‹ RubensChapitre 73 sur 164 · TABLEAUX D’HISTOIRE · texte numérisé non relu

TABLEAUX D’HISTOIRE

meilleure partie du tableau : les lueurs chaudes d’un blanc jaunâtre qui s’élèvent du foyer, puis tournent au rouge foncé et par endroits au brun transparent, le reflet adouci des flammes sur le visage de la femme et des enfants, les clartés qui se perdent et se fondent dans l’obscurité de la grotte, tout cela est rendu d'une manière splendide. C’est en grand le même effet que Rubens, à l’imitation de Elsheimer, avait mis dans sa Fuite en Egypte du Musée de Cassel. Le sujet est le même que celui de sa Vénus Refroidie du Musée d’Anvers. Le groupe du tableau original conservé à Bruxelles est tout entier de la main de Rubens de même que le fragment de Dresde.

Parmi les sujets mythologiques, il faut encore citer de Tigre et V Abondance ou plutôt Neptune et Cyb'ele symbolisant l’alliance de la Terre et des Eaux, dont on connaît deux exemplaires. L’un, peint à la manière de Jordaens, mais bien de la main de Rubens, date de l’époque où il peignit la galerie de Médicis et appartient au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg; l’autre se trouve chez un particulier {Œuvre.

Nos 683, 684).

Tableaux d’histoire. — Comme tableau d’histoire, il faut citer une œuvre remarquable de cette époque, Thomyris et Cyrus de la collection du comte Darnley à Cobham-House {Œuvre. N° 791). Au milieu de la toile, un esclave tient la tête coupée du roi Cyrus au-dessus d’un vase de cuivre, où il fait égoutter le sang ; à gauche, se tient la reine Thomyris avec les femmes de sa suite; adroite, un groupe serré de courtisans et de guerriers ; au fond, on voit les colonnes richement sculptées qui soutiennent les voûtes du palais. C’est un ensemble très décoratif, dont la pompe et l’éclat ne sont pas diminués par l’horreur de l’action qu’accomplit le bourreau devant la princesse barbare somptueusement parée. Tous les spectateurs paraissent assez indifférents à ce spectacle sanglant; seule Thomyris témoigne son horreur par le geste spasmodique de sa main qu’elle lève les doigts écartés. C’est une particularité qu’on remarque en plusieurs des œuvres de Rubens, que cet étalage d’un spectacle atroce dans une nature paisible et ensoleillée, au milieu de personnages respirant le bonheur et parés d’habits de fête. Le tableau date de l’époque de ia galerie de Médicis ; l’une des femmes de la suite de la reine Thomyris porte un petit chien semblable à celui que le peintre offrit à la reine-mère de la part de l’infante Isabelle. Rubens a fait de cette femme et de celle qui se tient à côté d’elle, une étude qui se trouve à l’Albertine {Œuvre. N° 1566). Les pages, qui portent la queue de la robe de Thomyris, sont les enfants de Rubens : Albert, né en 1614, peut avoir neuf ans, Nicolas, né en 1618, peut en avoir cinq : le tableau doit donc avoir

Vénus et l’Amour (Sedelmeyer, Paris).

PORTRAITS

été exécuté en 1623. Rubens reprit plus tard le même sujet dans un tableau que possède le Louvre et qu’il exécuta de sa main, tandis que l'autre exemplaire avait été préparé par un de ses élèves et seulement retouché par lui.

Un autre tableau important qui est malheureusement perdu c’est Ccimbyse et le Juge (Œuvre. N° 793) peint par Rubens pour la salle du Magistrat à l’hôtel de ville de Bruxelles, afin qu’il servît d'avertissement salutaire aux juges. Il lui fut payé trois mille florins le 6 avril 1622, mais ne fut achevé que vers le milieu de l’année suivante (1) ; il fut détruit dans l’incendie occasionné par le bombardement de la ville en 1695.

Portraits. Plusieurs portraits datent de cette époque. Outre celui de Nicolas Respani, nous connaissons le portrait de femme appartenant à Sir Charles Butler et portant l'inscription Virgo Brabantina (Œuvre. N° 1103). Il représente une jeune femme, les mains croisées sur la ceinture, un collier de perles blanches au cou, une chaîne et une broche enrichie de pierres précieuses sur la poitrine. C’est le superbe portrait d’une femme inconnue peint de la main de Rubens.

De 1624 date un portrait d’Emanuel Sueyro, historien, chevalier de l’ordre du Christ, qui fut gravé par Pierre De Jode pour les Anales de Flandes et que nous ne connaissons que par cette gravure (Œuvre. N° 1065).

Le portrait de Rubens. En 1623-1624, Rubens peignit son propre portrait (Œuvre. N° 1043) dont la célébrité est universelle, et qui le représente tel qu’il voulait être connu de la postérité. Il l’exécuta à la demande du roi d’Angleterre Charles I, alors prince de Galles. Le comte Danby (lord Danvers) désirant offrir un présent à son prince, invita le chargé d’affaires anglais à Bruxelles, William Trumbull, à traiter avec Rubens à l’effet d’obtenir le portrait du peintre pour l’héritier du trône. Le 1er mars 1623, William Trumbull communique cette nouvelle à Sir Dudley Carleton, et le 10 janvier 1625, Rubens écrit à son ami Valavez : « Le prince de Galles est le prince (le) plus amateur de la peinture qui soit au monde. Il a eu quelque chose » de ma main et m’a demandé, par l’agent d’Angleterre résidant à Brusselles avec telle insistance mon pourtraict, qu’il n’y eut aulcun moyen de le pouvoir refuzer encores qu’il ne me sembloit » pas convenable d’envoyer mon pourtraict à un prince de telle qualité mais il forza ma modestie. Dans le catalogue des tableaux du roi Charles I, cet ouvrage est indiqué comme: « donné au roi par Lord Danby. » Il se trouve encore aujourd’hui dans la collection royale à Windsor.

