‹ RubensChapitre 37 sur 164 · ABRAHAM ET MELCHISÉDECH · texte numérisé non relu

ABRAHAM ET MELCHISÉDECH

et portant la foudre. L’attitude du héros est un peu modifiée. Ce petit tableau très agréable et d’un riche coloris, appartenait à l’archiduc Léopold-Guillaume, gouverneur général, et figurait déjà dans l'inventaire de la collection impériale en 1659. C’est peut-être le même qui est mentionné dans la « Spécification » de la succession de Rubens, sous le titre de : « Un Héros chrétien couronné par la Victoire, sur panneau. »

Une troisième interprétation du même sujet, provenant de la collection du duc de Richelieu, se trouve au Musée de Tours (Œuvre. N» 832). Le héros est couronné par la victoire et, à côté,

Un Héros couronné par la Victoire (Musée, Cassel).

on voit un petit Génie qui cueille des palmes. A droite, un monceau d’armes ; au fond, une plaine avec un château en flammes. C’est l’ouvrage d’un élève, rapidement retouché par le maître et peint peu d’années après le tableau de Cassel. Dans l’inventaire de Jean-Charles de Witte (Anvers, 1688) ce tableau s'appelle : « Un morceau de peinture représentant Mars couronné par la Renommée dont les figures sont peintes par Rubens et les armures par [Paul] De Vos. (1) La Pinacothèque de Munich en possède une copie.

Abraham et Melchisédech. — Un autre tableau, Abraham et Melchisédech , au Musée de Caen (Œuvre. N° 100), offre une analogie non moins frappante avec Y Histoire de Décias. Le patriarche, équipé à la romaine, le vénérable grand-prêtre à cheveux gris, les hommes qui apportent les cruches de vin et la corbeille de pains, le page qui tient le cheval d’Abraham, sont

(1) F. Donnet : Van Dijck inconnu. Page 12.

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autant de figures que nous retrouvons dans l’un ou l'autre des tableaux de Y Histoire de Décius. Du reste, l’ouvrage est peint par un élève, peut-être van Dijck, et simplement retouché par Rubens. Il appartenait en 1749 au Musée de Cassel et fut acheté par Gérard Hoet, de la famille du Bois. En 1806, il fut transporté à Paris par Denon et donné en 1811 par Napoléon au Musée de Caen.

Tableaux livrés a Dudley Carleton. — Parmi les ouvrages que Rubens offrit en vente à Dudley Carleton, il y en avait qu’il avait peints depuis plusieurs années, comme le Prométhée enchaîné sur le Caucase (Œuvre. N° 671) qui est mentionné par Baudius avant 1613 et le Saint Sébastien (Œuvre. N° 492) dont nous avons déjà parlé (page 141) et qui fut certainement exécuté avant cette année et probablement en 1610. D’autres étaient des copies de tableaux antérieurs, entre autres le Jugement dernier, peint d’après le tableau que possédait Wolfgang- Guillaume de Neubourg. Dudley Carleton ne l’accepta pas, et lorsque Golnitzius visita l’atelier de Rubens, il l’y trouva encore. Il en est de même du Christ et les douze Apôtres (Œuvre. Nos 68-80), copies des tableaux qu'il avait peints en Espagne pour le duc de Lerme et d 'Agar renvoyée par Abraham, d’après un tableau exécuté vers 1612 et dont nous avons parlé plus haut (page 136).

D’autres venaient d’être peints ou furent achevés pour Dudley Carleton. C’est ainsi que, le 20 mai 1618, Rubens écrit, que non seulement le Prométhée et le St-Sébastien, mais encore Daniel dans la fosse aux lions, les Tigres avec des satyres et des nymphes, Léda avec le cygne et un petit amour, St-Pierre retirant du poisson le denier du tribut , étaient terminés et qu’il allait faire la Chasse aux lions, Susanne et le petit tableau représentant Abraham renvoyant Agar. Il ne parle plus du Christ en croix, ni A' Achille parmi les filles de Lycomède ; nous savons pourtant avec certitude que ce dernier tableau date de l’époque des négociations avec Dudley Carleton.

Un mot de ces différents ouvrages.

Le Daniel dans la fosse aux lions (Œuvre. N° 130) appartient à l’époque des chasses et des études de lions. L’Albertine possède une feuille sur laquelle Rubens a dessiné dix de ces animaux ; sept d’entre eux figurent dans le Daniel. Les autres sont représentés dans une attitude tranquille, couchés ou assis, comme Rubens les avait vus dans la réalité. Dans le tableau les lions sont l’essentiel, Daniel n’est qu’un prétexte. Il est nu et attend sa destinée dans une attitude suppliante et désespérée, bien que les lions ne paraissent pas faire attention à lui. Dudley Carleton acheta le tableau et en fit présent au roi Charles I. Plus tard, il passa dans la collection des ducs de Hamilton. En 1882, il fut acheté par M. Becker Denison ; après la mort de celui-ci, il fut racheté en vente publique par le duc de Hamilton. Le D1 Th. von Frimmel croit avoir retrouvé l’esquisse chez M. Leermann à Brême.

