L’HISTOIRE DE DÉCIUS MUS
Un autre ouvrage important mentionné dans la correspondance de Rubens et de Carleton, c’est l’Histoire du consul romain Décius Mus. » Comme nous l’avons dit plus haut, il avait
(1) Max Rooses : Rubens en Balthasar Moretus. Anvers, 18S4, page 110-114, ou Bulletin-Rubens. II, page 187-191.
(2) Laur. Beyerlinck : Magnum Theatrum Vitœ Humanae. Article Léo.
(3J Prope Ædem D. Marci Equile est Ducis, vtilgo /’ Equine, in quo aluntur hodie leones, tigrides, leopardi, ursi, boves Nuinidici. Oeographia B/aviana, Vol. octavuin : lialia, 1662, p. 149.
(4) Snbtus juxta ædes Palatinas leones ostenduntur ; seniori noinen Austrice, junioribus binis Burgondiæ et Flandriœ erat. Enutriri soient hic pi ures exoticae et feroces belluæ, ut obtinet ntos apud Florentinos. Abrah. Qolnitzius : Ulysses Belgico- Gal/iais. Lugd. Batav. Elzevier, 1631, page 20.
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été convenu entre l’ambassadeur anglais et le peintre, que celui-ci livrerait pour 4000 florins de tableaux et pour 2000 florins de tapisserie, en échange des marbres antiques appartenant au diplomate. Le choix des tapisseries fut laissé à Carleton. En conséquence, Rubens lui écrivit le 12 mai 1618 : « Pour ce qui regarde les tapisseries, je pourrais être utile à votre ami le marchand par suite de mes grandes relations avec les fabricants de Bruxelles et des nombreuses commandes qui me parviennent d’Italie et d’ailleurs pour des ouvrages de ce genre. J’ai exécuté » moi-même à la demande de nobles génois quelques cartons qui en ce moment sont chez le
DÉCIUS BLESSÉ A MORT — Esquisse.
tapissier. A dire vrai, si l’on veut avoir des choses excellentes, il faut les commander expressément, et je me ferai un plaisir de soigner pour que vous soyez bien servi. Quelques jours après, on conclut un autre arrangement. Rubens ne devait pas livrer les tapis, mais mettre les 2000 florins à la disposition de l’homme chargé par Carleton de les choisir et de les acheter. Rubens ne se préoccupa donc plus autrement de l’affaire; mais il écrivit encore le 26 mai 1618 : Je n'ai pas grand’chose à dire des tapisseries, car, comme je vous l'ai écrit, il n’existe vraiment pas pour le moment de morceaux remarquables; il est rare qu’on en trouve, à moins qu’on ne les fasse exécuter sur commande. Ainsi, si Y Histoire de Camille ne vous plaît pas, Y Histoire de Scipion et d' Annibal, qui paraissait du goût de votre représentant, pourrait vous convenir. A vrai dire, on n'a que l’embarras du choix entre tous ces sujets dont nul ne conteste le mérite. Je vous enverrai toutes les mesures des cartons de mon Histoire de Décius Mus , le consul romain qui se dévoua pour assurer la victoire à son peuple. Mais il faut que j’écrive à
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Bruxelles pour les avoir exactement, attendu que tous les cartons sont à Bruxelles chez le » fabricant. »
Ainsi le 26 mai 1618, Rubens avait peint les cartons pour les tapisseries de Y Histoire de Décius Mus, et à cette date ils se trouvaient à Bruxelles pour servir de modèle au tisseur. Les cartons lui avaient été commandés par certains nobles génois. Il ne les nomme pas, mais nous supposons que c’étaient les Pallavicini. André Picheneotti avait été parrain du deuxième fils de Rubens, par procuration pour l’un d’entre eux, Nicolas Pallavicini, le 23 mai 1618, au moment où le peintre avait mis ou mettait la dernière main aux cartons qui devaient servir de modèles pour les tapisseries. Ces cartons appartiennent aujourd’hui à la célèbre galerie Liechtenstein à Vienne. On ne peut dire avec certitude quand et comment ils y sont arrivés. Nous savons seulement qu'ils s’y trouvaient déjà en 1759, lorsque la plus ancienne gravure fut faite d’après l’un d’entre eux.