Il est presque inutile de décrire ce portrait, qui est devenu pour ainsi dire l’image officielle du maître, reproduite cent fois et connue de tout le monde. Rubens regarde à droite, les yeux tournés de côté, avec son expression ordinaire de distinction qui n’est pas exempte de fierté. Il est coiffé d’un grand chapeau de feutre, à tête basse et arrondie, qu’entoure un cordon doré et dont les larges bords jettent une ombre légère sur son front haut et bien arrondi. Les sourcils forment des arcs d’une courbure légère et régulière entre lesquels une double ride creuse le

(1 ) Lettre de Rubens à de Marselaer, 23 février 1623, publiée par H. Hymans dans le Bulletin de l'Académie royale de Belgique. (Classe des Beaux-Arts, août 1900).

front et révèle un caractère sérieux et réfléchi. Les yeux brun-foncé sont clairs ; au-dessus et au-dessous, la chair est visiblement attendrie. Le nez est presque droit, avec un léger pli sur l’arête et grossit légèrement vers le bout ; les narines sont bien ouvertes, une ride nettement marquée descend vers la bouche ; la moustache est fournie, fièrement relevée, s’effilochant en franges légères sur la joue droite, tandis qu’à gauche quelques poils sont retroussés en pointe vers le bord du chapeau. Le teint est clair, blanc sur les tempes, légèrement rosé sur les joues. Rubens porte un collet rabattu et bordé de dentelle. Une lourde chaîne d’or, dont on aperçoit cinq des chaînons carrés, lui descend sur la poitrine ; le bord du manteau est rejeté en larges plis par dessus l’épaule. En éternisant ainsi ses traits, Rubens leur a donné un cachet d’élégance, qui le montre sous le jour le plus avantageux.

Le chapeau à larges bords qui fait ressortir connue un cadre sombre la blancheur du visage, la chevelure abondante et bien frisée, rejetée en arrière en boucles régulières et souples, les yeux fiers et francs, dont le regard oblique est si ferme et si clair, la moustache retroussée d’un air si crâne et si provoquant, la lèvre inférieure, qui avance d’un air décidé, la barbe tordue avec une élégance pleine de vigueur, le collet entr’ouvert, les plis larges du manteau, tout donne à ce portrait un air de beauté virile, de noblesse intellectuelle, d’aisance artistique, et en fait une des plus belles têtes d’homme que le monde ait connues. C'est le portrait de l’artiste triomphant. Il a surmonté toutes les difficultés de la vie, il s’est élevé à des hauteurs toujours plus grandes, il règne sans conteste dans sa sphère, et la conscience de sa supériorité rayonne dans tous les traits de son visage.

En disant que Rubens s’est montré à son avantage dans le portrait de 1624, nous n’avons

Virgo Brabantina (Sir Charles Butler, Londres).

pas voulu prétendre qu’il ait de propos délibéré embelli ou altéré ses traits ; mais il n’y a pas de doute qu’il n’ait quelque peu retouché son image fidèle pour en faire son portrait officiel et définitif; il a surtout tenu à ce que les gravures destinées à le répandre, fussent faites selon son goût. M. Henri Hymans a montré dans une étude approfondie et très intéressante quels changements le peintre fit apporter à l’ouvrage du graveur qui devait reproduire le portrait de 1624. (1) Pontius, qui burina cette planche en 1630, n’y mit d’abord ni l’inscription ni le cadre représentant dans la partie supérieure une sorte de moulure sculptée que l’on trouve dans les états postérieurs. Dans le premier état très rare, Rubens est représenté avec un front large et haut, qui fait clairement présumer la calvitie du crâne ; les sourcils sont extrêmement froncés à la racine du nez et descendent d’une façon très marquée vers l’oreille ; sous les sourcils, la peau tombe en plis lourds, quelques poils de la moustache sont retroussés très haut d’un côté sur la joue, tandis que de l’autre elle se relève en quatre crochets bien distincts sur le bord du chapeau ; la barbe est lourde; le bout du nez s’effile en pointe aiguë et une ride profonde se creuse à côté de l’aile; l’ensemble a quelque chose de dur et de rébarbatif, qui ne révélerait pas chez Rubens un caractère bien aimable. Dans le second état, la gravure montre la moustache notablement raccourcie, la pointe du nez émoussée ; la ride latérale diminuée ; la narine est devenue plus régulière, les poils indisciplinés de la moustache qui se relèvent vers le bord du chapeau, sont moins longs et moins touffus, l’expression du visage est plus calme et plus douce. Dans le troisième état, la planche porte une moulure mais pas d’inscription ; tout le visage a été retouché, l’ombre du chapeau couvre plus largement le front et cache la calvitie, l’œil est moins enfoncé sous le sourcil plus relevé, la peau ne forme, plus sac, la pointe du nez a perdu toute son acuité, la moustache forte et arrondie fait saillir la lèvre supérieure, tandis que la lèvre inférieure recule. La pointe de la moustache est plus large et se retrousse davantage sur la joue ; la bouche est plus ouverte, tout le visage s’est éclairé, adouci, embelli. Dans le quatrième état, la gravure nous montre ces transformations plus accentuées encore ; la moustache n’ est plus retroussée comme celle d’un lansquenet, mais forme une légère boucle étaléé sur la joue, une mèche de cheveux s’échappe du chapeau et descend sur le front, qui jusque là était trop découvert ; l’ombre qui s’étend sur le front est aussi plus épaisse ; l’expression des yeux a pris encore plus de douceur. Sous cette forme, la gravure porte le millésime de M.DC.XXX et le nom de Petrus Paa/us Rubens. Ces modifications apportées à la gravure de Pontius, l’ont plus rapprochée du tableau qu’elle ne l’était dans la première épreuve du gravure, mais tout en adoucissant l’expression du visage de Rubens, elles ne l’ont pas rajeuni. Il n’avait que quarante sept ans, et était donc dans toute la force de l’âge lorsqu’il se peignit lui-même. La gravure ainsi achevée sous la direction du maître, a quelque chose de parfait dans la forme, de sérieux dans l’expression ; elle a pris un air de grandeur, et de noblesse, qui idéalise bien quelque peu Rubens, mais qui en dépouillant les traits des particularités adventices, dégage ce qu’ils ont d’essentiel, les fait ressortir dans toute leur netteté et leur pureté.

Rubens peignit un second exemplaire de son portrait de 1624, qui se trouve actuellement aux Uffizi de Florence {Œuvre. N(> 1044). La forme de la tête est la même, mais la tonalité est plus chaude, la joue tournée vers le spectateur est éclairée d’un rayon de lumière dorée qui la

(I) Il I Ivmans : Rubens d'après ses portraits ( Bulletin- Rubens. T. II, page I)

teint d’une nuance brune imprégnée de soleil et l’enveloppe de reflets à la Rembrandt. Le fond est d'un gris-vert sur lequel la peinture s’étale en couche mince. La facture est si libre et si savoureuse, tout le morceau est si splendide, que je ne le considère pas comme une répétition, mais comme le premier en date des deux portraits.

En 1628, Rubens en fit faire une copie par un de ses élèves, et l’envoya en 1630 à son bon ami Peiresc qui la légua à Boniface Borilli {Œuvre. N° 1045). Elle resta dans cette famille durant près de deux siècles ; actuellement elle se trouve à Aix en Provence et appartient aux héritiers de M. Roux Alphéran de Lauzière.

