SITUATION POLITIQUE DE L’EUROPE OCCIDENTALE
enfermée elle-même dans un cercle formé par deux puissants empires, qui l’auraient entourée presque complètement et qui, alliés inséparables, se seraient opposés à toute extension de son territoire et de son influence. Or, la France était au dix-septième siècle la puissance qui visait à l’hégémonie de l’Europe. Autour du noyau déjà puissant qu’elle était parvenue à constituer, se trouvaient des fragments épars de nations différents : au Sud-Est, les états italiens et la Savoie ; à l’Est et au Nord, les petits états appartenant à l’empire ou à l’Espagne, la Bourgogne, la Lorraine, l’Alsace, les archevêchés du Rhin, les Pays-Bas méridionaux ; de ces côtés une extension était possible, mais seulement à la condition de réduire l’Espagne et l’Autriche à l’impuissance. C’est pourquoi la France catholique s’allia aux protestants, ces ennemis naturels de ses rivales, elle soutint les Pays-Bas dans leur lutte contre l’Espagne, et donna la sœur de son roi en
mariage au fils du roi d’Angleterre. Pour le moment, les Huguenots révoltés et les grands
seigneurs remuants donnaient encore beaucoup à faire à Richelieu; cette partie de sa tâche accomplie, il poursuivra son œuvre au-delà des frontières : cardinal romain, il se fera l’allié de Gustave-Adolphe, le champion des protestants contre l’empereur romain, chef des catholiques. La France qui, au point de vue religieux, eût été l’alliée naturelle de l’Espagne et
de l’Autriche, devenait leur ennemie naturelle au point de vue de la politique, lequel, pour
Richelieu, primait l’autre de beaucoup. L’Espagne suivit l’exemple donné par sa voisine du Nord. Le roi très catholique aida largement de ses subsides les réformés français révoltés contre leur souverain, non qu’il aimât ces hérétiques, mais parce qu’il voulait susciter des difficultés à la France.
En Angleterre, le peuple continuait de se laisser influencer par son attachement aux doctrines nouvelles. On y favorisait le palatin protestant, les Danois et les Hollandais. En dernier lieu, Buckingham avait encore songé à attaquer l’Espagne et à soutenir les Huguenots de La Rochelle. Mais la déplorable incapacité politique de ce favori et des deux rois qu’il servit successivement, rendait impossible l'exécution d’un dessin suivi. Aujourd'hui on cherchait l’amitié de l’Espagne, le lendemain on lui déclarait la guerre, le surlendemain on désirait la paix. Un jour, on aidait le roi dans son entreprise contre La Rochelle ; un autre, on soutenait les réformés contre le roi. Les Pays-Bas croyaient l’Angleterre capable et non sans raison, de sacrifier leurs intérêts à ceux du comte palatin. En outre, les embarras intérieurs allaient croissant dans le royaume de Charles I. Le roi était brouillé avec son parlement, et faisait chaque jour un pas de plus vers l’inévitable défaite et la mort sur l’échafaud. La seule chose dont on parût se préoccuper sérieusement, était de sauver les états du comte palatin, le beau-frère du roi.
La politique des Pays-Bas septentrionaux était très simple: s’allier avec tous les ennemis de l’Espagne pour conquérir l’indépendance et la liberté. Ils poursuivent ce but avec une volonté opiniâtre ; mais ne devaient l’atteindre que vingt ans plus tard. Les Pays-Bas méridionaux n’avaient pas de politique propre, du moins officiellement. Le pays appartenait au roi d’Espagne, et posséder le territoire, c’était, croyait-on, disposer de l’opinion publique. Mais l’esprit des habitants ne se pliait pas aux résolutions du souverain. Ils ne pouvaient éprouver aucune sympathie pour une politique qui faisait de leur pays le théâtre de guerres sans fin et de calamités sans nombre. La princesse qui gouvernait nos provinces, les généraux qui commandaient les armées, les boni-
mes d’état et les courtisans espagnols qui l’entouraient, étaient naturellement d’accord avec le roi et avec les ministres de Madrid ; le clergé catholique excitait les habitants contre les protestants du Nord ; les populations comprenaient bien que les intérêts du roi n’étaient pas les leurs, mais dociles et habituées à souffrir, elles obéissaient à l’impulsion donnée. Aussi longtemps qu’on put espérer voir l’Espagne soumettre les provinces qui avaient secoué son joug, nos compatriotes se soumirent aux plus lourds sacrifices ; mais lorsqu’il fut évident que les forces de ce royaume n’y suffiraient pas, et que la prospérité du pays allait périr dans cette lutte interminable, ils devinrent hostiles à la continuation de la guerre, et aspirèrent à la paix. En 1628, l'infante Isabelle, le marquis Spinola et les chefs de l’administration et de l’armée étaient convertis aux mêmes idées et prêts à accepter la paix aux prix de lourds sacrifices.
