sweerts envoya cette lettre à Camden, l’érudit Anglais, qui lui avait demandé son opinion. Ni les éditeurs de la correspondance latine de Camden, ni ceux des lettres de Rubens n’ont entendu ce texte; au lieu de Saufeia ils ont lu Laaseia ou Lanfera et n’ont su que faire de ce mot, qui n’est autre que le nom d’une prêtresse Romaine, que Juvenal peint dans sa ixe Satire comme adonnée à la boisson et que les divers manuscrits du satirique latin appellent Saufeia, Laafeia, Laufella. (2)

Il faut certes être très familier avec les auteurs latins pour citer ainsi en passant un nom qui ne figure qu'une fois dans les classiques. Ce qui prouve que c’est bien à ce vers de Juvénal, son auteur favori, que Rubens fait allusion c’est qu’il cite tout de suite après, un vers de Vir-

il) Corn. De Bie : Het gu/den Cabinet. Page 135.

(2) Voici tout le passage de la lettre de Rubens : Sed ne nihil dicam, cum nihil tamen certi in re tain obscura affirmare

ausim, si vitula istud animal est ego suspicarer de quodam voto pro frugibus juxta illud vulgi : cum vitula faciès pro

frugibus suscepto ; hoc suadet patera frugifera et vas potorium in altéra manu ab urnis fluviorum quantitate et forma omnino dispar [urnæ siquidem grandes et depressiore alveo] : bibebant autem in sacris ut Saufeia; corona etiam sacrifiais propria sive florida, sive herbacea vel aurea vel alius materiei ut multis exemplis doceri potest. (Correspondance de Rubens. II, Page 124).

gile : « Cum faciam vitula pro frugibus, ipse venito, » que les plus anciens commentateurs de Juvénal rappellent à propos du nom de Saufeia. (1)

Outre le Latin, Rubens savait le Français. A partir de l’année 1621, nous possédons des lettres écrites par lui dans cette langue dont il s’est sans doute servi à la cour des Archiducs à Bruxelles et dans plusieurs de ses négociations diplomatiques. Il l’avait probablement apprise tout jeune chez son père, et s'y était perfectionné chez la comtesse de Lalaing. Il dit bien

Le Triomphe de Scipion — Dessin d’après Jules Romain (Musée du Louvre, Paris).

quelque part qu'il ne sait pas le Français, et qu’il n’emploie cette langue que dans cette seule occasion afin que sa lettre puisse être lue à une personne qui ne comprend pas d’autre langue;

(1) Voici la forme sous laquelle les éditions du xvie et xvne siècle donnent le passage de Juvénal :

Sed prodere malunt

Arcanum, quam subrepti potare Falerni

Pro populo faciens quantum Saufeia (ou Laufella) bibebat.

(Juvenalis, Sat. ix, vv. 115-117).

(Car ils préfèrent divulguer les mystères sacrés que de boire en secret autant de Falerne que Saufeia en but en sacrifiant devant le peuple).

Puis suivent les commentaires :

Vêtus schol : Pro populo faciens quantum Saufeia bibebat. Sacrificans virgo Vestæ.

Virgilius : Cum faciam vitulum pro frugibus, ipse venito.

Joannes Britannicus: Laufella (une autre lecture de Saufeia ) bibebat. Laufellam sui temporis mulierem vinolentam notât.

mais il fait cette déclaration à la fin d’une longue lettre écrite dans un français irréprochable. (1) La langue qu’il écrivait d’ordinaire est l’Italien, dont il peut avoir appris les premiers principes chez Otto Vænius, et dans laquelle il se perfectionna rapidement en Italie. L’Italien était alors, dans l’Europe entière, la langue de l’aristocratie et des diplomates et nous voyons que Rubens s’en servait aussi bien avec les Espagnols qu’avec les Français, avec les Allemands qu’avec les Anglais.