Les Uffizi de Florence possèdent un deuxième portrait de Rubens très différent du premier {Œuvre. N° 1046). Le peintre s’est représenté tête nue. Sur le crâne, les cheveux sont devenus rares, comme sur l’autre portrait, l’oreille est grande et a un lobe très lourd. La moustache n’est pas retroussée, le nez est droit, les sourcils sont moins arqués. Ici encore, le peintre regarde par-dessus son épaule, mais un peu plus vers le bas. La peinture est unie et mince, sans grands effets de lumière ni de couleur, et paraît dater de 1628, époque du deuxième voyage de Rubens en Espagne. En le comparant avec celui-ci on voit le mieux que le portrait au chapeau est un morceau d’apparat, retouché, corrigé, idéalisé, rendu plus distingué que nature. La barbe y a été, sinon supprimée, du moins atténuée, réduite à un duvet soyeux; la moustache est retroussée; le ton est adouci. Sur le portrait sans chapeau, le teint du visage marque la vigueur et la santé, les cheveux sont d’un brun roussâtre, la barbe est plus fournie, les beaux sourcils sont plus épais. C’est à la même époque que doit remonter le portrait qui a appartenu jusque dans ces derniers temps au chevalier van Eersel de Bruxelles {Œuvre. N° 1047). La ressemblance avec le précédent est frappante, mais ici la tête est penchée et les cheveux tombent sur le front. Ce portrait concorde parfaitement avec celui que Rubens ajouta au tableau de Y Adoration des Rois lorsqu’il le retoucha et le repeignit en partie à Madrid en 1628. Il doit dater de la même époque, mais n’a pas la même valeur artistique.

En 1630 fut peint le portrait qui se trouve à la galerie d’Arenberg à Bruxelles {Œuvre. No 1048). Rubens s’y est représenté la tête légèrement inclinée et couverte d’un chapeau à larges bords ; le visage est d’un contour plus irrégulier, la moustache frisée s’étend de côté sans se retrousser, les pommettes sont plus saillantes, tout le visage est émacié et vieilli. Rubens exécuta, pour servir d’étude à ce portrait, un superbe dessin, qui se trouve à l'Albertine {Œuvre. N° 1529). Il s’est représenté de la même manière dans le tableau qui se trouve à la Pinacothèque de Munich où on le voit se promenant avec sa femme Hélène Four-

P. P. Rubens (Galerie d’Arenberg, Bruxelles). D’après la gravure de Panneels.

FRONTISPICES DE LIVRES

ment et son fils Nicolas (Œuvre. N° 1051). Le portrait fut gravé par Panneels, un des élèves de Rubens, en 1630, l’année même où il fut peint.

Nous retrouvons encore le même portrait sur un tableau appartenant à M. Stroganoff, à Saint-Pétersbourg, et où Rubens est représenté assis dans un fauteuil à côté d’une table sur laquelle est placée une aiguière d’argent richement ciselée (Œuvre. N° 1053). Une main repose sur le bras du fauteuil, l’autre, qui tient une lettre, est posée sur le genou. A côté de Rubens, se tient son fils Nicolas. Ce tableau est d’une exécution assez rude, c’est évidemment une copie d’un beau portrait peint par Rubens, et qui est aujourd’hui perdu. Le portrait que van Dijck dessina et qu’il fit graver dans son Iconographie est semblable à celui de la galerie d’Arenberg, seulement Rubens y est représenté sans chapeau. Ici encore, la tête est un peu penchée, la moustache est frisée des deux côtés de la bouche, mais sans être retroussée. Van Dijck a fait disparaître les traces de l’âge et de la fatigue, qu'on remarque sur la gravure de Panneels : les sourcils sont légèrement et correctement arqués, le nez régulier est charnu entre les yeux, il n’y a point de rides sur le visage, et l’épiderme ne forme point de plis. Pour achever le rajeunissement, van Dijck a couvert le crâne de mèches épaisses qui descendent sur le front, mais qui avaient disparu depuis bien des années.

Bien qu’il soit facile de constater que ces portraits concordent entre eux et sont fidèles, on se rend bien vite compte que le portrait au chapeau, gravé par Pontius, est le seul officiel et garanti. Le portrait où Rubens s’est peint avec Isabelle Brant, nous montre en lui le jeune marié calme et tendre, heureux, amoureux, mais manquant un peu de mâle vigueur et trop recherché dans sa mise. Le portrait, gravé par Panneels, trahit la décadence physique; l’expression est rêveuse, la flamme intérieure paraît amortie. Sur le portrait sans chapeau de Florence, la calvitie du crâne dépare la beauté de l’ensemble, et le regard baissé manque de franchise. Le portrait par excellence nous montre l’homme dans la force de l’âge et dans toute la puissance du génie, sa beauté n’a rien d’efféminé, sa fierté est sans ostentation ; le cou qui est ici découvert, au lieu d’être caché comme sur les autres portraits, et la tête, qui se redresse au lieu de se pencher, lui donnent un air ferme et assuré. Ce portrait, le plus complet qu’il ait jamais produit, rend bien Rubens tout entier.

Frontispices de livres. De 1622 à 1625, Rubens dessina plusieurs frontispices de livres, celui de Augustini Mascardi Si/varum libri IV, publié par l’imprimerie Plantinienne en 1622 (Œuvre. No 1288) et utilisé plus tard pour Las Obras de Don Francisco de Borja, principe de Esquilache ; celui de V Histoire ecclésiastique de Denis Mudzaert, imprimée la même année par Jérôme Verdussen (Œuvre. N° 1291) ; ceux de la première et de la seconde partie de Francisci Harœi Annales Ducum seu Principum Brabantiœ (Œuvre. Nos 1276, 1277) ; de Francisais Longus a Coriolano, Summa Conciliorum, publiés l’un et l’autre par l’imprimerie Plantinienne en 1623 (Œuvre. N" 1283) ; celui de Y Histoire générale de l'Église , par Heribertus Rosweydus, imprimée la même année chez Jean Cnobbaert (Œuvre. No 1295) ; de Caroli Scribani Politico- Christianus, paru en 1624 chez Martin Nutius (Œuvre. No 1304) et celui de Hermannus Hugo , Obsidio Bredcinci (Œuvre. No 1278), paru en 1626 à l’imprimerie Plantinienne, mais dont Rubens avait fait le dessin dès 1625.

Il peignit pour Jean van Meurs, l’associé de Balthasar Moretus, de 1618 à 1629, une petite

grisaille d’une invention des plus ingénieuses et exécutée avec beaucoup d’esprit, d’après laquelle cet imprimeur fit graver sa marque personnelle et qui appartient au Musée Plantin- Moretus {Œuvre. N° 1314).