La mission et le but de Rubens. Rubens était le conseiller de confiance de la princesse et l’instrument choisi par elle pour exécuter ses desseins. 11 lui était très dévoué et ne manquait pas de raisons pour cela ; comme artiste, elle l’avait favorisé de toutes les façons depuis son retour au pays; en politique, elle lui avait permis de prendre une place qui répondait à ses aspirations intimes. Il avait pour elle une sincère estime, sans pourtant s’exagérer ses qualités. La princesse, écrivait-il, ne va à l’excès, ni dans la haine, ni dans l’amour; elle est » douce et bienveillante pour tous. » Il devait lui être facile d’exercer de l’influence sur ce caractère faible, et il l’exerça au profit de la politique qu’il jugait la plus en harmonie avec les intérêts du pays. Pas plus qu’aucun de ses compatriotes, Rubens n’avait une politique vraiment nationale, qui eût rendu les provinces belges autonomes ; pour lui, les descendants des ducs de Bourgogne étaient les souverains légitimes du pays, et en droit, cette doctrine était incontestable. Il ne songeait pas davantage à l’union avec les provinces septentrionales, pour former un grand état indépendant. Dans ses idées, un pareil projet eût été une trahison envers ses souverains et l’exécution en eût engagé notre pays dans des guerres dont il était impossible de prévoir la durée et l’issue. La conquête de son pays par les armées de Lrédéric-Henri ou par celles de Louis XIII, n’étaient certes pas pour lui plaire, et dans un cas comme dans l’autre, il eût pris le parti de l’Espagne. Son idéal était le maintien de la paix et le retour de la prospérité par le développement du commerce et de l’industrie, dans un pays où les lettres et les arts seraient honorés, et qui chercherait sa grandeur là où peuvent la trouver les petits pays, dans la culture intellectuelle. Un pays pareil pouvait vivre et être florissant sous le gouvernement d’un prince éclairé, et c’est ce qui serait arrivé sous le règne d’Isabelle, si la guerre avec la Hollande n’eût pas tout compromis, entravé tout progrès et fait perdre jusqu’à l’espoir d’un avenir meilleur. Cet état de choses ne pouvait continuer sans entraîner la ruine complète de notre pays ; la paix devait se faire entre les provinces du Nord et celles du Sud, si l’on voulait guérir les plaies de celle-ci.
Rubens prévoyait clairement la décadence de sa ville natale, et s’en ouvrait sans détour. Le 28 mai 1627, il écrivait à Pierre Dupuy : « Notre ville dépérit comme un corps atteint de consomption ! Chaque jour nous voyons diminuer le nombre de ses habitants, qui ne trouvent plus moyen de pourvoir à leurs besoins par leur travail et leur industrie. Et lors qu’en
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1635 le nouveau gouverneur du pays le cardinal-infant fait son entrée à Anvers, le peintre symbolise sur l’un des arcs de triomphe la déplorable situation de la cité, et fait demander au prince par la pucelle d’Anvers : « Que Mercure ne prenne pas son vol loin de nous et n’aban- » donne pas sa ville bien-aimée, que le commerce exilé reparaisse sur les bords de l’Escaut ! » La fermeture du fleuve inspirait à Rubens comme à tout le monde les appréhensions les plus vives. « Notre prince délivrera l’Escaut de ses entraves, écrit son ami Gevartius sous un autre » tableau et montrera de nouveau aux navires le chemin qu’ils ont oublié; la pauvreté et la » misère blême s’éloigneront, et le marinier ne sera plus obligé de planter la houe dans le sol » durci. » C’est pourquoi on voulait la paix à tout prix, et si la réconciliation de l’Espagne avec l’Angleterre paraissait si désirable à Rubens, c’est qu’elle devait amener nécessairement un traité entre les Provinces-Unies et l’Espagne. L’accord avec l’Angleterre enlevait à la France un allié puissant, affaiblissait la Hollande et devait la disposer à prêter une oreille plus favorable à des propositions de paix.
