CHAPITRE VII
Rubens et Buckingham. — Rubens et Gerbier. — Débuts de Rubens comme diplomate DANS LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE. MORT D’ISABELLE BrANT. NÉGOCIATIONS DE RUBENS avec Gerbier. Tableaux de cette époque. Les élèves.
Rubens et Buckingham. Parmi les personnages que Rubens rencontra à Paris lorsqu’il alla placer les peintures de la galerie de Médicis, il y en avait deux avec lesquels il noua des relations, qui devaient se prolonger plusieurs années : le duc de Buckingham et Balthasar Gerbier. Le mariage de Charles Ier avec Henriette de Lrance eut lieu le 11 mai 1625, et le roi d’Angleterre se fit représenter à la cérémonie par le duc de Chevreuse ; le 24, arriva le duc de Buckingham, chargé de recevoir la jeune princesse et de la conduire à son royal époux ; le départ eut lieu le 2 juin. Le favori de Charles Ier n’avait donc passé en tout que neuf jours à Paris, pendant lesquels il doit avoir rencontré Rubens et traité avec lui.
Balthasar Gerb.er. - Gravure d’après A. Van Dijck, Georges, dl.C de Buckingham, le favori
éditée par jean Meijssens. tout puissant de deux rois d’Angleterre,
était alors âgé de trente-trois ans. Il descendait de la vieille famille noble des Villiers et c’était
le plus charmant et le plus corrompu des courtisans de son temps. Le roi Jacques I, ce pédant couronné, s’occupait moins de soigner les intérêts de son pays que de soutenir des controverses théologiques et de faire des discours farcis de la plus grotesque érudition ; il avait un faible pour les jeunes gens d’un extérieur agréable, quelque ignorants ou corrompus qu’ils fussent d’ailleurs. Porté par la faiblesse de sa volonté et le défaut de caractère à se laisser mener par d’autres, il accordait à d’indignes favoris les plus hauts titres et les charges les plus élevées et leur laissait le pouvoir, qu’il n’était pas en état d’exercer lui-même d’une façon convenable. C’est ainsi qu’après la chute de Somerset, son premier favori, il avait choisi Georges Villiers pour faire de lui son enfant gâté. Toujours maître d’école, il voulut former l’esprit de son nouveau confident, et lui donna des leçons de toutes les matières, qu’il se figurait posséder à fond. Il n’oublia pas non plus les faveurs d’un ordre plus matériel : en moins de deux ans, ce jeune homme de vingt-trois ans devint successivement gentilhomme de la chambre, baron, vicomte, marquis de Buckingham, grand-amiral du royaume et maître absolu de l’esprit du prince; il fut le dispensateur de toutes les charges et de tous les privilèges ; il était tout puissant, non par son mérite, car il n’en avait pas, mais par un caprice du roi. L’histoire du mariage de l’héritier du trône, qui fut plus tard Charles Ier, nous montre quel abus scandaleux Buckingham faisait de son pouvoir illimité. Son rôle dans cette affaire eut des conséquences si importantes, et le fait lui-même est tellement lié à l’histoire de l’Europe à cette époque, qu’il sera nécessaire d’en faire connaître l’origine et les principaux détails, d’autant plus qu’il amena indirectement l’intervention de Rubens dans la politique étrangère.
En 1613, Jacques I avait donné sa fille Elisabeth en mariage au comte-palatin Frédéric V, que son zèle pour la réforme faisait regarder comme un des chefs du parti protestant en Allemagne. Il y avait un siècle que durait dans ce pays la lutte entre les partisans de l'ancienne et ceux de la nouvelle église, tantôt apaisée au moyen de traités arrachés par les protestants aux catholiques, tantôt s’allumant de nouveau à la suite des froissements inévitables entre les adhérents des cultes ennemis, qui avaient des paroles de paix sur les lèvres, mais la haine et la rancune au fond du cœur. Dans le premier feu de l’enthousiasme et de la foi chez ses prosélytes, le parti de la réforme avait fait de grands progrès en Allemagne ; peu à peu, il y avait dépassé en puissance celui des catholiques, et pendant un certain temps il continua de gagner du terrain dans les régions où il ne dominait pas encore. Effrayés par le danger et excités par la papauté et le jeune et belliqueux ordre des Jésuites, les catholiques avaient songé sérieusement, durant le dernier quart du xvie siècle, à organiser la résistance. Dans les premières années du siècle suivant, la lutte recommença avec une vigueur nouvelle, sous la direction des empereurs d’Allemagne de la maison de Habsbourg; l’issue en était douteuse. Des deux côtés, on fit un effort suprême, et la guerre de Trente ans, qui devait décider de l’avenir des églises éclata cinq ans après que le comte palatin fut devenu le gendre du roi d’Angleterre.
Des troubles avaient éclaté en Bohème ; les protestants, craignant avec raison que la liberté de conscience qui leur avait été octroyée ne fût compromise par la politique de l’empereur Mathias, alors régnant, et de la noblesse catholique, se révoltèrent et jetèrent les conseillers auliques Martinitz et Slavata par les fenêtres du Hradschin à Prague. Lorsque le 28 août 1619,
RUBENS ET BUCKINOHAM
l’empereur Ferdinand II monta sur le trône, la lutte s’engagea désespérée et sans merci. Les Bohémiens, voulant donner de l’unité à la résistance, se mirent en quête d’un chef et jetèrent les yeux sur le comte-palatin, à qui ils offrirent la couronne de Bohème. Deux jours avant l’élection du nouvel empereur, Frédéric avait accepté leur offre, et avait été proclamé roi. Son règne fut de courte durée ; le 8 novembre 1620, son armée fut complètement battue sur la Montagne Blanche, et il fut obligé de prendre la fuite. L’année suivante, il fut dépouillé par l’empereur de son titre d’électeur et de ses états héréditaires, qui furent donnés à Maximilien de Bavière, général des armées catholiques. Durant onze ans, le prince banni et dépossédé continua la lutte pour la couronne de Bohème et pour ses propres états ; il comptait sur l’appui de son beaupère, Jacques Ier, roi d’Angleterre, et plus tard sur celui de son beau-frère, Charles Ier, pour recouvrer ce qu’il avait perdu.
Dans cette guerre de religion, l’Espagne se trouvait naturellement du côté des catholiques et de leur chef, l’empereur d’Allemagne. Les troupes de Spinola, général des armées espagnoles d’Albert et d'Isabelle, et les troupes impériales, commandées par Tilly, avaient conquis le Palatinat, et le gendre de Jacques 1 n’avait pas d’ennemi plus acharné que Philippe III, qui régnait alors sur l’Espagne. Ce même Jacques, le roi protestant d’Angleterre, choisit la fille du plus catholique de tous les souverains pour en faire la femme de son fils. Il croyait que cette alliance entre les deux maisons royales déciderait le roi d’Espagne à rendre ses états au comte-palatin. Le comte de Bristol, envoyé à Madrid pour négocier le mariage, fut chargé en même temps de demander que les troupes espagnoles remissent les états du Palatin aux Anglais.