Ce fut à l’époque où Rubens peignait Y Histoire de Marie de Médicis, qu’il fit ses débuts dans la carrière diplomatique. La trêve de douze ans était expirée le 9 avril 1621, et la grande question pour l’Espagne comme pour les Provinces-Unies, était de savoir si on la renouvellerait ou si l’on recommencerait la guerre. Les provinces méridionales désiraient voir se prolonger le repos dont elles jouissaient depuis 1609. La reprise des hostilités, c’était pour elles le retour des calamités dont elles avaient souffert durant un demi siècle ; le pays, à qui la paix devait permettre de réparer les désastres de toutes sortes qu’il avait éprouvées, aurait à s'imposer de nouveaux sacrifices, le commerce resterait paralysé ; tout redeviendrait incertain et la puissance croissante des provinces septentrionales rendrait plus douteuses les chances de la lutte et exigerait des efforts plus grands. Et pourquoi tout cela? Pour rétablir la domination de l’Espagne, qui, sous le règne d’Albert et d’Isabelle, était devenu pour nous un pays étranger et pour remporter sur les anciens compatriotes, aujourd’hui affranchis, des victoires dont nos souverains eux-mêmes ne se souciaient guère. En effet, la politique de l’archiduc Albert avait toujours visé à rendre notre pays indépendant de l’Espagne, et à réduire autant que possible la tutelle que le roi d’Espagne exerçait sur Isabelle et lui. Aussi la guerre avec les Provinces-Unies, qu’il ne pouvait faire sans l'aide de son puissant beau-frère, ne devait-elle guère lui sourire. Philippe III avait d’autres plans : les Pays-Bas méridionaux devaient continuer à faire partie de la monarchie espagnole et les Provinces-Unies devaient rentrer sous sa domination.

Longtemps avant l’expiration de la trêve les Archiducs avaient insisté auprès du roi pour qu’il en autorisât le renouvellement ou la prolongation. Philippe III s’y montrait peu disposé. Pour lui les Hollandais étaient toujours des rebelles, qu’il fallait réduire à la soumission. Non seulement ils avaient soustrait leur propre territoire à sa domination, mais ils avaient fermé

Frontispice de Francisci Haraei Annales Dessin (British Muséum, Londres).

l’entrée de l’Escaut au commerce des provinces méridionales ; leur empire dans les deux Indes s’agrandissait chaque jour; ils devenaient une grande puissance maritime, qui pourrait quelque jour donner à l’Espagne des inquiétudes pour ses possessions d’outremer. Et puis, n’étaient-ils pas les plus solides défenseurs de la réforme, les pires ennemis de la religion de Sa Majesté Catholique? Tout traité avec eux devait lui répugner. Aussi laissa-t-il quelque temps les lettres de l’archiduc sans réponse, et lorsque le 4 février 1621, il fit enfin connaître ses conditions, elles parurent inacceptables. Non seulement, il réclamait la réouverture de l’Escaut, ce qui était fort raisonnable, mais il exigeait aussi que les Hollandais renonçassent à tout commerce avec les Indes orientales et qu’ils retirassent des Indes occidentales les forces qu’ils y entretenaient.

A côté des pays directement intéressés, dans la question il y en avait d’autres à qui il ne pouvait être indifférent de voir la guerre ou la paix régner entre l’Espagne et les Provinces- Unies. La France était l’ennemie héréditaire de la maison d’Autriche, et lui disputait l’hégémonie de l’Europe. Engagées dans la guerre avec les Provinces-Unies, les forces militaires du roi catholique n’étaient plus à craindre ailleurs et ne pouvaient prêter secours à l’empereur d’Allemagne, parent et coreligionnaire du souverain espagnol. La France soutenait les réformés dans leur lutte avec l’empereur d’Allemagne, et Louis XIII et son ministre, le cardinal de Richelieu, prêtaient à la Hollande le secours de leur diplomatie et de leurs subsides contre l’Espagne, et travaillaient à empêcher la conclusion de la paix.

Au moment où la trêve était sur le point d’expirer, une circonstance imprévue se produisit. Au commencement de février 1621, les Archiducs furent informés de divers côtés, que Maurice d’Orange était disposé à prêter son aide pour ramener les Provinces-Unies sous la domination de l’Espagne. Ainsi ce grand général, ce fils du Taciturne, se serait déclaré prêt à trahir sa patrie et à vendre ses compagnons d’armes ! Quelque invraisemblable que dût paraître ce bruit, les Archiducs parurent à y ajouter foi. Ils avaient le plus grand intérêt à faire cesser à tout prix la guerre et à faire disparaître cet éternel obstacle au retour du calme et de la prospérité. Ils jugèrent qu’il serait plus utile de négocier avec un seul homme, qu’ils se représentaient comme un ambitieux à qui l’on pourrait donner des satisfactions, que de traiter avec les États- Généraux, qu’on ne pouvait espérer amener à des concessions par des considérations d’intérêt personnel. Ils croyaient, et le roi d’Espagne était de leur avis, que l’on pouvait donner ou du moins promettre à Maurice tout ce qu’il pouvait souhaiter ou rêver, à condition qu’il consentît à faire reconnaître le roi d’Espagne comme souverain légitime des Provinces-Unies. Il n’est dit nulle part d’une façon précise quelle récompense on réservait au traître supposé, mais il est certain que les partisans de la paix dans les Pays-Bas méridionaux lui en destinaient une très grande.

C’est ainsi que dans sa lettre du 7 avril 1619 au roi d’Espagne, don Balthasar Zuniga exprimait le désir que l’on accordât au prince Maurice la souveraineté de la Hollande et de la Zélande et peut-être d’autres provinces encore à condition qu’on rendît à l’Espagne une partie des provinces révoltées et que la souveraineté du roi sur les autres fût reconnue. (1) Maurice paraît bien avoir fait ce qu’il fallait pour faire naître et pour entretenir chez le roi et les Archiducs l’espoir que la guerre pourrait se terminer de cette façon. Les lettres échangées en février 1621

(1) Gachet : Lettres inédites de Pierre-Paul Rubens. Introduction, page XX.

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Isabelle-Claire- Eugénie en habit de religieuse

(National Gallery, Londres)

entre Albert et Philippe III, en donnent la preuve. Le 4 de ce mois, le roi céda enfin aux instances réitérées de son beau-frère et des conseillers de celui-ci, et leur permit de traiter avec le prince au sujet de sa réconciliation. Le 8, arriva à Bruxelles une dame hollandaise, Bertholde de Swieten, veuve de Florent de T’Serclaes, dont le mari avait été un des familiers de Maurice et qui vivait elle-même dans l’intimité de celui-ci. Elle appartenait à la religion romaine, jouissait de la confiance des Archiducs et se rendait de temps à autre dans nos provinces où deux de ses filles étaient mariées.