La série de Y Histoire de Décius se compose de 8 cartons, dont 6 appartiennent à l’histoire proprement dite, et les 2 autres sont plutôt des morceaux décoratifs (Œuvre. Nos 707-714). On connaît l’histoire de Décius Mus qui se dévoua pour la patrie. En l’an 430 avant Jésus-Christ, Publius Décius Mus était consul de Rome conjointement avec Titus Manlius Torquatus. Ils marchèrent à la tête de quatre légions contre les Latins, qu’ils rencontrèrent en Campanie, près du Vésuve. Au moment où la bataille décisive allait être livrée, raconte Tite-Live (vin, 6-9) les deux consuls romains eurent le même songe, et virent un homme d’une taille extraordinaire qui leur déclara qu’un général devait être sacrifié d’un côté, et une armée de l’autre, aux divinités de l’empire des ombres et de la terre, la mère commune. Ils convinrent que celui d’entre eux dont l’aile céderait, se dévouerait afin d’assurer la défaite de l’armée ennemie. La bataille engagée, les troupes de Décius reculèrent. Alors il appela le grand prêtre et lui demanda quels mots il fallait prononcer lorsqu’on se dévouait à la mort pour le salut du peuple romain. Marcus Valerius les lui dit; alors le consul envoya ses licteurs informer son collègue qu’il se sacrifiait à la patrie. Il se jeta au milieu des troupes ennemies et avec lui la crainte et la terreur passèrent dans les rangs des Latins. Ils furent battus dans le temps même que Décius tombait frappé à mort. Ce ne fut que le lendemain qu’on trouva son cadavre, qui fut enterré avec les honneurs qu’il méritait.
C’est donc un drame sombre et sublime, un acte héroïque de foi et de sacrifice accompli par un des plus nobles représentants du peuple romain. Pour le célébrer, l’artiste prend le ton épique et parmi ses ouvrages il n’y en a aucun où ce ton soit mieux soutenu, aucun où une plus noble action soit représentée sous des formes plus nobles.
Le premier carton montre Décius parlant à ses officiers et leur racontant son rêve. Debout sur un socle carré, dans son habit de guerre, il s’appuie d’une main sur son bâton de commandement et lève l’autre avec un geste dominateur, il est tête nue, son manteau flotte sur son armure. Devant lui, se tiennent cinq guerriers diversement équipés; chacun d’eux porte un étendard ou une bannière. Ils écoutent avec attention leur général, on lit sur leur visage l’intérêt qu ils prennent à son sort.
Le deuxième carton représente Décius interrogeant les augures sur ce qui lui reste à faire. A droite, on voit le consul avec deux hommes de sa suite. Au centre, le grand-prêtre montre le foie d’une victime, qu’un autre prêtre porte sur un plat; à gauche, un autel et deux sacrifica-
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teurs, amènent un taureau qui doit être immolé ; deux serviteurs du temple, un joueur de flûte et trois officiers qui portent des étendards ; dans le haut, les oiseaux interprètes du destin. Sur le sol est étendu le taureau sacrifié, dont le foie a été interrogé par les augures. Décius écoute dans un morne abattement la réponse, qui est son arrêt de mort. Son fidèle licteur, oppressé comme lui, regarde un point invisible.
Dans le troisième carton, nous voyons Décius dévoué aux dieux. Il courbe la tête, couverte de son manteau de pourpre, sous la main de Marcus Valerius qui, debout devant lui, prononce la formule que doit répéter le consul désigné par le sort : Janus, Jupiter, notre père Mars,
» Quirinus, Bellone, dieux de l’étranger et dieux du pays, qui avez pouvoir sur nous et nos » ennemis, divinités de l’empire des ombres, c’est vous que je prie, c’est vous que j’invoque, c’est à vous que je demande, plein de confiance, d’accorder la victoire et la puissance au peuple romain, porteur de lances, et de frapper de terreur et de mort les ennemis du peuple » romain, porteur de lances. Comme je le déclare par mes paroles, je me dévoue aux divinités » de la terre et des enfers pour la république romaine, pour son armée, ses légions et ses alliés et avec moi je leur dévoue les troupes et les alliés des ennemis.