Les négociations commencées avec Philippe III afin d’obtenir la main de sa fille, l’infante Marie-Thérèse, pour le prince de Galles, furent continuées avec Philippe IV, qui avait succédé à son père le 31 mars 1621. Elles n’avançaient guère. Il répugnait au peuple anglais de céder aux exigences de l’ennemi mortel des protestants d’Allemagne. Accorder la main de sa sœur au fils du roi hérétique d’Angleterre, ne cadrait pas plus avec la politique du monarque espagnol ; aussi des difficultés devaient-elles surgir des deux côtés.
Dans le but d’arriver plus vite à une conclusion favorable, Buckingham conçut l’idée singulière de se rendre à Madrid avec le prince de Galles afin d’y poursuivre en personne les négociations. Le roi d’Angleterre se montra d’abord opposé à ce plan, mais son fils et son favori le contraignirent à céder et il finit par montrer tant d’enthousiasme pour leur romanesque projet, qu’il ne permit plus à personne de le combattre et qu’il prononça dans son conseil un long discours où il signifiait sa volonté.
Le prince et Buckingham firent le voyage incognito. Ils s’embarquèrent à Douvres, débarquèrent à Calais, puis traversèrent la France et l’Espagne sans être reconnus. A Madrid, où ils arrivèrent le 17 mars 1623, on se montra disposé à accueillir favorablement la demande de la cour d’Angleterre ; on organisa de grandes fêtes, des présents royaux furent échangés, le consentement du pape fut demandé et obtenu, on conclut les arrangements relatifs à la cérémonie nuptiale et aux pratiques religieuses de la mariée. On paraissait d’accord sur tous les points, un seul excepté. Charles désirait que la célébration du mariage fût immédiatement suivie de sa consommation, et que sa jeune femme l’accompagnât tout de suite en Angleterre. La cour d’Espagne ne voulut pas se rendre à ce désir du prince, et insista pour qu’il s’en
retournât seul et que sa femme ne le suivît en Angleterre que huit mois plus tard, lorsque toutes les mesures auraient été prises en ce pays protestant pour lui garantir le libre exercice de son culte. Le prince y consentit. Lorsqu’il eut fait à la cour d’Espagne la promesse demandée au sujet de la question religieuse, et qu’il eut reçu du roi Jacques une lettre qui le rappelait, il parla de se mettre en route pour l’Angleterre. 11 partit le 9 septembre 1623. Philippe IV l’accompagna et le combla de marques d’amitié.
Le roi d’Angleterre avait juré solennellement d’exécuter avec fidélité la convention conclue à Madrid et le peuple s’était soumis, bien qu’à regret, à la volonté du souverain. On regardait le mariage comme une affaire conclue. Mais lorsque le prince et Buckingham revinrent à Londres en octobre sans que le mariage eût été célébré, on espéra que le projet était tombé à l’eau. On avait appris avec déplaisir les concessions faites à Madrid aux catholiques anglais, et la prévision que la domination de l’église nationale ne subirait aucune atteinte remplit le cœur de tous les protestants d’une joie qu’ils manifestèrent bruyamment. Buckingham, que l’on regardait à tort ou à raison comme l’auteur de la rupture, et à qui le roi avait accordé le titre de duc pendant qu’il était en Espagne, fut pour quelque temps l’homme le plus populaire des trois royaumes.
Mais l’affaire n’en était pas encore au point que l’on supposait. A son départ, le prince avait donné au comte de Bristol, ambassadeur d'Angleterre, de pleins pouvoirs pour conclure le mariage en son nom. Revenu à Londres, il lui fit savoir qu’il ne pouvait user de ces pouvoirs qu’après avoir reçu de nouvelles instructions. Le roi Jacques donna ordre à ce diplomate de réclamer le Palatinat pour son gendre. Philippe IV s’y montra disposé, mais à certaines conditions, qu’il stipula d’accord avec l’empereur. Mais le comte-palatin refusa de les accepter et engagea son beau-père à faire la guerre au roi d’Espagne et à l’empereur, afin de le remettre en possession de ses états héréditaires. Le 29 février 1624, le roi Jacques prononça au Parlement un discours, où il se plaignait amèrement des procédés de l’Espagne, qui avait leurré son fils par de fausses promesses, et il invita la Chambre des Communes à se prononcer sur L'opportunité de la guerre.
Quelques jours après, Buckingham parut au Parlement, et donna de plus amples explications. Suivant lui, les Espagnols n’avaient jamais été de bonne foi dans cette affaire ; ils n’avaient voulu ni consentir au mariage, ni rendre le Palatinat ; ils avaient montré au prince une dispense pontificale, soumise à des conditions telles qu’il n’était pas possible de les remplir. Là-dessus, le Parlement décida le 30 mars, d’inviter le roi à faire des préparatifs pour conquérir le Palatinat par les armes. L’assemblée se déclara prête à voter les fonds nécessaires pour la guerre. En mai 1624, l’envoyé d’Angleterre déclara à Philippe IV, qu’il ne pouvait plus être question du mariage projeté; le roi d’Espagne s’attendait bien à cette résolution; il avait fait arrêter les préparatifs de la cérémonie et enjoint à sa fille de renoncer au titre de princesse de Galles, qu’elle avait pris déjà.
Dans ce même mois de mai, le roi d’Angleterre avait envoyé le comte de Carlisle et lord Holland en France, afin de demander pour le prince héritier, la main de la princesse Henriette- Marie, sœur du roi ; la demande fut accordée avec empressement. Le libre exercice du culte catholique fut garanti à la future reine et aux personnes de sa suite. Outre ce qui était convenu dans les articles rendus publics de la convention, le roi d’Angleterre promettait de prêter à
Louis XIII le secours de sa flotte dans le cas où il voudrait combattre les Huguenots du côté de la mer. Et en effet, lorsqu’en février 1625, le roi de France se prépara à réduire Soubise, qui était à la tête des protestants, le roi d’Angleterre lui envoya huit navires, pour qu’il en disposât à sa convenance tandis qu’on équipait une flotte de cinquante bâtiments anglais, qui devait attaquer les côtes d’Espagne.
Sur ces entrefaites, Jacques Ier mourut le 6 avril (27 mars v. s.) 1625 ; son fils Charles Ie1' lui succéda et l’on hâta les derniers préparatifs du mariage du jeune roi avec Henriette de France, de sorte que la cérémonie put avoir lieu à Paris le 11 mai suivant.
Les préparatifs de la guerre furent poussés alors avec plus de vigueur. Buckingham et lord Holland furent envoyés à La Haye où ils conclurent une alliance avec les Provinces-Unies, la France et le Danemark contre l’empereur et le roi d’Espagne.