Elle alla trouver le confesseur de l’archiduc, Fray Inigo de Brizuela, lui dit que quelques semaines auparavant, dans un entretien avec le prince d’Orange, elle lui avait signalé les grands avantages que pourrait lui procurer la soumission des provinces septentrionales à leur ancien souverain. Le prince s’était d’abord indigné d’un pareil langage, mais trois ou quatre jours après, il avait invité Mme T’Serclaes à venir le trouver et lui avait déclaré confidentiellement que si l’on faisait aux États-Généraux la proposition de reconnaître l’autorité du roi, il l’appuierait à condition qu’une récompense extraordinaire lui fût attribuée. Plus tard, il l’avait mandée de nouveau, lui avait renouvelé sa déclaration, et l’avait autorisée à se rendre à Bruxelles et à faire connaître ses intentions aux Archiducs. Les négociations continuèrent entre les Archiducs et l’émissaire. En mars 1621, elle fit savoir aux princes que Maurice jugeait désirable qu’un personnage autorisé fût envoyé à La Haye pour engager les États-Généraux à se soumettre à l’autorité du roi d’Espagne.

On fit choix pour cette mission de Peckius, chancelier du Brabant. Le 21 mars, il arriva à Rotterdam où il fut hué par la populace ; à Delft, on jeta des pierres et des mottes de tourbe sur le bateau qui le portait à La Haye. Après avoir décidé de recevoir convenablement l’envoyé, les États-Généraux voulurent désigner une hôtellerie où il serait logé ; mais le prince Maurice lui fit assigner une des principales maisons de la ville comme résidence et alla même à cheval au-devant de lui jusqu’à une certaine distance de La Haye. Cependant tout se borna à ces politesses. Lorsque Peckius eut développé devant les États-Généraux sa proposition, tendant à engager les provinces septentrionales à conclure un bon arrangement pour ne plus former qu’un seul État sous un seul prince, en reconnaissant les souverains légitimes, Maurice s’abstint de l’appuyer. On ne discuta pas avec l’envoyé la portée de sa mission, ni les conditions faites par les Archiducs; on se borna à déclarer que la souveraineté appartenait aux États-Généraux qui ne permettraient à personne de la mettre en question et que quiconque le tenterait serait déclaré incapable de négocier un traité quelconque. Le prince d’Orange exprima à l'envoyé son étonnement de ce qu’il eût accepté pareille mission, qui devait nécessairement être accueillie avec indignation dans un pays où l’indépendance nationale était regardée depuis longtemps comme hors de toute discussion. Il est probable, et même à peu près certain, qu’en poussant à l’envoi d’un négociateur, chargé de faire directement une proposition aux États-Généraux, le prince avait voulu provoquer la réponse faite par ceux-ci, et par conséquent la rupture. Il désirait la guerre, dont il attendait pour son pays et pour lui-même des avantages plus grands que tous ceux que pouvait lui promettre le roi d’Espagne.

Cela n’empêcha pas que lorsqu’elle retourna plus tard à Bruxelles, M>"e de T’Serclaes ne déclarât à l’Archiduc, que, puisque les négociations relatives à la soumission des Provinces-

Unies n’avaient aucune chance d’aboutir, on devait se contenter d’une prolongation de la trêve, et que le prince Maurice faisait espérer que les conditions nouvelles seraient sur quelques points plus favorables pour les Pays-Bas espagnols que celles de 1609. C’étaient encore là des promesses vaines ou transmises d’une façon inexacte.

Sur ces entrefaites, la trêve de douze ans était expirée le 9 avril 1621. Philippe 111 était mort le 31 mars et avait eu pour successeur Philippe IV, sans qu’il en résultât un changement notable dans la situation. L’archiduc Albert mourut le 15 juillet suivant; ce décès replaça les Pays-Bas méridionaux sous la domination directe de l’Espagne et de souveraine qu’elle était, l’infante devint gouvernante.

Les hostilités n’éclatèrent pas immédiatement après la fin de la trêve, mais au mois d’août 1621, Spinola passa la frontière à la tête de l’armée et marcha sur J u Mers tandis que la Flandre zélandaise était ménacée du côté des provinces méridionales. Juliers tomba aux mains des Espagnols le 2 février 1622 ; Spinola mit le siège devant Berg-op-Zoom en juin et fut forcé à la retraite en octobre. De son côté, Maurice tenta en 1623 une attaque sur Anvers et la guerre continua avec des alternatives diverses jusqu'à la paix de Munster en 1648.

Lorsque déjà les deux armées étaient en campagne et que la frontière était le théâtre d’une série de rencontres sanglantes, de sièges et de prises de villes, Mllie de T’Serclaes continua pendant quelque temps encore, mais sans résultat, ses démarches pour arriver à la conclusion de la paix ou d’un armistice. Il est question de son intervention jusqu’en 1629. Elle n’était pas seule à faire ces tentatives. Parmi ceux qui travaillaient à la même tâche, mais sans se concerter avec elle, il faut citer Jean Brant, surnommé le catholique, cousin d’Isabelle Brant, qui habitait La Haye et avec qui Rubens entrenait des rapports d’amitié. En 1623, ou peut-être auparavant, Jean Brant avait fait des tentatives dans le but de faire renouveller la trêve. C’est sur l’ordre de Maurice de Nassau qu’il paraît avoir fait les premières démarches pour entamer ces négociations, et il s’y employa longtemps. Il était fort naturel qu’il recourût aux bons offices de son cousin Rubens dont il connaissait le crédit auprès de l’Archiduchesse. En 1623, nous trouvons les premiers témoignages de l’immixtion de Rubens dans les affaires d’Etat, mais ils sont dès lors très nombreux.