Le voyage de Rubens à Madrid, lui donnait l’occasion de travailler dans les conditions les plus favorables à la réalisation de son objectif. II allait entrer en relations directes avec le roi et Olivarez, le ministre tout puissant. Il ne se faisait pas une haute idée de la cour où il venait de débarquer. Spinola qui y était arrivé six mois avant lui, y avait défendu sans résultat leurs idées communes. « Je crois, écrivait Rubens, le 20 juillet 1628 à Jacques Dupuy, » à propos du séjour du marquis à Madrid, que les Espagnols veulent agir à leur ordinaire » avec cet homme perspicace, et le tenir en suspens comme ils ont coutume de faire avec » tous ceux qui se rendent à cette cour pour quelque affaire que ce soit. On l’accable de » belles promesses et, tout en s’abstenant de rien faire, on le nourrit d’espérances qui ne se » réalisent jamais ». Il ne se faisait donc guère d’illusions et n’avait pas une opinion bien favorable sur le compte des hommes d’état qui gouvernaient à cette époque l’Espagne et les autres pays. « Les intérêts du monde entier sont intimement liés en ce moment, écrivait-il » encore, mais les états sont gouvernés par des hommes sans expérience, peu disposés à » suivre les conseils d’autrui, incapables d’exécuter leurs propres plans, et rejetant ceux des » autres. » Voilà ce qu’il pensait des dirigeants devant lesquels il allait paraître.
Olivarez et Philippe IV. — Le plus important c’était le comte-duc Olivarez, alors premier ministre tout-puissant de Philippe IV. Il était né le 6 janvier 1587 à Rome, où son père, le comte Enriquez, était ambassadeur du roi d’Espagne auprès de Sixte-Quint, et vice-roi de Naples et de Sicile. Second fils, il était destiné à l’église, il avait fait en conséquence ses études à l’université de Salamanque, et obtenu une commanderie dans l’ordre de Calatrava. Son frère aîné étant venu à mourir, il devint par là le chef présomptif de sa famille, quitta l’école pour entrer dans le monde, et épousa en 1607 sa tante Inès de Zuniga. C’était une femme vieille et laide, fille du vice-roi du Pérou. Il alla habiter Séville, où il resta jusqu’en 1615; celui qui était alors favori de Philippe 111, l’appela à Madrid en qualité de gentilhomme de la chambre du prince royal. Lorsque Philippe IV succéda à son père, en 1621, ce roi de seize ans accorda toute sa confiance à son gentilhomme de la chambre, qu’il fit duc de San-Lucar. C’est ainsi qu’il obtint le double
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titre de comte-duc (Conde-duque), sous lequel on le désigne d’ordinaire. A partir de ce moment, il régna durant vingt-deux ans sur l’esprit du roi et sur toutes les Espagnes.
Philippe IV n’avait que du dégoût pour toutes les occupations sérieuses, pour tout ce qui demandait quelque application. 11 aimait le luxe, les fêtes, la vie de plaisir, avait des maîtresses
sans nombre, qu’il prenait parmi les grandes dames de sa cour comme parmi les prostituées de la rue. Il aimait l’art, l’encourageait et le cultivait lui-même. Ce n’était pas un méchant homme ; il était au contraire d’un naturel affable, bienveillant, ne demandant pas mieux que de bien gouverner son empire et de faire le bonheur de ses peuples, mais trop nonchalant pour réaliser ses bonnes intentions. Physiquement, il était leste et dispos ; il passait pour le meilleur cavalier, le plus habile tireur et le plus intrépide chasseur de son pays. Dans le commerce de la vie, il était doux, affectueux, d’humeur égale, exempt des caprices de l’homme puissant, comme des fantaisies du despote. Son défaut n’était pas de faire du mal, mais de ne point faire de bien, de rester passif et inerte, dans un temps et à une place, où il eût fallu faire un usage actif des plus grands talents, pour rendre au pays sa prospérité passée où seulement pour arrêter sa décadence. On eut dit un de ces Mérovingiens fainéants, qui se contentaient du titre de roi et laissaient le pouvoir à leurs ministres.