Charles Ier leva un corps de douze mille hommes, qui devaient conquérir le Palatinat sous les ordres de Mansfeld, et le 3 octobre une flotte de 88 navires, sortie du port de Portsmouth, fit voile pour Cadix où elle débarqua 1833 marins et 2988 soldats. Mais voyant qu’il fallait s’attendre à une résistance sérieuse, ces troupes se rembarquèrent précipitamment et la flotte alla à la rencontre de l’escadre espagnole, attendue des Indes occidentales. Elle ne la rencontra point et après avoir capturé quelques navires marchands, elle retourna en Angleterre sans avoir fait grand’chose. La campagne d’Allemagne n’eut pas un meilleur résultat. La honteuse issue de cette entreprise montra ce que valait Buckingham comme homme de guerre, de même que son voyage non moins extravagant que romanesque à Madrid, avait donné la mesure de ses capacités comme homme d’état.
Tel était le personnage dont Rubens fit la connaissance à Paris et qu’il visita plusieurs fois pendant les quelques jours que Buckingham passa dans cette ville. Il dessina son portrait ainsi que celui de la duchesse, sa femme; il le peignit, comme nous l’avons déjà dit, une fois en buste et une seconde fois à cheval. Buckingham était grand amateur de toutes sortes d’œuvres d’art et dépensier comme il l’était, disposant d’ailleurs de la caisse de son royal protecteur, il ne se refusait rien de ce qui lui plaisait quelqu’en fût le prix. Naturellement, il s’entretint d’art avec Rubens et apprit alors, s’il ne le savait déjà, que le peintre anversois possédait une riche collection de statues antiques, de tableaux et de pierres gravées. Cet
Le Christ|aIla paille (Musée, Anvers).
entretien lui donna sans doute l’envie d’acheter ces collections. « Peu après cette rencontre » à Paris, dit l’auteur de la Vit a, il envoya un de ses chargés d'affaires avec mission d’acheter pour cent mille florins les trésors d’art de Rubens. » L’intervalle qui s’écoula entre la rencontre et la conclusion de l’affaire, ne fut pas si court. Lorsque Buckingham fut envoyé aux Pays-Bas en novembre 1625, afin de conclure une alliance avec les Provinces-Unies, il passa par Anvers, où il visita la maison de Rubens et ses collections ; mais ce ne fut qu’en décembre 1626, que le peintre se rendit à Calais, pour y embarquer ses objets d’art ; il y resta trois semaines. En septembre 1627, les tableaux étaient prêts à être expédiés et ce fut seulement alors que l’affaire se termina. (1)
Le négociateur, chargé par Buckingham de s’entendre avec Rubens, était Michel Le Blond. Cet artiste distingué, né à Francfort de parents wallons, était orfèvre et graveur en taille-douce; ses talents multiples avaient engagé le roi de Suède à l’employer comme agent auprès de la cour d’Angleterre. 11 demeura longtemps à Londres, puis alla se fixer à Amsterdam, où il mourut en 1656. Van Dijck fit son portrait, et Sandrart, qui l’estimait beaucoup, dessina son effigie et la fit graver pour sa Tentsche Academie.
Le prix convenu était de cent mille florins, comme le dit Philippe Rubens ; mais Rubens ne reçut que 84.000 florins. L’inventaire dressé à la mortuaire d’Isabelle Brant, mentionne cette vente comme suit : « Item il est à noter que Rubens, père des dits enfants, a vendu de la main à » la main et pour le mieux après la mort de la mère à M. le duc de Buckingham en Angleterre, quelques tableaux, marbres antiques, agates et autres joyaux pour la somme de cent mille florins, dont à déduire seize mille florins, soit six mille florins pour un tableau de Y Assomption des élus, que le père ci-dessus dit était tenu de livrer avec les autres objets au duc prémentionné et qui n’était pas commencé lors du décès d’Isabelle Brant, et dix mille florins alloués à titre de commission à celui qui a négocié avec le duc la vente des objets ci-dessus.
Dans les collections vendues figuraient les marbres antiques que Rubens avait achetés de Sir Dudley Carleton, et ceux qu’il avait rapportés d’Italie, les tableaux de maîtres italiens et autres, les pierres gravées, les médailles qu’il avait achetées en divers temps et lieux. Aux objets qu’il possédait, Rubens avait dû en ajouter d’autres, achetés à cette intention ; c’est ainsi qu’il paya à Corneille De Vos, 48 florins pour deux copies de tableaux ; à M. Gault, de Paris, trois cents florins pour un lot d’agates ; il donna encore à ce dernier des tableaux en échange d’une certaine quantité de pierres gravées (2) ; il paya 222 florins à Hans Hans pour des médailles. Tous ces objets furent compris dans l’achat du duc de Buckingham.
Après la mort de celui-ci, ses collections restèrent encore quelque temps intactes dans son palais, où Rubens les revit en 1629; plus tard, quelques-uns des tableaux furent achetés par le roi et par le duc de Northumberland. Une grande partie de ses trésors d’art furent exportés
(1) Noël Sainsburv : Op. cit. 103. — Lettre de Dupuy à Peiresc du 28 décembre 1626 et Lettres de Dupuy à Valavez du 1er et 4 janvier 1627. Tamizey de Larroque : Lettres de Peiresc , I, 794, 801, 805.
(2) |’ay veu eu cette ville (Bruxelles) un nommé Gaud de Paris, 1 et] n el porte quelques pierres assez belles. Mais ce qu il avoit de plus rare il l’a troqué avec Rubens contre des peintures. (Philippe Chiff 1 et au nonce Guidi di Bagni 25 juin 1627). Cité par Auguste Castan : Opinion des érudits de l' Autriche sur les origines et la date du Saint-Ildefonse de Rubens. P. 41 .
lors de la saisie des biens de son fils ; il n’existe de catalogue que de ce qui fut envoyé à Anvers pour y être vendu pendant l’exil du jeune duc. Nous y remarquons : 19 tableaux du Titien, 2 du Corrège, 21 du Bassan, 13 de Paul Véronèse, 8 de Palma, 17 du Tintoret, 3 de Raphaël, 3 de Léonard da Vinci, 13 de Rubens, 8 de Holbein, 1 de Quentin Massys, 2 de Snijders, 6 d'Antonio Moro, 6 de Guillaume Key, beaucoup d’autres encore. Il faut y ajouter 9 statues de métal, 2 d’ivoire, 2 de marbre et enfin 12 caisses de pierres gravées. Il n’est pas douteux que les 13 tableaux de Rubens ne fissent partie de ceux qu’il avait vendus ; nous en parlerons plus loin en nous occupant des œuvres produites par le maître à cette époque. Il est probable aussi que les 12 caisses de camées provenaient des collections de Rubens. Les autres tableaux et les statues qui figurent dans le catalogue du second duc de Buckingham, avaient aussi, sans doute, en partie la même origine ; il est probable qu’il s’en trouvait aussi qui ne lui avaient jamais appartenu.