Le 30 septembre de cette année, l’infante lui accorde un traitement mensuel de dix écus sur les fonds de la citadelle d’Anvers, en reconnaissance des services rendus au roi, et pour lui permettre de les continuer avec plus de facilité. Ces services ne peuvent avoir été que politiques, et en effet, le jour même où Isabelle signait son allocation, Rubens écrivait à Peckius une lettre qui montre clairement qu’il était en négociation avec son cousin Jean Brant et qu’il servait d’intermédiaire entre le chancelier de Brabant et la cour de Bruxelles d’une part, et les personnes qui s’employaient à gagner le prince Maurice de l’autre. Le rôle de Rubens ne resta pas longtemps secret. Le 30 août 1624, l’ambassadeur français à Bruxelles, de Baugy, écrit au secrétaire d ’ État d’Ocquerre: Les propos d’une trefve ne sont point désagréables à l'infante,

de quelque part qu’ils viennent, prestant mesme tous les jours l’oreille à ceux que lui tient sur ce sujet Rubens, peintre célèbre d’Anvers, qui est connu à Paris pour ses ouvrages qui sont dans l’hostel de la royne mère, lequel faict plusieurs allées et venues d’icy au camp du marquis Spinola, donnant à entendre qu’il a pour ce regard quelque intelligence particulière avec

» le prince Henry de Nassau, de qui il dit connoistre l’humeur assez encline à la trefve. » (1) Quinze jours après, le 13 septembre, de Baugy écrit de nouveau de Bruxelles à d’Ocquerre : « Le peintre Rubens est en ceste ville. L’infante luy a commandé de tirer le pourtraict du prince » de Pologne : en quoy j’estime qu’il y rencontrera mieux qu’en la négociation de trefve, à quoy » il ne peut donner que des couleurs et ombrages superficiels, sans corps ni fondement solide. On savait aussi que Rubens négociait par l’entremise de son cousin Brant, et l’on cherchait dans des considérations d’intérêt particulier les motifs de son intervention. J’ai descouvert, écrit » encore de Baugy, que Rubens n’y est pous- » sé que par son intérest et sur le désir qu’il » auroit de s’assurer de la jouissance d’une » succession avantageuse qu’il attend d’ung » oncle de sa femme, demeurant en Hol- » lande avec lequel ledit Rubens a formé » correspondance sur ce sujet. » Le 13 octobre suivant, William Trumbull, l’agent politique de l’Angleterre à Bruxelles, écrit au secrétaire Conway, que Rubens a conclu un traité de paix entre les deux parties des Pays-Bas.

Voilà donc notre artiste reconnu tout à coup comme un politicien très actif, estimé et consulté par ses souverains, tenu en suspicion par les puissances étrangères, traitant directement avec les chefs des armées nationales et étrangères. Dans la lettre qu’il écrit le 15 mars 1625 à l’infante, il rappelle lui-même à celle-ci qu’elle lui a fait parfois l’honneur de le consulter suides affaires d’État. Les négociations de 1624 doivent avoir eu un caractère assez sérieux, car, le 11 octobre de cette année, Philippe IV écrit à sa tante Isabelle, qu’il a lu sa lettre ainsi que celle du « catholique » qui a été employé dans l’affaire de la trêve, et qu’il approuve la réunion des chargés de pouvoirs, ainsi que l’armistice de six mois durant leurs pourparlers.

Lorsque Rubens fit ses débuts en politique, il était admiré comme artiste dans l’Europe entière ; on ne l’admirait pas moins pour l’étendue de son esprit et la variété de ses connaissances. Il avait parcouru une grande partie du monde civilisé, avait pratiqué les princes, les érudits, les hommes d’Etat et les gens de guerre de beaucoup de pays. Les hommes les plus influents d Anvers étaient ses amis intimes; il avait ses entrées à la cour de Bruxelles; il aimait à s’occuper de politique: il n’est donc pas étonnant que l’infante, qui avait appris à le connaître, l’ait choisi pour conseiller et pour intermédiaire entre la cour de Bruxelles et Jean Brant; nous en

(1) Pour la carrière diplomatique de Rubens voir surtout Qachard : Histoire politique et diplomatique de Rubens. Bruxelles, 1877, et Cruzada Villaamil : Rubens diplomatico espanol. Madrid, 1874 ; ensuite Correspondance de Rubens, publiée par Charles Ruelens et Max Rooses.

Camériste de l’Infante. — Dessin (Albertine).

trouvons la preuve dans quatre lettres du peintre qui sont venues jusqu’à nous. La première est datée du 30 septembre 1623 et fait rapport au chancelier sur une entrevue qu’il a eue à Anvers avec Jean Brant. Rubens était partisan de la paix et il nous prouve lui-même qu’il remplissait sa tâche avec plaisir en conseillant à Peckius de ne plus mander à l’avenir Jean Brant à Bruxelles, mais de le faire rester à Anvers, d’où Rubens apporterait ou enverrait sa réponse à Bruxelles. Mais ne lui dites pas, ajoute-il, que ce conseil vient de moi, car il pourrait entrer en » défiance, et croire que je veux l’écarter, afin de rester seul chargé de toute l’affaire. »

La deuxième des lettres auxquelles nous faisons allusion, est très étendue et fut écrite de Paris par Rubens à l’infante le 15 mars 1625. Il avait appris que le duc de Neubourg, celui-là même pour lequel il avait peint quatre retables en 1619, avait quitté Madrid pour se rendre à Bruxelles en passant par Paris, et qu’il avait reçu du roi d’Espagne pleins pouvoirs pour conclure la trêve avec les Hollandais. Il regardait ce choix comme malheureux, à cause de la crédulité du duc, qui de plus devait être suspect comme ayant un intérêt personnel à voir se terminer une guerre désastreuse pour ses États. C’était d’ailleurs un mauvais calcul d’envoyer le duc à la cour de France, afin de disposer les hommes d'État influents en faveur de la paix, car c’était un des principes de la politique française, de mettre tout en œuvre pour prolonger les hostilités entre le roi d’Espagne et les Hollandais. Les négociations avec le prince d’Orange, qui duraient encore en mars 1625, devaient rester secrètes, d’après le désir exprès de Maurice, qui avait déclaré qu’il les romprait immédiatement s’il en parvenait quelque chose aux oreilles du roi de France ou de celui d’Angleterre. Il conseilla donc à l’infante de faire partir le duc de Neubourg directement pour Bruxelles et de lui donner l’ordre de ne dire provisoirement à personne un mot de l’affaire. Dans le cas où l’on traiterait de la paix générale, il valait mieux charger de l’affaire une personne qui n’y eût aucun intérêt personnel, par exemple le cardinal Barberini, attendu alors à Paris pour assister au mariage du roi d’Angleterre.