Comme on le voit, Rubens s’est écarté du récit de Tite Live ; ce ne sont pas les deux consuls, c’est Décius seul qui a fait le songe prophétique; lui seul consulte les prêtres; c’est avant le combat, non après, que la chance s’est déclarée contre lui et qu’il se dévoue aux dieux. De cette façon, le drame a Décius pour héros unique et commence par le songe; il acquiert une unité qui lui manque chez Tite Live, et peut se partager facilement en plusieurs actes.
Le quatrième carton représente Décius au moment où il renvoie ses licteurs et monte à cheval pour la course fatale. Le carton suivant nous montre le combat où il périt. Son cheval se cabre, il est désarçonné et tombe à la renverse frappé mortellement d’un coup de lance au cou. On remarque dans cette composition la ressemblance de plus d’une figure avec celles d’autres tableaux: nous retrouvons dans la Défaite de Sénnachenb, le cheval qui se cabre et désarçonne son cavalier; l’homme qui porte le coup de lance et le cheval qui prend la fuite, figurent dans la Chasse aux lions de Dresde ; le guerrier mort étendu au premier plan se voit dans le Héros couronné par la Victoire, du Musée de Cassel.
Le dernier des six grands cartons représente les funérailles de Décius. Le cadavre est étendu sur un lit de parade. Dans le fond, on a élevé un riche trophée d’armes, où l’on voit des têtes d’ennemis plantées sur des piques; des musiciens embouchent la trompette. Au premier plan des esclaves apportent dans des vases précieux les trésors conquis; des prisonniers de guerre enchaînés sont assis ou à genoux ; on amène de force des femmes et des enfants destinés à être brûlés comme victimes sur le bûcher du général. Dans les arbres qui étendent leurs branches au-dessus de la scène, des hommes travaillent à couper le bois qui doit servir pour le bûcher, et que d’autres transportent. Debout à côté du cadavre, Manlius Torquatus déplore avec des gestes désolés la mort de son collègue et loue son action héroïque. La série est complétée par deux compositions d’un intérêt moindre: une Rome triomphante et un Trophée d'armes.
Rubens a dû se sentir vivement attiré vers Y Histoire de Décius Mas, et l’a traitée avec amour et aussi avec grand succès. Rien au monde, nous le savons, ne lui inspirait autant de respect que la Rome antique. Il exprima dans son Décius de la façon la plus chaleureuse et la
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plus complète son enthousiasme pour la cité héroïque. Un pareil homme et une pareille histoire étaient faits pour lui plaire. La religion était pour Rubens une des caractéristiques les plus attrayantes du monde antique. Je crois que l’histoire compliquée des dieux et des demi-dieux du paganisme lui était plus familière que l’Évangile et la légende des saints ; sa conception de l’art était aussi plus païenne que chrétienne. La religion de l’ancienne Rome joue un grand rôle dans l’histoire de Décius, et dans son cycle, Rubens ne l’a certainement pas diminué. Bien au contraire, il a intercalé dans le récit l’épisode du grand prêtre, afin de pouvoir peindre une scène de la vie religieuse de la Rome antique et il a donné à l’acte du dévouement aux dieux une solennité, qui n’était certes pas indiquée dans le récit de l’historien romain. Dans Y Histoire de Constantin, il retracera encore des épisodes romains, et dans cette nouvelle série il produira une couple d’œuvres puissantes, mais le reste de cette série sera bien inférieur à son Décius, de même que pour lui l’histoire de l’heureux empereur est bien au-dessous du sombre drame du consul républicain.
