L’ÉPOQUE DE LA GALERIE DE MÉDICIS
Rubens et Peiresc. La Galerie de Medicis. Travaux de Rubens a Paris. L’Histoire de l’empereur Constantin. Retables. - Tableaux mythologiques. - Tableaux d’histoire. — Portraits. Lrontispices de livres. Entrée de Rubens dans la politique. — Rubens et Spinola. - - Rubens anobli.
Nicolas Claude Fahri de Peiresc D’après la gravure de Claude Mellan.
Rubens et Peiresc. Lorsqu en 1619 Rubens songea à obtenir en Lrance un privilège pour ses gravures, il s’adressa à Gaspard Gevartius avec lequel il avait noué des relations d’amitié cette même année, ou peut-être plus tôt. Après avoir terminé à Louvain ses études littéraires, Gevartius s’était rendu en Hollande, où il était entré au service de l’ambassadeur de Lrance, Benjamin Aubery. En 1617, à l’âge de vingt quatre ans, il se rendit à Paris où il devint l’hôte et l’ami du président du parlement Henri de Mesmes, dans l’entourage duquel il fit la connaissance de Peiresc et d’autres personnages influents. En 1619, il revint à Anvers, où il ne résida pas longtemps, car en 1620 il alla habiter Louvain pour y étudier le droit et l’année suivante il obtint à Douai le titre de docteur en droit honoris causa ; le 7 septembre 1621, il fut
nommé greffier de la ville d’Anvers, fonction qu’il exerça jusqu’en 1662 ; il mourut en 1666. Nous avons dit déjà qu’il était l’un des plus intimes amis de Rubens. Lorsque celui-ci lui demanda d’obtenir en France un privilège pour ses gravures, Gevartius écrivit à Peiresc pour solliciter son intervention, et en effet, le 25 octobre 1619, le jurisconsulte français l’informa qu’il avait obtenu le privilège et qu’il le lui envoyait. En même temps il demandait à Gevartius de le mettre en rapport avec Rubens, pour lequel, assurait-il, il avait la plus grande estime. Gevartius se rendit à ce désir et ce fut ainsi que naquit entre deux des hommes les plus éminents de leur siècle, une amitié qui bientôt devint très vive et qui ne devait finir que par la mort de l’un des deux. Gevartius possédait les aptitudes et les connaissances que l’on estimait le plus à cette époque : c’était un grand latiniste ; il connaissait l’antiquité, ses annales et ses coutumes. De plus, il avait étudié l’histoire des époques plus récentes et obtenu le titre d’historiographe du roi d’Espagne et de l’empereur d’Allemagne. Il était de l’école de Juste Lipse, bien qu’il n’eût pas suivi ses leçons. C’est pourquoi à Paris, il s’était senti attiré vers Peiresc qui à son tour, l’avait pris en amitié.
Nicolas Claude Fabri de Peiresc était plus jeune de trois ans que Rubens ; il était né à Beaugensier en Provence, le 1er décembre 1580. Sa famille était très considérée dans le pays et son père était conseiller à la Cour des Aides d’Aix. Après avoir terminé ses études latines dans son pays, il se rendit en 1599 en Italie pour étudier le droit à l’université de Padoue, mais aussi avec le désir secret d’y faire connaissance avec les restes de l’antiquité. En 1602, il revint en Provence, où il obtint deux ans plus tard le titre de docteur. En 1605, il partit pour Paris et visita l’Angleterre en 1606. Il revint à Aix en passant par la Hollande et la Flandre. Un de ses oncles ayant donné sa démission de conseiller au parlement, il succéda à ces fonctions, qu’il exerça jusqu’à la fin de sa vie. En 1616, il se rendit à Paris, où cette fois il passa sept ans. C’est là qu'il entra en correspondance avec Rubens ; c’est là aussi qu’il rencontra le grand artiste en 1622. Le 18 août 1623, il retourna en Provence, où il mourut le 24 juin 1637.