Rubens déclarait dans cette lettre que les négociations avec le prince d’Orange étaient assez avancées, mais aussi qu’il lui était revenu de différents côtés, qu’il y avait peu d’espoir d’aboutir à une conclusion favorable. Et en effet, toutes ces allées et venues, toutes ces entrevues secrètes restèrent sans résultat. Maurice de Nassau mourut le 23 avril 1625, et avec lui disparut l’homme, sur qui, avec ou sans raison, les amis de la paix avaient fondé l’espoir d’un accord entre les Provinces-Unies et les Pays-Bas méridionaux. Malgré son décès, les négociations relatives à la prolongation de la trêve ou à la conclusion de la paix suivirent leur cours. Elles n’eurent plus lieu avec un prince de la maison d’Orange, mais avec les représentants légaux du pays. Deux lettres de Rubens à son cousin Jean Brant, récemment publiées, l’une datée du 20 juillet, l’autre du 25 août 1625, prouvent que l’un et l’autre continuèrent de s’occuper de l’affaire et que Rubens resta l’homme de confiance de l’infante.

En septembre 1625, il fut appelé par la gouvernante à Dunkerque, où elle se trouvait pour surveiller l’armement de la flotte ; là, il reçut l’ordre de se rendre immédiatement chez un prince aux frontières d’Allemagne. II partit le 19 septembre ; à son retour, il revint à Dunkerque pour faire rapport à l’infante sur le résultat de sa mission. Nous ignorons quelle avait été cette mission et quelle en fut l’issue. En août 1625, il se fixa à Bruxelles, oii il passa l’hiver. Il tenait évidemment à être chargé de la conduite des négociations relatives à la paix entre les Pays- Bas méridionaux et septentrionaux. Il était convaincu qu’il avait des vues plus claires que bien

d’autres sur la politique de son temps et de son pays. Dans sa lettre du 15 mars 1625 à l’infante, il lui communique déjà son opinion sur la manière dont il conviendrait de mener les négociations, si l’on voulait arriver à une entente générale entre les couronnes de France et d’Espagne en même temps qu’à une trêve dans les Pays-Bas. A cette occasion, il offre ses services pour écrire de l’affaire au comte-duc d’Olivarez, le premier ministre de Philippe IV, et au gendre de celui-ci, don Diego Messia, plus tard comte de Léganès. Il aurait voulu écrire aussi au marquis Spinola s’il avait connu les intentions de l’infante. Tout montre qu’il se préparait à jouer le rôle important, dont il allait bientôt se voir chargé, et qu’il gagnait de plus en plus la confiance de la princesse.

Elle lui donna une preuvre nouvelle et signalée de ses sympathies à l’époque de la prise de Bréda. On attachait beaucoup d'importance dans nos provinces à la conquête de cette place qui était l'héritage patrimonial des princes d’Orange dans les Pays-Bas. Maurice avait déclaré qu’elle était assez forte pour n’avoir rien à redouter d’un siège; prise, elle ne constituait pas seulement une acquisition de territoire pour l’Espagne, mais c’était encore la clef du nord et l’espoir de victoires futures. En août 1624, la ville fut investie par les troupes de Spinola. Maurice ne s’y était pas opposé, voulant profiter de l’éloignement des forces ennemies pour tenter d’enlever la citadelle d’Anvers. Frédéric-Henri, qui avait succédé à son frère comme stadhouder de la plupart des provinces hollandaises, essaya plus tard en vain de débloquer la place. Le 5 juin 1625, la ville fut obligée de se rendre à Spinola. Le siège et la reddition de Bréda avaient produit une grande sensation dans le pays et à l’étranger. A peine la ville était-elle prise que Wladislas-Sigismond, le prince polonais, qui était venu faire une visite à l’infante, se rendit à Bréda, pour voir les travaux du siège. (1) Pendant qu’il était à Bruxelles, la gouvernante y manda Rubens pour qu’il fît le portrait de l'illustre étranger. Cette œuvre a été conservée et se trouve aujourd'hui au palais Durazzo à Gênes (Œuvre. N° 1078). Elle représente Wladislas à mi-corps, coiffé d’un chapeau à larges bords, qu’orne un panache, drapé dans un ample manteau sur un riche justaucorps de buffle, une main sur la hanche, l’autre appuyée sur une canne. Un second portrait du même prince, qui le représente à cheval, est également attribué à Rubens. Il a été vendu à Londres en 1850 et en 1860. Il appartient aujourd’hui à Sir Francis Cook. 11 n’est pas authentique, mais paraît bien avoir été fait d’après un tableau de Rubens. Entre le 20 juillet 1626 et le 28 août 1628, Rubens toucha mille florins à compte des 1800 qui lui étaient dus par le roi de Pologne pour les ouvrages exécutés avant la première de ces dates.

Le duc de Neubourg, dont Rubens avait annoncé le 15 mars 1625 à l'infante, la prochaine arrivée à Paris, partit, après avoir salué le roi de France, pour Bruxelles, où il séjourna assez longtemps. Lui aussi voulut voir le siège de Bréda. Lorsque la ville eut été prise, la gouvernante y fit son entrée et revint en passant par Anvers, accompagnée du général et de plusieurs princes étrangers. De grandes fêtes eurent lieu dans la cité de l’Escaut. Pendant son séjour à Anvers, le 10 juillet 1625, un jeudi, après dîner, elle alla visiter Rubens (2) et lui fit faire son portrait dans le costume de religieuse, qu’elle avait adopté depuis la mort de son époux, la tête couverte de la lourde mantille des Clarisses, les reins ceints de la corde, les mains serrant

(1) H. Hugo : Siège de Bréda — Plantin, 1631. Page 41.

(2) A. Castan : Les Origines et la date du Saint l/defonse de Rubens. Page 77.

sur la ceinture les bouts de la mantille {Œuvre. N° 970). Pontius grava ce portrait qui est resté l’image officielle de la Gouvernante. Sur la gravure, le portrait est entouré d’un encadrement formé de figures allégoriques. Le tableau se trouve aujourd’hui dans la collection du duc de Devonshire.

Rubens peignit probablement par la même occasion le portrait du duc de Neubourg, qui faisait partie de sa succession et qui ne nous est connu que par la gravure de Pierre De Jode {Œuvre. N" 1009). Le duc est vu de trois-quarts, le visage souriant; il porte toute sa barbe, la

moustache en croc, un collet rélevé et un habit somptueux, sur lequel brillent les insignes de la Toison d’or.

Rubens et Spinola. — Bellori affirme de la façon la plus positive que Rubens peignit aussi à cette occasion le portrait de Spinola, et nous n’avons aucune raison pour douter de l’exactitude de ce renseignement ; il faut ajouter que Rubens peignit plus d’une fois le célèbre général. Le 2 septembre 1627, il écrit à Pierre Dupuy à Paris, qu’il a fait le portrait du marquis, mais qu’il n’est pas encore gravé. Il s’agit peutêtre de l’exemplaire de 1625. Le 9 décembre 1627, il écrit au même ami qu’il va commencer le portrait du marquis ; le 2 janvier 1628, il l’informe qu’il est occupé à le peindre, qu’il n’est pas encore achevé, mais assez avancé pourtant. Il est probable qu’il aura fait un premier portrait en juin 1625, dont il aura fait plus tard deux copies ou davantage; l’une de celles-ci aura été commencée en décembre 1627, au moment où le marquis partait pour l'Espagne.