Rubens paraît avoir eu l’intention de rassembler une nouvelle collection de statues antiques, car Philippe Chifflet écrit à Guidi di Bagni, que le peintre avait l’intention de partir pour Rome en septembre 1627, afin d’en acheter pour dix à douze mille florins. (1) En 1634, Rubens écrivait à Peiresc, qu’il avait gardé pour lui quelques-uns des camées les plus rares et les médailles les plus remarquables, lorsqu'il avait vendu sa collection au duc de Buckingham, de sorte qu’en augmentant ce noyau, il s’était formé de nouveau un cabinet d’objets dont la beauté égalait la rareté. (2) Sandrart assure qu’il se fit assister lors de l’achat de ces objets par le sculpteur Georges Petel, d’Augsbourg, qui séjournait alors à Anvers.
La vente de ses collections au duc de Buckingham ne fut pas la seule que Rubens conclut à cette époque. Entre 1626 et 1628, il reçut de Daniel Fourment, son futur beau-père, la somme de 900 florins pour solde de quelques agates envoyées par Rubens aux Indes du vivant d’Isabelle Brant, » et le 18 décembre 1634, il écrivit à Peiresc qu’il avait possédé un vase d’agate de la contenance d’un « pot, » qu’il avait payé lui-même 2000 écus d’or et qui avait été expédié aux Indes orientales par un navire que les Hollandais avaient capturé. Il paraît bien que ce vase faisait partie des objets précieux envoyés par Rubens aux Indes et pour lesquels il avait décompté avec Daniel Fourment.
Rubens et Balthasar Gerbier. Un autre personnage avec lequel Rubens avait fait connaissance à Paris, c’était Balthasar Gerbier, qui faisait partie de la suite du duc de Buckingham. Ce personnage étrange et énigmatique est au nombre de ceux avec qui Rubens a eu le plus de relations ; nous pouvons donc nous y arrêter un moment. Son père, écrivait-il lui-même sur son arbre généalogique, qu’il envoya au secrétaire d’état, Sir Francis Windebank, était né à Anvers et fils d’un chevalier normand. Ce père épousa Catherine de Laloe, fille d’Alonzo, secrétaire de Philippe 11. Balthasar Gerbier lui-même était né, à ce qu’il dit, à Middelbourg en Zélande, où sa mère enceinte, s’était réfugiée pour échapper au massacre de Paris. Il affirme encore que tous ses parents habitaient le Portugal, l’Angleterre et la France et appartenaient
(1) Auq. Castan : Opinion des érudits de l'Autriche sur les origines et la date du Saint-lldefonse de Rubens. Page 41.
(2) Lettre du 18 décembre 1634.
aux vieilles maisons aristocratiques de Melun, d’Espinay et de Lannoy. Il faudrait passer en revue plus d un arbre généalogique avant de rencontrer une pareille série d’impudentes inventions. La sincérité n était pas la vertu capitale de Gerbier, et cet échantillon montre jusqu’où il poussait 1 effronterie dans le mensonge. Noël Sainsbury, qui prend ces déclarations au sérieux, en conclut que Gerbier était né peu après la nuit de la Saint-Barthélémy, c’est à dire en 1572, mais il est difficile d indiquer plus vaguement la date d’une naissance que de dire qu’elle eut lieu après le massacre de Paris : toutes les années du dernier quart du seizième siècle pourraient
gham prit le jeune artiste sous sa protection ; mais cela n’est guère possible, car ce ne fut qu’en 1615, que Buckingham devint le favori du roi. Gerbier lui-même déclare qu’il se rendit en Angleterre en 1617, et nous n'aurions aucune raison pour mettre cette assertion en doute, si le Musée de South-Kensington à Londres ne possédait un portrait en grisaille de Charles Ier, peint par lui et daté de 1616, ce qui porte à croire que c’est cette année-là qu’il passa le canal.
Les plus anciens de ses ouvrages que nous trouvions mentionnés sont des dessins à la plume. Par résolution du 21 février 1615, les États-Généraux des Provinces-Unies, lui allouent une somme de cent florins pour avoir fait à la plume un portrait très ressemblant de son Excellence (le prince Maurice) dont il avait fait hommage à Leurs Hautes > Puissances. Il paraît avoir demandé à Londres un gagne-pain, non seulement à la peinture, mais aussi au dessin à la plume. A ce qu’assure Sanderson, il dessina les dix commandements pour l’église hollandaise de cette ville. En 1618, il exécuta le portrait du duc de Buckingham. C’est une grande miniature appartenant au genre que Gerbier cultiva le plus
répondre à cette indication.
Portrait d’homme — Dessin (Musée, Rotterdam).
Quoique Gerbier déclare encore ailleurs qu’il était né à Middelbourg, nous ajoutons peu de foi à son assertion. D’après des témoignages anciens et dignes de confiance, il était né à Anvers en 1592. Nous lisons sous son portrait publié par Corneille De Bie dans son Gulden Cabinet : « Né à Anvers en l’an 1592; » sous celui que Pontius grava d’après van Dijck, on lit : Agé de 42. 1634. » Son contempo-
rain Joachim Sandrart le qualifie de peintre et le fait naître à Anvers ; il ajoute qu’il résida de longues années en Italie, circonstance que nous trouvons également mentionnée sous son portrait gravé par Jean Meijssens. Il est bien possible qu’il ait entrepris le voyage habituel dans la Péninsule ; mais il n’y resta pas longtemps, car dès 1616, il se trouvait à Londres. Walpole raconte qu’en 1613, le duc de Buckin-
habituellement et avec le plus de succès pendant sa courte carrière artistique ; elle porte cette inscription: B. Gerbier. 1618.» Dès lors, il était donc le protégé de Buckingham.
En 1623, il accompagna celui-ci à Madrid. Gerbier y peignit le portrait en miniature de l’infante, qui fut envoyé au roi Jacques. C’est là aussi probablement qu’il fit ses premiers pas dans le sentier glissant de la politique secrète, qu’il devait parcourir pendant une partie de son existence.
En 1625, il se trouvait avec le duc de Buckingham à Paris, où il rencontra Rubens pour la première fois.
Nous aurons à parler plus amplement plus tard des relations qui s’établirent entre les deux artistesdiplomates anversois ; bornons-nous pour le moment à retracer à grands traits la suite de la carrière de Gerbier, pour autant que nous pourrons nous retrouver dans ce dédale.
Gerbier resta durant une partie de l’année 1627 aux Pays-Bas en qualité d’agent secret du duc de Buckingham, et s’occupa, par ordre de son maître, de négocier avec Rubens au sujet de la paix entre l’Angleterre et l'Espagne.
Ces négociations donnèrent lieu au grand voyage diplomatique de Rubens de 1628-1630. Après l’assassinat de Buckingham, le 23 aoîit 1628, Gerbier resta quelque temps sans emploi. Il se trouvait à Londres et Rubens logea chez lui lors du séjour qu’il fit en 1629 dans cette ville. Il jouissait alors d’une grande faveur auprès du roi Charles Ier et vivait largement. Une lettre de 1628 raconte que le roi et la reine avaient soupé chez Gerbier, qui avait dépensé à cette occasion mille livres sterling. En 1629 et 1630, il fut employé par le roi à des achats d’objets d’art. En mai 1631, il fut envoyé à Bruxelles en qualité d’agent diplomatique avec le titre d 'écuyer du corps du roi. Le roi avait en lui une confiance extraordinaire et lui envoyait directement des instructions qui étaient parfois en
Portrait d’un inconnu — Dessin (Max Rooses, Anvers).
contradiction avec celles du secrétaire d’état. Gerbier fut pendant plusieurs années en correspondance directe avec le souverain qu’il renseignait sur les négociations diplomatiques et les intrigues auxquelles se livraient l’Angleterre, la France, l’Espagne, la Savoie, les Provinces- Unies et les Pays-Bas catholiques et auxquelles il était constamment mêlé.