Peiresc s’appliquait avec ardeur à toutes les sciences. Il ne s’intéressait pas seulement, comme c’était alors la mode, à l’antiquité, à son art, à ses institutions et à son histoire, mais aussi à toutes les connaissances positives. Il profita de ses voyages en Italie, en Angleterre et dans les Pays-Bas, pour nouer des relations avec les principaux lettrés de ces pays. Il employait ses revenus à rassembler tout ce qui pouvait lui servir pour ses études, ou être utile à ceux qui cultivaient les sciences ; il consacrait son temps à entretenir avec les lettrés de tous les pays, une correspondance, dont l’extension a quelque chose de fabuleux, tant par le nombre des lettres, que par les matières qui y sont traitées. Il ne restait indifférent ou étranger à rien de ce qui lui paraissait digne d’être su. C’était un des plus grands amateurs en même temps que des connaisseurs les plus distingués de monnaies antiques et de pierres gravées et il ne laissait échapper aucune occasion d’accroître ses collections et d’étendre ses connaissances en ce genre. Il ne s’intéressait pas moins aux statues antiques et aux inscriptions latines, grecques et orientales. Il avait des agents en Asie et en Egypte qui lui procuraient ce qui pouvait lui être utile: objets d’art, textes anciens, livres, monnaies^ animaux et plantes exotiques. Sa maison à Aix était une bibliothèque, un musée et un observatoire. Il y entretenait un graveur, un sculpteur, un relieur et un copiste pour l’aider à conserver ses collections ainsi qu’à transcrire ses lettres et ses manuscrits. On n’entreprenait aucune publication savante de quelque importance, sans
qu’il prêtât aux auteurs le secours de ses renseignements ; il fit connaître nombre de plantes et d’animaux inconnus jusqu’alors en Europe. Il déploya une activité égale comme astronome et comme naturaliste, et on lui doit des expériences et des découvertes de toute sorte. Il n’écrivit pas grand’chose lui-même, mais il fut le savant et l’érudit universellement connu et consulté par tous, le factotum des lettres et des sciences, comme l’appelle Bayle.
Lorsque Gevartius lui demanda de l’aider à obtenir le privilège, Rubens n’était pas tout à fait un inconnu pour lui ; il avait entendu parler de ses antiquités et savait sans doute que les marbres de Dudley Carleton étaient venus récemment enrichir sa collection. Il avait entendu parler aussi des talents extraordinaires du peintre. En effet, dans une de ses premières lettres, il dit à Rubens : Vous êtes arrivé au sommet de l’art si noble que vous cultivez ; vous surpas-
sez tous les peintres de ce siècle; je ne dirai pas de tous les siècles pour ne pas blesser votre » modestie, mais je suis convaincu que vous êtes l’égal des plus excellents maîtres. » (1) Désireux comme il l’était d’étendre son savoir et de nouer des relations avec des hommes de mérite, il ne devait pas tarder à se faire recommander à Rubens par Gevartius. Dès le 18 janvier 1620, il avait reçu le catalogue de la collection du peintre anversois, et dans la lettre qu’il écrit le même jour à Gevartius, il exprime le désir de la voir et de pouvoir faire un croquis des bustes en marbre de Cicéron, de Sénèque et de Chrysippe, qui en faisaient partie. Rubens fit répondre par Gevartius qu’il ferait lui-même pour Peiresc le dessin de ces bustes. Gevartius avait fait à l’érudit français l’éloge du cabinet d’antiquités du duc d’Aerschot, qui allait être vendu ; Peiresc répondit qu'il l’avait vu en 1606, et y avait passé dix jours. Il avait entendu dire que Rubens l’avait acheté en entier ou du moins en avait acquis les morceaux les plus importants. Cela n’était pas absolument exact : Nicolas Rockox s’était chargé de la vente, mais Rubens l’y aidait. Lorsqu’en mai 1623, il arriva à Paris, il apporta avec lui une partie des monnaies du duc, qu’il vendit à Peiresc et à d’autres amateurs français.
En 1620, Peiresc avait découvert à la Sainte Chapelle de Paris, une des plus belles pierres gravées de l’antiquité, la plus belle de toutes peut-être, « l'Apothéose d’Auguste, » qui représente en réalité la Campagne de Germanicus en Orient. Il possédait une empreinte qui manquait de netteté d’un second camée, le Triomphe de Tibère et de Germanicus, qui se trouvait dès lors à Vienne où il se trouve encore. Rubens en possédait un dessin dont Peiresc désirait une copie. En même temps, le savant français manifesta l’intention de faire graver et publier les deux chefs-d’œuvre, en y joignant une explication écrite par lui. Les premières lettres échangées entre Rubens et Peiresc traitent de ces deux camées, de leur explication et de la publication de leur reproduction. La première lettre de Peiresc était en français ; Rubens doit lui avoir répondu en Italien, car la lettre suivante de l’érudit est rédigée dans cette langue, dans laquelle se continua la correspondance. Rubens déclare quelque part qu’il écrit difficilement le français, mais les lettres que nous avons de lui en cette langue prouvent qu’il la possédait parfaitement, toutefois il écrivait l’italien avec plus de facilité et s’en servait de préférence.
Lorsque Rubens apprit l’intention qu’avait Peiresc de faire graver les deux camées, il lui répondit immédiatement, qu’il avait formé lui-même le projet de faire graver et publier les pierres de sa propre collection. Là-dessus, Peiresc se déclara disposé à ne pas réaliser le projet de faire
(1) Correspondance de Rubens. Lettre de Peiresc à Rubens du 23 décembre 1621.
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