Le Néerlandais était sa langue maternelle, celle du foyer domestique, de ses entretiens familiers, et de sa correspondance avec ses élèves et ses amis. En ce temps-là on ne se donnait

Elymas aveugle

Dessin d’après Raphaël (Albertine).

pas beaucoup de peine, chez les gens distingués, pour enseigner aux enfants leur langue maternelle. On se disait qu’ils n’avaient pas besoin de livres ni de leçons pour la savoir, opinion qui, hélas ! a prévalu chez nous durant plus de deux siècles encore. Il en résultait que chacun écrivait à peu près à sa manière et qu’il régnait, sur ce point, une liberté complète, née d’une complète ignorance. Rubens écrivait donc très mal sa propre langue, mais pas plus mal qu’un autre; on eut dit une gageure à qui donnerait le plus d'entorses à sa langue : celui qui glissait dans son Flamand le plus de mots Français passait pour le plus comme il faut, le plus instruit et le plus cultivé. Par-ci, par là, on rencontrait quelques esprits plus sensés qui estimaient qu’il convenait d’apprendre la langue maternelle et de l’écrire d’après les règles, tout comme les

(1) Lettre à Pierre Dupuy, Anvers, 1630. - Qachet : Lettres inédites de Pierre-Pau I Rubens. Page 255.

idiomes étrangers, mais ces idées nouvelles ne devaient gagner du terrain que plus tard, et encore dans les Pays-Bas septentrionaux.

Il va de soi que l’Espagnol n'est pas resté étranger à Rubens, puisque nos provinces se trouvaient sous la domination de l’Espagne et qu’il fut constamment en relations avec des personnes nées dans ce pays. S’il fallait une preuve qu'il savait cette langue, on la trouverait dans une lettre de lui à Valavez, datée du 2 avril 1626, où il prie son correspondant de lui envoyer le texte Espagnol plutôt que le texte Français d’un livre récemment paru.

L’enfance de Rubens fut des plus agitées. Le souvenir des souffrances passées et la poignante inquiétude pour l’avenir, qui planaient sur la maison paternelle comme un nuage sombre, les déplacements de Siegen à Cologne, de Cologne à Anvers, et de là chez la comtesse de Lalaing, la mort de son père, les angoisses continuelles de sa mère, mûrirent de bonne heure sa vive intelligence aux dépens de l’heureuse insouciance des jeunes années. Dans les derniers temps, ses parents avaient perdu une grande partie de leur fortune. Pendant l'intervalle qui s’écoula entre son retour à Anvers et le départ de Pierre-Paul Rubens pour l’Italie, Marie Pypelinckx se vit forcée de vendre plusieurs de ses propriétés, afin de pouvoir donner à chacun ce qui lui revenait; mais elle n’était pas sans ressources, comme le prouve entre autres son testament. La famille vivait à la façon des gens aisés ; et malgré les épreuves et les malheurs de ses parents, Pierre-Paul reçut l’éducation des jeunes gens de la haute bourgeoisie.

c. L’Apprentissage de Rubens

Les maîtres de Rubens L’école d’Anvers en 1590 Tobie Verhaeght Adam van

Noort Otto Vænius — Les œuvres de Rubens durant son apprentissage

Les maîtres de Rubens. — Nous avons déjà dit que l’auteur de la Vita raconte comment Rubens, promptement dégoûté de la vie de cour, et poussé par son instinct vers la peinture, obtint de sa mère, dont la fortune se trouvait considérablement diminuée par suite de la guerre, l’autorisation d’entrer en apprentissage chez le peintre anversois Adam van Noort. L’auteur ajoute : Durant quatre ans il apprit sous ce maître les principes de son art, d’une façon qui

fit bien voir que la nature l’avait fait peintre. Ensuite il resta encore quatre ans en apprentissage chez Otto Vænius, qui était à cette époque le premier des peintres Néerlandais. »

Nous trouvons un renseignement complémentaire dans la légende du portrait de Tobie Verhaecht, édité par Meyssens en 1649. Nous y lisons : Tobie Verhaecht, peintre de paysages,

fort renommé par ses rares tableaux, a été le premier maître du fameux P. Paul Rubbens, est né à Anvers l’an 1566 et mourut en 1631. » Dans l'article consacré à Rubens par Sandrart dans sa Teutsche Academie nous trouvons la confirmation du fait, soit que l’auteur allemand

l’école d’anvers en 1590

l’ait mentionné, comme c’est probable, d’après Meyssens, soit qu’il le tînt de Rubens, lui-même, avec lequel il avait voyagé en Hollande.