On en voit un exemplaire au Musée de Brunswick ; un autre dans la collection Nostitz à Prague ; un troisième à Saint-Pétersbourg dans la galerie du duc de Leuchtenberg ; il s’en trouvait un quatrième dans la galerie du prince Demidoff {Œuvre. N°s 1059-1062). Ils concordent parfaitement, sauf que sur le portrait de la collection Nostitz, l’armure qui, sur les autres ne couvre que la poitrine et les hanches, revêt aussi les bras. Le général est représenté jusqu’aux genoux, une main sur la garde de l’épée, l’autre sur le bâton de commandement. Il est nu-tête, porte les cheveux courts, toute sa barbe clair-semée, la moustache en croc, un riche collet de dentelle, une écharpe au bras droit, et la Toison d’or sur la poitrine; son casque empanaché est placé sur une table à côté de lui. Aucun des exemplaires que nous connaissons n’a une grande valeur artistique. Celui de Brunswick est d’une tonalité plus douce et plus faible; celui de Nostitz est plus vigoureux ; l’armure incrustée d’or jette un vif éclat, la plume blanche et rouge

Ambroise Spinola (Musée, Brunswick).

du casque, l’écharpe rouge, qui entoure le bras gauche, donnent à cette peinture un aspect brillant et en font un portrait d’apparat. Spinola a une tête longue et étroite ; ses yeux à demi fermés, son grand front, ses lèvres serrées, son menton pointu, révèlent le penseur profond et l’homme d’action résolu.

Entre 1620 et 1630, Rubens devint l’ami particulier du grand général ; celui-ci n’avait pas de secrets pour l’artiste, et tous deux étaient les conseillers et les hommes de confiance de l’archiduchesse. Ils formaient avec elle le triumvirat, qui discutait et décidait à cette époque les affaires les plus importantes du pays. Rubens vit partir avec regret son ami, se demandant, avec inquiétude qui remplacerait ce général habile et expérimenté. Il s’était attaché à Spinola, qu’il tenait en grande estime, bien que ses côtés faibles ne lui eussent pas échappé. Le 27 janvier 1628, peu après que le marquis eut quitté notre pays, Rubens apprenant avec quels honneurs, il avait été reçu à Paris, écrit à son ami Pierre Dupuy : « Je suis heureux d’apprendre que le » marquis quitte votre cour, satisfait d’elle. 11 mérite réellement en tous points d’être traité en » galant homme, comme je puis l’affirmer pour l’avoir fréquenté familièrement. C’est l'homme » le plus prudent et le plus sagace que j’aie jamais rencontré ; ne laissant pas deviner ses » intentions. Peu éloquent, plutôt par crainte d’en dire trop que par manque de faconde et » d’intelligence. Je ne parle pas de sa bravoure, que tout le monde connaît ; moi même, qui » d’abord me défiais de lui comme Italien et Génois, j’ai appris au contraire à le connaître » comme un homme ferme et sûr, qui mérite la confiance la plus entière. Pour ce qui est de ma » galerie (de Médicis), Son Excellence ne s’est pas donné la peine d’aller la voir, n’ayant aucun » goût pour la peinture, où elle ne s’entend pas mieux qu’un portefaix. »

Rubens anobli. — Les marques de confiance et les honneurs que l’infante accorda en 1625 à Rubens, n’étaient pas les premiers et ne furent pas les seuls qu’il reçut de ses souverains. L’année précédente il avait obtenu une très haute distinction : Philippe IV lui avait octroyé des lettres de noblesse, faveur que l’artiste avait sollicitée quelques mois auparavant en demandant à être exempté des frais d’entérinement. Le 29 janvier 1624, l’évêque de Ségovie, don Inigo de Brizuela, président du conseil de Flandre à Madrid, présenta un rapport sur cette requête, qu’il appuya, se fondant sur ce que Rubens excellait dans son art, et était tenu en grande estime dans l’Europe entière. « Plusieurs princes, ajoutait l’évêque, ont essayé de le » décider à quitter Anvers, en lui promettant de grands honneurs et beaucoup d’argent. Il » descend de parents honorables, fidèles sujets de Sa Majesté, et joint à son rare talent de » peintre, des dons littéraires et la connaissance de l’histoire et des langues ; il a toujours vécu » sur un grand pied et a les moyens de tenir son rang. »

Ce rapport fut approuvé, et le 5 juin 1624, le roi octroya la noblesse à Rubens, pour lui, ses enfants et leurs descendants. Voici comment la lettre d’anoblissement blasonnait ses armes : Un escu parti en face, le dessus d'or à un cornet de sable et deux quinttefeuilles avec cantons » percées d'or, le dessous d’azur à une fleur de lis d’or, l'heaume ouvert estreillé, les hache- » mens et borlet d'or et d’argent et, pour le cimier, la mesme fleur de lis d’or, comme elles » sont peintes et figurées au milieu de cesdites présentes. (1)

(1) Qachard : Particularités et documents inédits sur Rubens. Bruxelles, 1842, page 13.

En 1627, Rubens obtint encore le titre de gentilhomme de la maison de Son Altesse Sérénisime, sous lequel nous le trouvons désigné dans les documents d’une date postérieure. (1) Plus tard, Charles I lui accorda le titre de chevalier et ajouta à ses armes un canton de gueules au lion d’or de l'écusson royal d’Angleterre.

Rubens était le premier de sa race qui eût été anobli ; cependant les armes que le roi lui accorda n’étaient pas tout à fait nouvelles dans sa famille: son père se servait déjà d’un sceau, qui les portait, avec la seule différence que chez Jean Rubens le heaume ne portait pas de fleurs de lis, mais un cor de chasse. A une époque antérieure, le même écu avait été porté par deux abbés de Saint-Michel, à Anvers, sauf que le cor de chasse manquait dans la partie supérieure. (2)

Frontispice pour Bauhusii et Cabillavi Epigrammata Dessin (Musée Plantin-Moretus, Anvers).

(1) Lettres de Peiresc à Dupuy du 18 juillet et du 29 septembre 1627.

(2) P. Oénard : Les Armes de ta famille Rubens (Bulletin-Rubens. III, 65). — Id. : De Kwartieren van Rubens. (Ibid. IV, 142.)

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(Albertine, Vienne)

Une cour de ferme. — (Musée, Dresde).

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