Pendant qu’il résidait à Bruxelles en qualité d’agent secret, un grand mécontentement se produisit dans les Pays-Bas espagnols au sujet de la longue durée des hostilités avec les provinces septentrionales. Plusieurs membres de la noblesse entamèrent des négociations avec les États-Généraux afin de délivrer nos provinces à la faveur d’un soulèvement et avec l’aide des Provinces-Unies auxquelles on les réunirait pour ne plus former qu’un seul état. Les chefs de ce mouvement croyaient pouvoir se fier au représentant du roi d’Angleterre ; quelques-unes de leurs réunions eurent lieu chez Gerbier. Celui-ci, qui manquait de fortune pour mener le train de vie qu’il aimait, vendit au gouvernement espagnol pour 20.000 florins le secret de la conjuration. Il fut cause que le duc d’Arenberg, représentant des États de nos provinces, fut arrêté en 1634 à Madrid où il finit ses jours en prison. Plus tard, il accusa lord Cottington de cette délation.
Il est probable que ce ne fut pas là la seule infamie de Gerbier. Le duc de Buckingham, qui l’employa à l’exécution de toutes sortes de plans secrets et peu avouables, et qui certes n’était pas des plus scrupuleux en matière d’honneur et de conscience, parle de lui comme d’un coquin fieffé, dont le témoignage ne pouvait avoir de valeur pour personne. Il resta à Bruxelles jusqu’en 1638. Alors il visita l’Angleterre où il fut créé chevalier le 22 octobre suivant et prit le nom de Gerbier d’Ouvilly ; plus tard, il se qualifia lui-même de baron Douvily. Quelques jours après, il retourna à Bruxelles où il resta jusqu’en août 1641. Le 10 mai de cette année, il fut nommé maître des cérémonies du roi. Le 13 juillet 1641, il obtint en Angleterre des lettres de naturalisation. Puis il disparaît de la scène politique ; on le soupçonne pourtant d’être l’auteur d’un pamphlet des plus bas et des plus odieux contre son bienfaiteur Charles 1er, qui parut en 1651, deux ans après la décapitation de celui-ci.
Le reste de son existence fut plus agité encore que les années de sa carrière politique. Nous ne pouvons mentionner qu’une faible partie de ses aventures et de ses innombrables publications volantes. En 1641, il avait proposé à Charles 1er de fonder en Angleterre des Monts de piété. En 1643, nous le trouvons à Paris s’efforçant d’introduire cette institution en France. La même année, il obtint de la reine régente des lettres patentes l’autorisant à exécuter son plan, qu’il ne sut néanmoins mener à bonne fin.
En 1648, il conçut le projet de fonder à Londres une Académie ou Université pour les langues étrangères et les sciences. Cette même année et l'année suivante, il publia non seulement l’exposé de son plan, mais les premières lectures publiques qu’il avait faites dans cette Académie sur les Travaux de fortification, d’Architecture militaire, la Cosmographie, la Navigation, la Géographie, la Linguistique et les Sciences, le Droit et l’Éloquence. Mais il ne tarda pas à être contraint de fermer son Université. Alors il passa en Hollande où il présenta un projet pour l’exploitation des mines d’or et d’argent en Amérique. En 1660, il publia un écrit oti il raconte qu’il s’était rendu à Cayenne chargé d’une mission par les Pays-Bas, et s’était établi à Surinam. Là, le gouverneur hollandais, qui avait ordre de le renvoyer en Hollande
avait pénétré dans sa maison, avait tué une de ses filles et avait mis en danger la vie des autres membres de la famille. Ensuite on l’avait transporté en Hollande où le gouvernement avait examiné l’affaire et désapprouvé la conduite du gouverneur.
Lors de la restauration de Charles II, il retourna en Angleterre et dessina les arcs de triomphe qui furent élevés pour l’entrée du roi à Londres. Dans ses dernières années, il publia plusieurs ouvrages sur l’Architecture et la Politique. En 1665, il fit imprimer à Oxford un guide du voyageur en divers pays. Il mourut en 1667 et fut enterré dans l’église de Hempsted- Marshal, village où il bâtissait un château pour lord Craven.
Balthasar Gerbier était un fruit de son temps et de la politique d’alors, politique de manœuvres louches, conduite par des agents véreux, de tromperies mutuelles, où l’on dupait amis et ennemis, où tout était perfidie et duplicité. Sa virtuosité dans toutes ces pratiques était inconstestable. C’était de plus un homme très entendu, propre à tout, doué d’une vive intelligence, d’une parole facile, parlant et écrivant plusieurs langues non sans élégance, s’occupant de tout, sachant se mettre bien avec tout le monde, toujours à l’affût d’une victime à duper, toujours prêt à se laver de toutes les accusations, à se défendre contre tous les soupçons. Tel était l’homme avec lequel Rubens fut fréquemment pour ne pas dire constamment en relations de 1625 à 1640. Gerbier montra toujours beaucoup d’estime et de sympathie pour le grand artiste, dont il servit fidèlement les intérêts, dérogeant ainsi en sa faveur à ses procédés habituels d’aventurier sans honneur et sans conscience. Rubens le connaissait-il à fond ? A-t-il jamais su que Gerbier avait vendu le secret des nobles conjurés ? C’est une question qu’il n’est pas possible de résoudre. La délation eut lieu en 1633, lorsque déjà le grand peintre avait renoncé à la politique et n’entretenait plus avec Gerbier d’autres relations que celles qui se rapportaient à ses travaux d’art; mais bien que le nom de Rubens comme homme politique reste pur de toute tache et exempt de tout soupçon, on n’en regrette pas moins de lui voir entretenir des relations si longues et si intimes avec un coquin comme Gerbier. Le manteau royal de l’artiste n’eut jamais dû frôler la défroque souillée de ce vil manœuvre des basses intrigues de la politique.
Débuts de Rubens dans la politique étrangère. Gerbier lui-même a pris note des négociations auxquelles il a été mêlé en même temps que Rubens, comme du reste il en avait l’habitude pour tout ce qu’il faisait ou écrivait et pour les lettres qu’il recevait. Les registres, où il a résumé ses travaux politiques se trouvent aux Archives du Royaume à Londres, et nous y puisons nos renseignements sur les débuts de Rubens dans la politique étrangère.