Rubens partit pour l’Italie le 9 mai 1600. S'il passa huit ans dans les ateliers d’Otto Vænius et d’Adam van Noort, il a dû entrer en apprentissage chez ce dernier en 1592. Il n’a donc pu s’écouler qu’un temps très court entre son départ de chez la comtesse de Lalaing et son entrée à l’atelier de Tobie Verhaecht. En admettant qu’il ait passé six mois depuis la fin de l’année 1590 jusqu’au milieu de 1591, à la cour de la noble dame, il peut avoir travaillé un an, du milieu de 1591, jusqu’au milieu de 1592, sous la direction de son premier maître.

Avant d’entrer dans quelques détails sur les maîtres de Rubens, il sera nécessaire de faire connaître la situation de notre école de peinture, au moment où celui qui devait la dominer en la rénovant, se présentait pour y être admis.

L’école d’Anvers en 1590. Depuis le premier quart du seizième siècle, Anvers était devenu la cité la plus riche et la plus populeuse des Pays-Bas. Son port était le plus important de l’Europe occidentale ; des commerçants et des lettrés de tous les pays du monde affluaient dans ses murs. Non seulement il s’élevait au-dessus des autres villes par sa richesse matérielle, mais il était aussi la métropole des arts à cette époque d’incomparable prospérité.

Quentin Massys, le représentant le plus glorieux de l’ancienne école à sa dernière période, y avait fourni une active et brillante carrière, et y était mort en 1530, après avoir créé des chefs d’œuvre consacrés par l’admiration universelle. Joachim De Patinir y était mort six ans auparavant, après avoir, concurremment avec Henri De Blés, son contemporain, rajeuni l’art ancien en donnant, dans ses tableaux, une large place au paysage. Avec eux finit définitivement la première époque de la peinture flamande. La nouvelle génération avait déjà rompu avec les traditions de ses prédécesseurs ; elle poursuivait un autre idéal, et avait fondé une nouvelle école dont Anvers ne tarda pas à être le siège. Jean Massys, Frans Floris, Martin De Vos, les deux Francken, ainsi que deux des maîtres de Rubens et bien d’autres, appartenaient à l’école des Romanistes, pour leur donner le nom qu'ils avaient choisi eux-mêmes.

Les anciens peintres flamands étaient des héritiers directs des miniaturistes. Tout ce que ces artistes du moyen-age avaient mis en pratique dans les images que leur pinceau traçait sur le parchemin, la minutie de l’exécution, l'accumulation dans un cadre étroit de tous les détails fidèlement rendus du lieu où se passe l’action, l’habitude de rehausser les personnages et les sujets par des couleurs vives et agréables, la foi naïve dans les doctrines et les légendes de la religion, tout cela fut un dogme pour les van Eyck et leurs successeurs, qui s’en inspirèrent avec une puissance supérieure de création dans leurs tableaux. Durant un siècle entier on produisit dans toute la Flandre, mais surtout à Bruges, une série de chefs d’œuvre où l’art le plus raffiné traduisait, par des couleurs éclatantes, des formes idéalisées et des attitudes sobres, les conceptions d’une foi profonde et les réalités de la vie.