Par ses études, il connaissait mieux la Rome des derniers temps de la république et du commencement de l’empire, la Rome puissante et civilisée telle qu’il l’avait vue représentée dans les bas-reliefs du grand siècle et de la colonne Trajane, telle qu’elle est décrite par les historiens célèbres, chantée par les grands poètes, et cependant ce n’est pas à cette période de floraison et de prospérité qu’il a emprunté ses deux principaux sujets romains; il a pris l’un, celui de Décius, aux annales d’une époque encore à demi-barbare et l’autre, celui de Constantin, à celles d’une époque de décadence déjà accentuée. Rubens était bien moins renseigné sur la Rome barbare; il lui donna donc les formes des siècles postérieurs, qu’il connaissait mieux. Son Décius est un général de l’époque impériale; les soldats et les prêtres sont du même temps; leur équipement et tous les autres accessoires du drame ont les formes monumentales de l’époque classique; mais par l’effet comme par l’esprit, l’histoire du consul et de ses compagnons d’armes personnifie les années héroïques de la république ; leurs actions sont de la plus grande simplicité et vraiment épique ; leurs attitudes et leurs gestes sont pleins de noblesse, avec une tournure un peu théâtrale, qui n’a rien de déclamatoire, mais qui paraît être la nature même de ces hommes supérieurs. La vie intérieure, l’âme du drame, n’est point absente. L’émotion profonde du héros devant le sacrificateur qui lit la destinée dans les entrailles de la victime, la majesté du prêtre qui prononce la formule fatidique dans une extase sacrée, le geste touchant de Décius en renvoyant ses licteurs, l’attitude désolée de Manlius Torquatus à côté du cadavre de son collègue, la douleur muette ou les lamentations bruyantes des captifs dans le même tableau, rendent cette vie intime de la façon la plus saisissante.
Comme conception, le Décius n’est pas l’œuvre d’un archéologue, mais bien celle d’un poète, qui emploie ce qu’il sait à traduire ce qu’il sent. C’est un tableau de la grandeur morale de Rome et de sa beauté extérieure, créé par un artiste profondément pénétré de la sublimité de son sujet et qui, porté par son inspiration, s’élève aisément à la hauteur de sa tâche grandiose. Sa puissance dramatique lui a permis de tout combiner en vue d’un effet saisissant, et son talent extraordinaire de narrateur lui a fait conduire et coordonner le drame qu’il a mis en tableaux de façon qu’il se déroule sous nos yeux comme si nous le lisions dans un livre. Décius fut la première de ses œuvres de grande envergure; les Plafonds de l'église des Jésuites, Y Histoire de Marie de Médieis et de Henri iV, celles de Constantin et à' Achille, les Figures du
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d’après la gravure
Les Funérailles de Decius
d'Adam Bartsch (Galerie Liechtenstein, Vienne)
l'histoire de décius mus
saint Sacrement, les Plafonds de Whitehall, Y Entrée du cardinal infant et les Métamorphoses d'Ovide pour la Torre de la Parada, se succédèrent après cette première œuvre. Elles montreront quelle était la hauteur de son esprit, ce qu’il osait entreprendre et ce qu’il pouvait réaliser; mais elles ne surpasseront pas sa première création et ne pourront même l’égaler.
L’exécution de ce chef-d’œuvre ne reste pas au-dessous de la conception. Y Histoire de Décins nous montre une série de superbes figures, peintes de couleurs vives et chaudes, engagées dans une action dramatique et débordantes de vérité humaine. Les figures du premier plan sont peintes par Rubens, les arrière-plans plus secs de ton et les personnages secondaires sont exécutés par des élèves et plus spécialement par van Dijck, qui aida ici son maître de même que dans les grandes œuvres de cette époque les Miracles de saint Ignace et de saint François-Xavier, le Calvaire, les Chasses et d’autres encore. Ici comme dans toutes les œuvres auxquelles collabora le grand élève, la peinture a une étonnante unité, qui permet à peine de distinguer la part de chacun, et une fermeté, une plénitude de ton, une chaleur, une force qui se manifestent entre autres dans la teinte brunâtre des chairs. Comme nous l'avons dit déjà, les chevaux en particulier doivent avoir été peints par van Dijck ; il est plus que probable que Jean Wildens exécuta les paysages.
Chose singulière, nous possédons deux documents où la part de van Dijck dans le Décius est fortement exagérée. L’un et l’autre datent du xvne siècle et proviennent de sources très différentes. Le premier nous est fourni par Bellori, le biographe italien des peintres, qui dit dans son article sur van Dijck : Rubens ne tira pas un moindre avantage du talent de van
Dijck comme coloriste, car, le maître n’étant pas en état de livrer les nombreux ouvrages qu on lui commandait, l’employa à copier et lui apprit à transporter sur la toile ses compositions et a mettre en couleurs ses dessins, ses esquisses, ce qui lui fut d’une très grande utilité. Van Dijck fit les cartons et les toiles peintes pour les tapisseries de Y Histoire de Décius Mus ainsi que d’autres cartons, qu’il exécuta avec facilité, grâce à son grand talent.