Lorsqu’en avril [mai] 1625, raconte Gerbier, le duc de Buckingham se trouvait à Paris, Rubens fit son portrait, et à cette occasion eut un entretien avec Balthasar Gerbier. Rubens lui apprit que l’infante et le marquis Spinola regrettaient beaucoup qu’on n’eût pas mieux reçu le prince de Galles à Madrid. Il ajouta que les différends qui pouvaient surgir entre l’Angleterre et l’Espagne lui donnaient de sérieuses inquiétudes, et que tout homme bien pensant devait contribuer de tout son pouvoir à assurer le maintien des relations amicales entre les deux pays. Il exprima le vœu que le duc de Buckingham s’efforçât d’adoucir le cœur du roi, qui sans
doute devait être irrité. Gerbier répondit que l’heureux mariage qui venait de se conclure à Paris, ferait oublier l’insuccès du voyage à Madrid et que le roi d’Angleterre n’avait d’autre sujet de mécontentement que l’injustice commise envers sa sœur la reine de Bohème. A cela se borna l’échange de vues entre eux pendant leur séjour à Paris. Rubens avait remarqué que les dispositions de Buckingham étaient pacifiques et il continua d’écrire à Gerbier après que les hostilités entre l’Espagne et l’Angleterre eurent éclaté. 11 se faisait l’interprète de sa souveraine, qui voyait avec regret son pays natal et son pays d’adoption souffrir de plus en plus des maux de la guerre. Lui aussi souffrait de voir sa patrie et sa cité décliner et s’appauvrir de jour en jour par une guerre sans fin comme sans profit; il voyait le inonde civilisé en proie à la
dévastation, les arts et les travaux de la paix entravés et anéantis par la force brutale, et dans son cœur d’artiste et de patriote était né Tardent désir de faire ce qu’il pourrait pour remédier à ce triste état de choses. 11 l’entreprit de commun accord avec sa souveraine ; la tâche était ardue, presque désespérée ; ses efforts devaient échouer plus d’une fois, mais toujours il revenait à la charge ; il voulait réussir et réussit jusqu’à un certain point. Après son retour à Anvers, il écrivit à Gerbier, que l’infante déplorait les hostilités qui avaient éclaté entre l’Espagne et l’Angleterre. La grande préoccupation de Charles Ier, ajoutait-il, c’était de voir son beau-frère et sa sœur rétablis dans leurs états héréditaires ; mais pour y réussir, il fallait que le roi s’adressât à l’empereur ou au roi d’Espagne. Si Gerbier voulait rendre le duc de Buckingham favorable au rétablissement de la paix, Rubens ferait son possible pour engager l’Espagne à se montrer généreuse. Buckingham fit répondre par Gerbier qu’il ne demandait pas mieux que de voir conclure la paix à condition que le Palatinat fût rendu au roi de Bohème. Cette réponse fut envoyée en Espagne, et quelques jours après, Rubens écrivit à Gerbier qu’il avait reçu l’ordre de continuer la correspondance ; l’infante ne devait pas tarder à lui donner des instructions plus précises.
D’août 1625 à février 1626, Rubens séjourna à Laeken, près de Bruxelles, où il s’était fixé au retour d’une mission aux frontières d’Allemagne, dont l’infante l’avait chargé le mois précédent. D’après une communication qu’il fit à Valavez, dans sa lettre du 28 novembre 1625, il resta si longtemps dans la capitale, parce que la peste régnait à Anvers. Il logeait à Bruxelles à l'hôtellerie du Lion ci' Or. En 1626, la succession d’Isabelle Brant paya à André van Broechem, patron de l’hôtellerie, la somme de neuf cents florins pour les dépenses du séjour. » (1) On peut supposer qu’il s’occupa pendant ce temps de politique et surtout des négociations qu’il avait entamées à Paris avec Gerbier. L’infante passa à Dunkerque les quatre premiers mois du séjour de Rubens dans la capitale. Elle y surveillait la construction d’une flotte et
(1) Bulletin-Rubens. IV, page 181.
l’établissement d’un port de guerre au Mardijk. Après qu’elle fut revenue à Bruxelles en décembre 1625, Rubens y resta encore deux mois et il n’est pas douteux que pendant ce temps il ne se soit entretenu à diverses reprises d’affaires d’état avec la princesse. Ce qui rend cette supposition extrêmement vraisemblable, c’est que, le 26 décembre 1625, il écrit à son ami Valavez, que le premier ministre d’Espagne, le comte-duc d’OIivarez, l’a informé lui-même que les galions d’Espagne venaient de rentrer à Cadix, sans avoir rencontré un seul navire anglais. Ainsi dès cette époque, Rubens ne jouissait pas seulement de la confiance de l’infante et de Spinola, mais le ministre tout-puissant était en correspondance avec lui au sujet des événements les plus importants.
Gerbier raconte encore qu’après que la flotte anglaise fut revenue en octobre 1625, de son inutile expédition à Cadix, Rubens lui écrivit que les affaires avaient pris une autre tournure ; l’Espagne était naturellement fort irritée des procédés brutaux de l’Angleterre ; elle avait pu constater l’impuissance de la flotte anglaise, et n’était pas disposée à ménager un adversaire si violent et si téméraire.
En outre, Charles 1er avait conclu avec les Provinces-Unies des Pays-Bas et le roi de Danemark, Christian IV, une alliance qui avait pour but d’enlever par la force le Palatinat à l’Autriche et à l’Espagne; on n’avait donc plus à ménager l’Angleterre.
Aussi, en novembre 1625, Philippe IV avait-il commencé les hostilités contre ce pays ; il avait fait saisir les biens de tous les Anglais qui résidaient dans ses états, et
ordonnait de faire des préparatifs pour attaquer l’ennemi combat de cavauers- Étude pour la bataille sur son propre territoire. Le 5 mars 1626, il régla les de Cadore par Titien (Albertine, Vienne), difficultés qu’il avait avec la France, au sujet de quelques
territoires de l'Italie septentrionale, afin de n’avoir rien à craindre de ce côté. D’autre part, Charles Ier avait excité le mécontentement de son beau-frère le roi de France en manquant aux engagements qu’il avait pris envers les catholiques de ses royaumes, et en soutenant les Huguenots français contre leur souverain. Dans son propre pays, une lutte ardente avait surgi entre le Parlement et la Couronne de sorte que Buckingham et lui se trouvaient dans le plus grand embarras.