Alors s’opéra un brusque revirement. L’éclatante renommée des maîtres italiens du quinzième et du seizième siècle avait passé les Alpes, et peu après 1500 avait commencé l'exode de nos jeunes peintres vers le pays qu’ils appelaient la terre promise de leur art. Les

l’école d’anvers en 1590

œuvres qu'ils allaient y admirer répondaient à une conception artistique diamétralement opposée à celle de nos anciens peintres. Elle était toute païenne; ce n’était plus dans le monde surnaturel, tel que le Christianisme l'avait conçu, qu’elle allait chercher ses inspirations. Ce qu'admirait l'art nouveau, ce n’étaient plus les saints immatériels par l’ascétisme et sublimes par la foi, ce n’était plus un Dieu devenu, par l’humiliation et la souffrance, l’homme des douleurs; c’était le corps humain sain, harmonieusement développé, puissamment musclé, dans une belle attitude et un geste gracieux. 11 prenait ses modèles dans l’art antique ; ses saints

étaient les dieux que la Grèce et Rome avaient adorés. Il peupla son Paradis d’êtres faits à la ressemblance des habitants de l’Olympe.

Les maîtres de la nouvelle école ne visaient pas à une exécution parfaite dans les plus minutieux détails, précieusement achevée comme une miniature, agréable d’expression et d’une couleur éclatante; les plus grands d’entre eux s’efforçaient de traduire puissamment la vie, de donner aux lignes la noblesse et la beauté. La couleur était pour eux chose accessoire; l’essentiel, c’était le dessin. L’observation exacte de la réalité leur paraissait sans attrait, et ils n’avaient point d’amour pour les particularités mesquines du monde extérieur. Ils simplifiaient les formes pour atteindre à la beauté générale; dans ce que la réalité leur montrait, [ils choisissaient le trait essentiel, et sacrifiaient les détails pour condenser la composition et obtenir l’unité. Comme artistes et comme hommes, ils descendaient des anciens Romains, formés eux-mêmes par la culture grecque. La Renaissance, qui avait remis en lumière et en honneur les écrits et les sculptures des anciens, imprima à l'art italien une direction nouvelle, et ce fut en Italie que nos artistes du seizième siècle se rendirent pour se former à l’exemple des admirateurs de l’antiquité.

On sait, dit van Mander, le peintre-écrivain, qui appartenait à cette école, et qui a raconté l’histoire de ses prédécesseurs et de ses contemporains, dans un livre qu’il publia en 1604, on sait qu’autrefois la reine des cités, la superbe Rome, si populeuse et si florissante, était ornée de belles statues, très artistement faites, dont le nombre égalait celui de ses habitants; le marbre et l’airain, façonnés par un art merveilleux, avaient pris la forme de beaux corps d’hommes et d’animaux. On sait aussi, que la guerre furieuse, grinçant envieu-

L’Annonciation (Musée impérial, Vienne).

l’école d’anvers en 1590

» sement des dents, a porté plus d’une fois ses mains brutales sur cette noble cité, l’a ravagée » et foulée aux pieds dans sa rage de destruction. Mais lorsqu’enfin Rome commença de » refleurir sous le gouvernement pacifique des papes, on a trouvé dans son antique sol quel- » ques-unes des belles statues de marbre et d'airain dont je viens de parler, lesquelles, sortant » des ténèbres et paraissant au jour, ont été comme une aurore lumineuse pour notre peinture, » et ont ouvert les yeux à ceux qui la cultivaient, en leur apprenant à distinguer le beau du »• laid, et à discerner dans la vie et dans la nature la souveraine beauté du corps de l’homme

Otto Vænius. — Le Triomphe de l’Église (Musée de Schleissheim).

et des membres des animaux. Ainsi éclairés, les Italiens ont compris plus tôt le véritable » caractère et la perfection des formes plastiques, que n’ont pu le faire nos Néerlandais, qui, habitués à une certaine manière de travailler et n’ayant que des connaissances imparfaites, se sont efforcés constamment de mieux faire, mais, se contentant d’imiter la vie commune restaient pour ainsi dire dans les ténèbres, jusqu’à ce que Jean van Schoorel leur apportât d’Italie et leur mît sous les yeux le moyen de perfectionner leur art. (1)

Frans Floris appelle ce Schoorel Le guide et le flambeau des arts dans les Pays-Bas. Mais on ne se borna pas à louer ce pionnier, on marcha sur ces traces et on alla en Italie

(1) Carel van Mander : H et Schi/der-boeck, 1618, fol. 154.