D après Bellori, qui est d’ordinaire bien informé, et dont le livre parut en 1672, van Dijck aurait donc fait tout le travail; mais il y a probablement ici une négligence d’expression ; ce qui précède et ce qui suit fait voir clairement que Bellori veut dire que van Dijck a exécuté, d’après les esquisses de Rubens, les cartons et les tableaux, qui ne sont qu’une seule et même chose. Dans son Histoire de l'école d' Anvers, (page 702), M. van den Branden dit que van Dijck exécuta six tableaux magnifiques d’après les modèles faits par Rubens pour les tapisseries représentant la Mort de Décius Mus. L’auteur base cette assertion sur trois documents découverts par lui
Un Cheval sellé — Dessin (Albertine).
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dans les archives d’Anvers et que nous donnons dans notre Œuvre de Rubens. (1) Dans une note où il fait allusion à ces pièces, il ajoute: A notre avis, il s’agit ici des six compositions
qui forment la célèbre Geschichte vom Tode des consuls Decius Mus de la galerie de Liechtenstein à Vienne où elles figurent à tort sous le nom de Pierre-Paul Rubens. »
Voyons ce que contiennent les documents en question. Le 16 février 1661, le peintre anversois Gonzalès Coques déclara par devant notaire qu’il avait acheté conjointement avec Jean-Carlo de Witt et Jean-Baptiste van Eyck : cinq tableaux étant l’histoire de
l'empereur Décius, peints par Anthonio van Dijck et cela pour la somme de quatre cents livres flamandes (2400 florins). Le 24 mai 1664, Jean-Carlo de Witt se retira de cette association et Gonzalès Coques resta seul propriétaire avec Jean-Baptiste van Eyck. Le 15 août 1682, Gonzalès Coques étant sur son lit de mort, tous deux déclarèrent qu’ils possédaient en commun : certains tableaux de Décius, peints par van Dijck, d’après les esquisses de Rubens.
Lorsque Jean-Baptiste van Eyck mourut le 6 juillet 1692, les six tableaux ordonnés par le sieur Rubens et peints par le sieur van Dijck décoraient encore sa salle à manger. On remarquera que dans le premier document il est question de cinq tableaux et qu’un sixième est venu s’y ajouter depuis. D’après l’inventaire de Jean-Baptiste van Eyck, ces six tableaux étaient : le Triomphe dudit empereur (Decius), un Sacrifice, le Peuple romain, le Trophée, V Empereur Décius percé, les Funérailles de l'empereur. Entre la déclaration du 16 février 1661, celle du 15 août 1682 et l’inventaire du 6 juillet 1692, il est survenu un changement dans la manière dont l’œuvre est attribuée à van Dijck: d’abord les tableaux étaient peints par lui, puis ils étaient peints par lui d’après les esquisses de Rubens, enfin ils étaient composés par le maître et simplement peints par l’élève.
Heureusement, à ces témoignages nous pouvons en opposer deux autres, qui sont un peu plus concluants. Nous avons vu que Rubens lui même déclara à diverses reprises que les cartons étaient de lui et de plus nous possédons les œuvres en litige. A première vue, comme après mûr examen, le doute n’est pas possible: ils sont de Rubens, au même titre que bien d’autres ; il a peint les esquisses, les a transportées ou fait transporter sur la grande toile, a fait préparer les tableaux par ses élèves, les a achevés ensuite lui-même, repeignant complètement les figures principales et retouchant les autres. Rien absolument n’autorise à attribuer à van Dijck autre chose que le transport sur la toile de la création du maître. Comment pourrait-il en être autrement ? Le 26 mai 1618, les huit cartons étaient achevés et remis au tapissier ; ils avaient donc été peints au plus tard au commencement de 1618, et très probablement on y avait travaillé une partie de l’année 1617. Van Dijck, qui avait alors 18 ans, ne savait pas grand’chose de l’histoire ni des mœurs romaines ; jamais il ne traita un sujet qui s’y rapportât ; les tableaux de sa main, datant de cette époque, ont une rudesse de dessin et de touche qui frise la brutalité. L 'Histoire de Décius Mus est l’œuvre d’une main ferme et d’un génie arrivé à sa maturité ; les figures principales, par exemple, le prêtre qui dévoue Décius aux dieux, Décius montant à cheval, les prisonniers de guerre, le mort dans la scène des funérailles et d’autres encore, sont des chefs-d’œuvres de peinture, que nul ne peut attribuer à un élève sans expérience. Non seulement Y Histoire de Décius est l’œuvre de Rubens, mais nous n’hésitons pas à dire que c’est
(I) Œuvre de Rubens. III, page 204-206.