Alors le duc s’adressa de nouveau à l’artiste anversois qui avait promis de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour arriver au rétablissement de la paix. Gerbier assure que les premières tentatives pour renouer les négociations furent faites par Rubens. Il paraît en effet que ce fut lui qui le premier exprima le vœu de voir conclure un armistice entre les deux pays ; mais il n’est pas douteux que l’Angleterre n’ait accueilli avec joie les ouvertures de paix et de réconciliation qui lui furent faites. Buckingham cherchait l’occasion de ménager une entrevue entre Gerbier et l'homme de confiance de l’infante sans éveiller les soupçons. Il la trouva dans les négociations relatives à l’acquisition des trésors d’art de Rubens, qui étaient toujours pendantes. Mais il s’écoula quelque temps entre la conception et l’exécution de ce plan
MORT D’iSABELLE BRANT
Mort d’Isabelle Brant. — Sur ces entrefaites l’attention de Rubens fut détournée de toute autre occupation par un deuil de famille. Isabelle Brant mourut le 20 juin 1626. La perte de sa compagne fut un rude coup pour le grand artiste. Le 15 juillet, il écrit à Pierre Dupuy : « Vous pouvez bien me rappeler la rigueur du destin, qui ne se plie pas aux caprices de nos passions, et qui étant l’expression d’une volonté souveraine, ne nous doit aucun compte de ses résolutions. Il commande en maître absolu, et il nous faut obéir en esclaves ; à mon avis, nous n’avons pas autre chose à faire que de rendre notre soumission le moins dur et aussi honorable que possible, en nous soumettant de bonne grâce. Mais pour le moment, cela me paraît bien difficile et presque impossible. Vous me donnez un sage conseil en » m’engageant à compter sur le temps ; il fera pour moi, j’espère, ce que ne peut faire la » raison. Je ne me pique pas d’une impassibilité stoïque, je ne puis croire qu’un sentiment, né d'une cause naturelle, doive être désapprouvé, ni qu’il nous faille regarder avec une égale indifférence tous les événements de ce monde. Je suis convaincu que la sensibilité est une qualité qui n’a rien de commun avec le vice, mais qui ne mérite pas le nom de vertu, et que le chagrin que nous causent certains événements, ne doit pas être blâmé. Puis, il fait de la défunte le portrait moral que nous avons cité plus haut ; c’est une touchante et éloquente oraison funèbre, une couronne d’immortelles posée sur la tombe d’Isabelle Brant.
Nous n’avons aucune lettre de Rubens qui puisse nous renseigner sur ce qui lui arriva du 24 avril au 15 juillet 1626. Le seul document qui fournisse quelque information, c’est la lettre écrite le 19 juin par Peiresc à Aléandre, et où l’érudit français dit à l’Italien : Si vous voulez
écrire à M. Rubens, vous pouvez me faire parvenir vos lettres, je les enverrai à Anvers ; mais il me dit que la peste y règne avec une intensité croissante, ce qui pourrait l’engager à quitter la ville comme il l’a fait l’année dernière. » Ainsi avant le 19 juin, dans le temps donc qu'Isabelle Brant vivait encore, Rubens avait informé son ami Peiresc que la peste sévissait à Anvers. Quelques jours après, sa femme lui fut subitement enlevée; cette coïncidence rend probable la supposition qu’elle fut victime de l’épidémie, qui trois années de suite avait désolé la ville.
Suivant l’usage du temps, on célébra de grands banquets à l’occasion des funérailles. La mortuaire dépensa 204 florins 1 1 sous en victuailles, salaire du cuisinier et location de vaisselle; les doyens de la Giroflée et de la Corporation de Saint-Luc, reçurent 1 10 florins et les membres du Conseil de la ville 135 florins pour le repas qui leur fut servi à cette occasion.
Les premiers biographes de Rubens ont raconté qu’il avait fait un voyage en Hollande peu après la mort d’Isabelle Brant, pour chercher quelque diversion à sa douleur. Ils font évidemment allusion à la tournée que Rubens entreprit l’année suivante dans les provinces septentrionales. En juillet 1626, il était encore à Anvers; mais il est probable qu’au mois d’août il se sera absenté pour un temps plus ou moins long, et déjà alors, on attribuait ce voyage au chagrin que la mort d’Isabelle Brant lui avait causé. Un certain J. B. Berthold, chargé d’affaires de l’archiduc Léopold d’Autriche, écrit en effet, le 28 août 1626, à ce prince : « Rubens est absent pour le moment, à cause de la mort de sa femme, survenue il y a quelques jours. On dit qu’il rentrera sous peu à Anvers, où j’irai le trouver. Nous savons qu’il était
rentré chez lui lé 11 septembre ; deux mois après, il quitta de nouveau Anvers, comme nous allons voir.
Négociations de Rubens avec Gerbier. — En novembre 1626, les négociations en vue de la conclusion de la paix, furent reprises avec plus de vigueur. Le 19 de ce mois, Rubens écrit à Pierre Dupuy qu’il est sur le point d’entreprendre un petit voyage, qui pourrait bien durer un mois, et l’engage à ne pas lui écrire pendant ce temps. Il se rendit à Calais avec la collection d’objets d’art qu’il avait vendue à Buckingham, et qu’il comptait expédier de là pour l'Angleterre. (1) Il devait rencontrer Gerbier dans ce port, et s’y entretenir avec lui d’autres sujets encore que de choses d’art. Il attendit vainement trois semaines l’agent anglais. Il partit alors pour Paris, où il arriva le 25 décembre et il y rencontra Gerbier. Celui-ci partit avant le 4 janvier 1627; Rubens resta encore une dizaine de jours à Paris. Il avait eu une attaque de goutte, probablement la première, et il ne fut de retour à Bruxelles que le 20 ou le 21 janvier. Il y fit rapport à l’infante sur ce qui s’était fait à Paris. Le 28, il était à Anvers. 11 avait demandé pour Gerbier un passe-port pour les Pays-Bas espagnols, qui fut délivré le 4 février. Gerbier arriva à Bruxelles dans la seconde moitié du même mois, apportant des lettres de Buckingham pour Rubens. Celui-ci alla trouver à Bruxelles l’agent anglais, et reçut de lui une lettre datée du 23 février et où il était dit, que si l’infante était autorisée par le roi d’Espagne à négocier un armistice général entre l’Espagne, l’Angleterre, les États-Généraux et le roi de Danemark, Buckingham s’engageait à faire accepter cette suspension d’armes par les autres parties pour un, deux, trois, quatre, cinq ou six ans. Dans une deuxième lettre remise à Rubens par Gerbier, celui-ci déclarait qu’il n’était pas possible au duc de faire conclure la paix aux conditions de 1604, attendu que la situation était bien changée et que par conséquent il valait mieux conclure d’abord un armistice, afin de se donner le temps de délibérer.