Nous ne savons ce que sont devenus les Tigres avec des nymphes et des satyres, achetés par Carleton. Un tableau représentant ce sujet, et peint vers 1615, se trouve au Musée d’Oldembourg, mais il ne mesure que 64 cm. de hauteur sur une largeur de 74 (Œuvre. N11 653), tandis que celui de sir Dudley Carleton était haut de 9 pieds et large de 1 1.

Nous ne savons pas non plus ce que sont devenus Léda et le cygne et St-Pierre qui furent acceptés par l’homme d’Etat anglais, ni le Christ en croix, qu’il refusa. Il est vrai que le Musée

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de Dublin possède un tableau de la même grandeur et traitant le même sujet que le St-Pierre retirant du poisson le denier du tribut ; mais le catalogue de ce Musée mentionne le tableau comme étant des élèves de Rubens, avec quelques retouches du maître, et comme le peintre déclare expressément que l’ouvrage est de sa main, il serait par trop hasardeux d’affirmer à l’encontre du dire des propriétaires que leur tableau est l’œuvre originale.

Des nombreux Christ en croix peints par Rubens, un seul par ses dimensions extraordinaires concorde avec celui qu’il offrit en 1618 à Carleton ; c’est le Christ dit « au coup de poing » qui fut acheté en 1648 pour le couvent de Tongerloo et qui fut probablement détruit par les soldats de la république française (Œuvre. N° 291). Nous connaissons ce tableau par un superbe dessin, appartenant au Musée Boymans à Rotterdam (Œuvre. N° 1345), et par la gravure magistrale que Pontius en fit en 1631. Le nom donné à ce tableau vient de ce qu’on y voit deux anges, qui chassent l’un, la mort, l’autre, le démon et qui tous les deux lèvent le poing fermé pour frapper les mauvais esprits.

Nous connaissons bien un des douze tableaux : Y Achille parmi les filles de Lycomède (Œuvre. N° 567). Il se trouve au Musée de Madrid et fut acheté en 1628 par Philippe IV. Achille est debout au milieu, levant d’une main l’épée qu’il a trouvée parmi les marchandises d’Ulysse, qu’il a choisie pour sa part, et dont il tient de l’autre main le fourreau. A droite, on voit un esclave et Ulysse déguisé en marchand ; à gauche, quatre filles de Lycomède et leurs suivantes. Dans le fond, on voit les bâtiments d’un palais somptueux. Rubens déclare dans sa lettre à Dudley Carleton que son meilleur élève avait travaillé avec lui à ce tableau ; il n’est pas douteux qu’il ne fasse ici allusion à van Dijck et, en effet, la fusion du travail de l’élève avec celui du maître est complète ici comme d’ordinaire. Il nous semble pourtant qu’on doit ranger ce tableau parmi les premiers pour lesquels Rubens recourut à la collaboration de son élève favori. Les chairs frappent par ce qu’elles ont de moelleux, tandis que dès 1618 van Dijck employait des tonalités fermes et chaudes ; c’est une œuvre bien ordonnée, d’une facture sèche et un peu froide. Rubens l’a beaucoup retouchée tant pour les draperies que pour les chairs. La figure du premier plan, la princesse accroupie est à peu près la même que la bergère de Y Adoration du Musée de Rouen (Œuvre. N° 150).

On ne connaît pas avec certitude la Susanne offerte en échange par Rubens à Carleton. Rubens se borne à l’indiquer par ces mots: « Une Susanne peinte par mes élèves, mais entièrement retouchée par moi. Nous connaissons deux Susannes de cette époque, l’une gravée en 1620 par Luc Vorsterman, l’autre gravée vers la même année par Michel Lasne et par Paul Pontius en 1624. A en juger d’après les gravures, la première est de beaucoup la plus belle. La jeune femme, charmante dans sa confusion, est assise sur le bord du bain, les jambes croisées, un pied dans l’eau, les bras croisés sur la poitrine, se défendant contre les tentatives entreprenantes de l’un des vieillards. L’autre a soulevé l'étoffe qui couvrait le dos de Susanne, et mis à nu sa chair opulente. Il regarde d’un œil avide les trésors qu'il vient de découvrir et rit de sa polissonnerie (Œuvre. N" 132). Le tableau paraît avoir disparu sans laisser de traces ; on en voit une copie dans la collection du prince Youssopoff à St-Pétersbourg ; à en juger d'après celle-ci l'œuvre originale doit avoir été créée vers 1614. La Susanne offre une ressemblance frappante avec la Vénus frileuse de la même année. L'autre interprétation du même sujet montre Susanne, assise sur un trépied. Les deux vieillards sont debout derrière elle, tenant chacun d’une main