Olivarez n’était pas non plus un méchant homme. C’était même un homme d’état relativement honnête, et qui avait rompu avec l'habitude de ses prédécesseurs de recevoir des présents de tout le monde et à propos de tout. Ce désintéressement, il est vrai, devait lui être facile ; il avait réuni entre ses mains la grandemaîtrise de tous les ordres militaires, s’était fait nommer
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Grand-chambellan, Grand-maréchal, Grand-chancelier des Indes, et ces dignités lui rapportaient 240.000 écus par an. De plus, il faisait usage de son influence puissante pour se livrer au commerce avec les Indes, ce qui lui rapportait encore annuellement des millions.
Il était aussi zélé et actif dans les affaires d’état que son maître l’était peu ; loin de combattre chez le roi cette répugnance pour le travail, il s’appliquait à l’entretenir et à la fortifier. Selon les règles de la monarchie espagnole, le souverain devait prendre connaissance de toutes les pièces officielles, faire toutes les nominations, prendre toutes les résolutions. On raconte qu’OIivarez avait l’habitude de se présenter chez lui, porteur d’une quantité effrayante de lettres, de rapports, de documents de toute espèce, capable de rebuter un homme plus actif que Philippe. Il comptait sur le découragement que la vue de ce monceau de paperasses devait inspirer au roi, pour l’empêcher de prendre connaissance de quoi que ce fût, et le déterminer à tout signer sans rien lire.
Son caractère différait encore sur d’autres points de celui de Philippe IV. Il était dur et rude pour tous ceux qui l’approchaient ; très irascible, il se répandait en injures et en menaces envers quiconque lui déplaisait. Autant le roi était passionné pour tous les plaisirs mondains, autant Olivarez les abhorrait. Il vivait comme un cénobite, et avait dans sa chambre un cercueil où il s’étendait de temps en temps, tandis qu’on chantait sur lui le de Prof midis.
Comme le roi, il eût voulu rendre le pays grand et prospère ; Plilippe IV en était convaincu et le laissait agir à sa guise. Olivarez n’eût pas demandé mieux que de voir l’Espagne reprendre le rang qu’elle avait perdu après Philippe 11, sous le règne du pacifique Philippe 111. Sous son ministère, le royaume fut constamment engagé dans des guerres ; les dépenses militaires étaient plus lourdes que jamais, les armées plus nombreuses, les flottes plus puissantes. L’Espagne fit alors un effort suprême pour ressaisir l’hégémonie de l’Europe, mais échoua lamentablement dans sa tentative. Le ministre qui la gouvernait, n’était pas à la hauteur de sa tâche. C’était un de ces entêtés à courte vue, incapable de prendre de sages résolutions et d’écouter de bons conseils. Il n’avait nulle ouverture d’esprit, ni aucune franchise; c’était un paperassier, non un homme d’action. Il resta toute sa vie un pédant d’école et l’exercice du pouvoir ne put jamais faire de lui un esprit politique aux vues larges, aux résolutions rapides ; louvoyait, suivait des voies tortueuses, prenait conseil de gens qui dépendaient de lui et il opinaient du bonnet, et, voulant régner seul, il ne permettait point aux vrais hommes d’état d’examiner les affaires.
Devant l’histoire, ce sombre personnage porte la lourde responsabilité d’avoir contribué plus que personne à la perte du pays qu’il voulait sauver. Sous son ministère, l’Espagne perdit toute l’autorité morale et toute la puissance matérielle qu'elle possédait encore; ses armées furent défaites, ses flottes anéanties ; elle vit diminuer ses possessions extérieures, sa population s’appauvrir, son commerce et son industrie déchoir ; elle ne fut plus que l’ombre de ce qu’elle était un demi siècle auparavant. Les Provinces-Unies n’étaient pas vaincues; dans les Indes orientales et occidentales, les Hollandais avaient conquis des régions considérables ; la France avait étendu au Nord, à l’Est et au Sud ses frontières aux dépens de l’Espagne ; la Catalogne était soulevée ; le Portugal, perdu. Philippe IV, qui se voyait enlever lambeau par lambeau ses états héréditaires, fut bien forcé à la fin de sortir de sa léthargie, et de
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renvoyer le maître qu’il s’était donné. Mais il était trop tard ; le laborieux et rude Olivarez, l’aimable et voluptueux Philippe IV avaient conduit l’Espagne au gouffre dont elle ne devait plus sortir.
Les deux maîtres de l’Espagne étaient d’accord sur un point très important pour nous : ils aimaient l’un et l’autre les beaux-arts et protégaient les artistes. Il est vrai que leur règne