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la plus Rubénienne de ses œuvres. Van Dijck a collaboré aux grands tableaux ; la fusion de la peinture du maître avec celle de l'élève, caractéristique de leurs factures à tous deux, le prouve suffisamment ; les chevaux, parmi lesquels le gris pommelé de Rubens figure trois fois, doivent aussi être de lui ; d’autres élèves ont sans doute prêté leur collaboration, mais le maître a tout repeint, et mis sur tout son empreinte.
Un mot encore de l’histoire des cartons. Nous trouvons donc en 1692 six cartons du Décius réunis dans la salle à manger de Jean-Baptiste van Eyck, qui habitait Longue rue de l’Hôpital, à Anvers. Pour autant que nous puissions nous fier aux brèves indications de l’inventaire, c’étaient : Décius consultant les augures, sa Mort, ses Funérailles, la Rome triomphante et le Trophée d'armes. Quant au titre le Peuple romain nous ne savons à quel carton il se rapporte. Les cartons Décius racontant son songe, Décius renvoyant ses licteurs et Décius dévoué aux dieux, ou au moins deux d’entre eux, ne sont pas mentionnés dans l’inventaire, et comme il n’est jamais parlé de plus de six cartons dans les conventions conclues entre J. B. van Eyck et ses co-possesseurs, il est probable que l’exemplaire mentionné dans les documents en question n’est pas le même que la série des huit cartons de la galerie Liechtenstein, mais une autre, où van Dijck a peut-être eu une plus grande part. Les cartons qui appartiennent aujourd’hui aux princes de Liechtenstein, se trouvaient an palais de Clèves à Bruxelles lorsque le prince Charles-Adam les acheta pour 72.000 florins, monnaie de change. (1) Outre la série originale, il en existait une seconde, probablement composée de copies, faites pour les tapissiers et qui restèrent dans leurs ateliers. En 1773, quatre de ces cartons furent mis en vente à Londres ; en 1779, quatre grands cartons tirés de V Histoire de Décius et destinés à être exécutés en tapisserie, figurèrent de nouveau dans la vente Bertels. Ils furent adjugés au prix de 1500 florins; c’étaient probablement les mêmes que ceux qu’on avait voulu vendre à Londres, six ans auparavant.
On connaissait jadis les esquisses de six cartons. Celle de Décius racontant son songe fut adjugée à Lebrun lors de la vente Randon de Boisset à Paris en 1773; celle de Décius consultant les augures fut vendue à Amsterdam en 1775 et adjugée à Londres en 1833 à M. Lane Davies ; celle de Décius dévoué aux dieux faisait partie jadis de la collection Richard Cosway ; celle de Décius blessé à mort se trouvait naguère encore dans la galerie Pastrana à Madrid ; celle des Funérailles de Décius appartient à la Pinacothèque de Munich ; une sixième esquisse, celle de Rome triomphante, fut vendue à la vente de Colonna à Paris en 1795. De toutes ces esquisses, la seule que nous ayons pu étudier, c’est celle de la Pinacothèque de Munich ; elle est de la main de Rubens et a servi de modèle pour le grand tableau.
On tissa plus d’une série de tapisseries d’après ces cartons. Un exemplaire de huit pièces, exécuté par Jacques Geubels, de Bruxelles, se trouve au Musée royal de Madrid. La famille Schwarzenberg à Vienne possède une série de dix pièces ; quatre motifs décoratifs ont été probablement ajoutés aux six autres, qui composent l’histoire proprement dite ; la famille Liechtenstein possède quatre tapisseries de la série tissée par Jean Raes de Bruxelles; l'église saint Etienne, à Vienne, en possède deux ; l’empereur d’Autriche, quatre; le duc de Wallenstein,
(1) A. Wauters: Les Tapisseries Bruxelloises. Page 302. - De Burtin : Traité des Connaissances nécessaires aux ama-
teurs de tableaux. II, 66.