Là-dessus commencèrent les négociations sérieuses où l’infante se fit représenter par Rubens. Lorsqu’il eut remis à la princesse et à Spinola les lettres de Buckingham, ils le chargèrent de répondre à Gerbier le 24 février, que tous deux désiraient voir aboutir les négociations. Mais, ajoutait-il en leur nom, il n’était pas au pouvoir du roi d’Espagne d’imposer sa volonté à l'empereur, ni au duc de Bavière, le commandant des armées impériales qui en voulait à Philippe IV ; c’est pourquoi il vaudrait mieux renoncer pour le moment à s’entendre avec les princes allemands et danois, et se borner à conclure une convention entre les Anglais et les Hollandais d’une part, et le roi d’Espagne de l’autre. Celui-ci aurait ainsi plus d’autorité pour traiter avec l’Allemagne. Le roi d'Angleterre agirait donc sagement en commençant par laisser le roi de Danemark et l’électeur palatin en dehors des négociations ; après la conclusion de la paix générale, rien ne serait plus facile que de s’arranger avec eux. Une seule difficulté sérieuse se présenterait avec les Provinces-Unies, qui réclameraient sans doute le titre d’états libres, ce à quoi le roi d’Espagne ne pouvait consentir ; mais rien n’empêcherait de conclure avec elles un traité provisoire, où il ne serait pas question de leur indépendance. Si elles ne faisaient pas de
(1) Le 26 novembre 1626, Jean Breughel fils écrit à Frédéric Borromeo: Il re de Angliaterra (lisez Buckingham) ha comperate in una volta qua del Van (lisez Cav?) Pietro Paulo Rubens per cento et trenta millia escudi de quadri : et questa modo e transportai tutte le cosse bella di Anversa in Londres. Crivelli : Giovanni Brueghel. page 344.
difficultés au sujet du titre à leur accorder, le roi serait peut-être disposé à conclure avec elles une paix perpétuelle à des conditions favorables pour les deux parties. Le roi d’Angleterre pourrait intervenir ipour amener ce résultat, ce qui disposerait le roi d’Espagne à se porter comme médiateur dans les affaires d'Allemagne. En ce qui concernait l’Espagne et l'Angleterre, le plus simple serait de conclure entre elles une trêve aux conditions du traité de 1604, spécialement en ce qui concernait le conunerceet les droits des particuliers. L’infante était prête à intervenir pour arriver à un arrangement entre le duc de Savoie et son beau-frère le roi d’Espagne, mais l’envoyé du duc de Savoie ne serait autorisé à se mêler des affaires d’autrui, q u 'après le règlement de celles de son maître. Cette restriction à l’endroit de l’envoyé de Savoie, visait l’inévitable abbé de Scaglia, qui avait la manie de s’occuper des affaires de tout le monde, et de jouer en Europe le rôle de médiateur international. En ce moment même, il était à Londres où il s’occupait à forger toutes sortes de projets d’entente, l’un entre la France et l’Angleterre contre l’Espagne, l’autre entre l’Angleterre et l’Espagne contre la France.
Lorsque Charles 1er et Buckingham eurent pris connaissance des communications faites verbalement par Rubens à Gerbier, le 24 février 1627, ou peu après, ils déclarèrent par une lettre en date du 9 mars, qu’ils partageaient de tout point cette manière de voir; mais ils insistaient encore auprès de l’infante, pour qu’elle intervînt afin de faire rendre au comte palatin ses états héréditaires. Buckingham promettait à Rubens d’envoyer en Hollande un plénipotentiaire bien connu de lui, Sir Dudley Carleton, pour sonder les intentions des Etats-Généraux et les engager à se montrer accommodants. Le 21 avril 1627, Rubens exprima à Buckingham ses remerciements pour la confiance que celui-ci avait mise en lui ; il accusait officiellement, et en français, réception à Gerbier de la dépêche, et lui envoyait de plus une lettre confidentielle en flamand pour lui dire que ce qu’il avait écrit avait été dicté par l’infante à de Boisschot,
Saint Pépin et Sainte Bègue sa fille (Musée Impérial, Vienne).
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chancelier de Brabant, et que la gouvernante, de même que Spinola, désirait vivement voir aboutir les négociations.
Les choses en étaient là, lorsque Scaglia arriva le 10 mai, à Bruxelles, où il venait implorer l’intervention de l’infante, afin de faire rentrer son maître, le duc de Savoie, en grâce auprès du roi d’Espagne. Il avait appris à Londres quelle tâche avait été confiée à Rubens ; il alla le prendre à Anvers, et se rendit avec lui à Bruxelles chez le marquis Spinola. Scaglia se vanta, qu’il dépendait de lui de faire conclure un traité entre l’Angleterre et la France, mais qu’il pouvait aussi faire donner la préférence à une convention entre l’Angleterre et l’Espagne.
L’infante fit part de tout cela au roi. Celui-ci et son premier ministre, le comte-duc d’OIivarez, se trouvèrent dans un grand embarras. Olivarez et l’envoyé français le comte de Rochepot, avaient signé le 20 mars à Madrid un traité, par lequel leurs pays respectifs s’engageaient à conquérir l’Angleterre, à se la partager et à y rétablir le culte catholique. Ce traité avait déjà été signé par les deux souverains. Quel parti prendre maintenant au sujet des propositions de l’infante et de Buckingham? Les rejeter répugnait au caractère hésitant et dissimulé du roi d’Espagne, et il n’était pas possible d’y souscrire : on prit donc un moyen terme. Ne voulant pas exciter les soupçons de l’Angleterre avant de commencer les hostilités contre elle, Philippe IV envoya à Isabelle, le 1er juin 1627, l’autorisation de traiter avec tous les souverains soit de la paix, soit d’une trêve ou d’un armistice ; mais il data cette autorisation du 24 février 1626, c’est à dire, de quinze mois avant la date réelle. De cette façon, il ne manquait pas, en apparence, à la parole donnée à la France. Il accorda la même autorisation pour traiter avec les Provinces-Unies, à condition qu’elles renonceraient au titre d’état indépendant, condition qu’elles n’accepteraient à aucun prix, il ne pouvait l’ignorer, et de plus qu’elles permettraient sur leur territoire l’exercice du culte catholique. Pour le moment, cependant, il préférait leur accorder une trêve d’un an.
Quinze jours après, il écrivit à l’infante pour lui exprimer son extrême mécontentement au sujet de la visite de Scaglia à Bruxelles. Si les affaires d’Italie s’arrangeaient, disait-il, il rendrait ses bonnes grâces au duc de Savoie, ce que l’infante pouvait lui communiquer; mais elle ne devait faire aucune attention à ce que disait l’envoyé. La couronne d’Espagne ne pouvait que perdre en considération si ce piètre personnage, qui avait soulevé tout le monde contre lui, se posait en arbitre et médiateur entre elles et les autres puissances de l’Europe. Mais en récusant ainsi l’un des négociateurs, il ajoutait une observation moins justifiée. « Il me » déplaît, écrivait-il à l'infante, que vous ayez mêlé un peintre à des affaires de cette importance. » Vous comprendrez sans peine que c’est compromettre gravement la dignité de mon royaume, » car notre crédit doit nécessairement se trouver affaibli si nous faisons d’un si mince person- » nage le représentant avec lequel les envoyés étrangers devront s’aboucher pour des affaires » d’une si grande importance. Si l’on ne peut refuser à celui qui fait les propositions le droit » de choisir son représentant, et si l’Angleterre ne voit pas d’inconvénient à porter son choix » sur Rubens, ce choix ne saurait nous convenir.
Sans récuser positivement Rubens, la cour d’Espagne n’admit son intervention qu’avec répugnance. Pensez donc, Rubens chargé de pouvoirs d’un roi, et traitant avec des ambassadeurs ; quelle entorse au protocole, quel déshonneur pour le pays et pour la monarchie! L’infante ne laissa pas dénigrer son protégé sans protestations ; elle prit son parti. « Gerbier, écrivit-elle