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un des bouts de l’étoffe qui couvrait les épaules de la baigneuse, et qu’ils ont soulevée ; l’un dévore des yeux cette chair plantureuse, que l’autre effleure du bout des doigts. Ici encore, Susanne a croisé les bras sur sa poitrine et regarde confuse et interdite les barbons. Le Musée de Stockholm possède une ancienne copie de ce tableau (Œuvre. N" 133). Il est impossible

Le Jugement de Salomon. - D’après la gravure de Boëce a Bolswert (Musée, Copenhague).

d’émettre un jugement sur la valeur de l’une ou de l’autre de ces deux peintures. La Susanne nue était évidemment la partie essentielle et la raison d’être du tableau. Rubens à voulu faire admirer ici, dans tout le moelleux de la chair et tout l’éclat de l’épiderme, les superbes formes féminines qu’il avait représentées vêtues dans son Achille.

Le petit tableau, représentant Agar renvoyée par Abraham et Sarah (Œuvre. N° 106), se trouve actuellement dans la galerie du duc de Westminster à Londres. A part quelques détails, il est pareil au tableautin sur le même sujet, qui se trouve au Musée de l’Ermitage à St-Pétersbourg. Rubens lui-même a déclaré qu’il avait choisi un sujet qui n’était ni sacré ni profane, bien qu’il fîit emprunté à l’Écriture sainte : Sarah et Abraham adressant des reproches à Agar enceinte, qui quitte le logis dans une attitude des plus gracieuses. « Je l’ai peint sur bois, ajoutait-il, parce que les petits tableaux réussissent mieux sur un panneau que sur la toile. Suivant mon habitude, je me suis fait aider par un artiste de talent dans sa spécialité, qui est le paysage, afin

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» de produire quelque chose qui fût du goût de Votre Excellence. Pour le reste, vous pouvez » être certain, que je n’ai permis à âme qui vive d’y mettre la main. »

Parmi les œuvres extrêmement nombreuses produites par Rubens entre les années 1616 à 1621, nous avons parlé de celles qu’il peignit pour les églises et de celles dont il est question dans sa correspondance avec sir Dudley Carleton. Les premières sont au nombre des plus importantes de cette période et de toute la carrière de Rubens; dans la seconde série, nous avons rencontré ses Chasses et l’Histoire de Décius, qui occupent également un rang élevé entre ses créations. 11 nous reste à parler des œuvres de la même époque qui n’appartiennent à aucune de ces deux catégories. Elles sont si nombreuses que nous étendre sur toutes nous mènerait beaucoup trop loin. Nous ne pourrons nous arrêter qu’aux plus importantes. Pour la plupart nous manquons de documents et d’indications précises relativement à leur date ; c’est donc le plus souvent la facture des tableaux qui nous permettra de déterminer l’époque à laquelle ils appartiennent. Heureusement cela n’est pas trop difficile quand il s’agit de Rubens. Il évolue constamment durant sa vie d’artiste ; deux fois, au moment que nous avons fixé pour la fin d’une période et le commencement d’une autre, il rompt brusquement avec son ancienne manière pour en adopter une très différente; tel fut le cas en 1612, lorsque après l 'Erection de la croix, il commença la Descente en modifiant notablement sa manière; il en fut de même en 1624 lorsqu’à Y Histoire de Marie de Médicis il fit succéder Y Adoration des Rois, du Musée d’Anvers. Mais même dans l’intervalle qui sépare ces deux tournants, sa facture change constamment. D’une façon générale, elle devient de plus en plus libre et large, la couleur se fait plus riche et plus blonde, les jeux de la tonalité et de la lumière deviennent plus abondants et plus marqués. C’est ainsi qu'il se fait qu’on peut en général déterminer avec certitude, à trois ou quatre ans près la date d’un tableau.

Pour mettre un peu d’ordre dans cette multitude d’œuvres dont il nous reste à parler, nous les partagerons en trois catégories: les tableaux religieux, les tableaux mythologiques et les portraits.

Groupe de la Réconciliation d’Esaü et Jacob Dessin (Musée Plantin-Moretus, Anvers).

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