l’école d’anvers en 1590

étudier les œuvres des princes de l’école du midi. Lorsqu’ils y arrivèrent les maîtres du quinzième siècle avaient dit leur dernier mot et l’on ne marchait plus dans leur voie. Raphaël, Michel Ange, Léonard de Vinci, Mantegna, ces grands entre les grands, régnaient sans partage. Ce fut à eux qu'alla l'admiration de nos Flamands; ils prirent leurs œuvres pour modèles. Les maîtres de l’école vénitienne, avec lesquels ils avaient une certaine parenté comme coloristes, et dans la direction desquels ils se seraient développés d’une façon plus naturelle, ne jouissaient pas encore, au temps de ce premier exode, de la renommée qu’ils devaient conquérir plus tard, et on ne remarque pas qu’ils aient exercé une action appréciable sur les plus anciens de nos Romanistes.

Van Mander appelle Schoorel, qui était né en 1495 et mourut en 1562, le premier en date des maîtres de la nouvelle école, cela peut être vrai pour les Pays-Bas septentrionaux, où habitait l’auteur; mais dans les Pays-Bas méridionaux, plusieurs peintres avaient passé les Alpes avant Schoorel. Le plus remarquable de ceux-ci fut Barend van Orley de Bruxelles, né vers 1490. On a dit de lui qu'il avait travaillé dans l’atelier même de Raphaël. Du reste van Mander témoigne lui même que lorsque Schoorel arriva à Venise il y trouva plusieurs peintres anversois, parmi lesquels il ne nomme que Daniel van Bomberghe. Nous ne savons rien des œuvres de ces premiers émigrés anversois. Le plus ancien de leurs concitoyens chez qui se fit sentir l’influence de génie méridional c’est Jean Massys, fils de ce grand Quentin qui était toujours resté si fidèle aux vieilles traditions nationales. Jean Massys relève à la fois de l’une et de l’autre école; il produisit des œuvres d’un style bâtard et maladroit où l’ascétisme flamand et le sensualisme italien se fondent en une insipidité douceâtre.

Le premier qui suivit résolument la trace des maîtres italiens ce fut Frans Floris dans lequel nous avons reconnu déjà un disciple de Schoorel, et qui après avoir fréquenté l’atelier de Lambert Lombard, le romaniste Liégeois, alla se perfectionner à Rome. Pour lui, l’étude du beau corps nu, de l’homme bien fait dans une attitude et un geste élégants, est devenu l’affaire principale, tandis qu’il n’attache plus d'importance à la couleur, ce triomphe de l’ancienne école. Admirateur de Michel Ange, il étudiait avec ardeur la forme des muscles et faisait volontiers étalage de ses connaissances. Il n’admirait pas moins Raphaël et se voua à son exemple au culte des belles formes. C’est ainsi qu’il céda à la tendance déplorable de combiner les manières de maîtres différents, sans posséder la puissante originalité de ceux qui, tout en utilisant les trouvailles d’autrui, savent rester eux-mêmes et après avoir été disciples des maîtres deviennent des maîtres à leur tour. Des procédés de ce genre aboutirent pour la plupart de nos Romanistes à des résultats malheureux.

Frans Floris fut reçu maître dans la Gilde de Saint Luc d’Anvers, en 1540. C’est de cette année qu’on peut dater la prédominance de l’école d’Anvers dans la peinture flamande. Et non seulement dans la peinture mais aussi dans les autres domaines de l’art. Le frère de Frans, Corneille De Vriendt, à qui l’on doit l 'Hôtel de ville d’Anvers et le tabernacle de Léau, fut le plus grand de nos architectes et de nos sculpteurs. Vredeman De Vries, qui vint de Hollande s’établir à Anvers et Pierre Coecke d’Alost, qui se fixa également dans notre ville, furent les apôtres d’une architecture nouvelle, basée sur les règles de l’art Gréco-Romain, et firent d’Anvers le foyer de la Renaissance architecturale. Christophe Plantin, le grand imprimeur venu de France, introduisit l’ornementation du livre dans le goût franco-italien. La phalange

Page 1