‹ RubensChapitre 95 sur 164 · SON SECOND MARIAGE · texte numérisé non relu

SON SECOND MARIAGE

sacrifiant à la mode du temps a semées dans ces vers emphatiques, que bien des convives n’auront sans doute pas compris à la première audition, il restera toujours une sincère admiration pour les charmes de la jeune fiancée. Hélène Fourment était belle et le resta tant que vécut Rubens. En février 1639, le cardinal-infant écrivait à son frère Philippe, en lui envoyant le Jugement de Paris par Rubens : « La Vénus qu’on voit au milieu, est le portrait très ressemblant » de sa femme, qui est certainement la plus belle personne qu’on puisse voir ici. » (1)

Rubens lui-même ne parle guère de sa jeune compagne. Il s’occupe d’elle une seule fois dans sa lettre du 18 décembre 1634 à son ami Peiresc, quatre ans après son mariage. Parlant de sa vie depuis son retour de Londres : « Ne pouvant me résoudre encore à vivre en ascète, » dit-il, je pris le parti de me remarier, car tout en mettant la continence au-dessus de toute » chose, il nous est permis de donner à nos sens une satisfaction légitime, en remerciant Dieu » du plaisir qu’il nous accorde. J’ai donc pris une jeune femme de parents honorables, mais » bourgeois, bien que tout le monde me conseillât de choisir une dame de la cour. Mais je » craignais surtout de trouver dans ma compagne l’orgueil, ce fléau de la noblesse. C’est pour- » quoi j’en ai choisi une qui ne rougît pas en me voyant prendre le pinceau. Et, pour dire toute » la vérité, j’aimais trop la liberté pour l’échanger contre les embrassements d’une vieille » femme. » Nous n’attachons pas plus d’importance qu’il ne faut à cette explication, qui pourrait faire croire que la froide raison conseillât seule à l’artiste son mariage avec Hélène Fourment. Nous préférons nous en tenir à la conclusion de son aveu, et croire comme il affirme, qu’il l’épousa parce qu’il l’aimait et qu’elle était jeune et belle.

S'il avait cherché à raisonner et à justifier son amour, il aurait probablement conclu qu’Hélène Fourment réalisait l'idéal de la beauté féminine. Sa devise était: un esprit sain dans un corps sain, et chez une femme, la santé se traduisait pour lui par l’opulence des formes. Dès ses années d’Italie, il avait choisi des héroïnes puissamment râblées ; elles avaient alors la peau brune et les cheveux ondulés, mais c’étaient des beautés matérielles, des êtres de chair et de sang. Après son retour en Flandre, ses femmes sont toujours des géantes comme les saintes qu’on voit sur les volets de l 'Érection de la Croix ; mais peu à peu l’épiderme devient plus clair, la chair plus moelleuse : telles sont ses vierges de Y Assomption du Musée de Bruxelles, les figures allégoriques de Y Histoire de Marie de Médicis, les Filles de Lycomède, les nymphes de ses tableaux mythologiques. Plus tard, elles deviennent encore plus blanches et plus potelées, comme les saintes du retable de Saint-Ildephonse, sa Bethsabée, sa Susanne, ses Sabines. La beauté recueillie qu’avaient donnée aux saintes les primitifs italiens et flamands, était sans attrait pour lui ; la beauté académique des madones de Raphaël le laissait froid. Il recherchait dans la femme la compagne fraîche et rose du mâle vigoureux, la mère féconde, la grasse nourrice d’enfants bien portants. De la couleur et de la lumière incarnées, voilà ses Marie et ses Vénus, ses faunesses et ses saintes, et voilà aussi Hélène Fourment. Ceux qui ne connaissent pas notre peuple peuvent s’imaginer que ses figures représentent le type flamand dans toute sa pureté; ce serait faux aujourd’hui et c’était faux déjà au temps de Rubens: de jeunes femmes

(1) Justi : Velasquez. Il, p. 407.

LES PORTRAITS D’HÉLÈNE FOURMENT

bâties comme des modèles de Rubens, des colosses de lait et de sang sont aussi rares, aussi introuvables chez nous qu’ailleurs.

Les portraits d'Hélène Fourment. Si Rubens ne traduisit guère en paroles son amour et son admiration pour sa jeune femme, son pinceau fut d’autant plus éloquent. Il ne se lassa jamais de la peindre dans tous les costumes, seule, avec lui ou avec ses enfants, sans parler des nombreux tableaux pour lesquels elle posa.

Le plus célèbre de ces portraits, qui est peut-être aussi le premier en date, la représente entièrement nue, drapée dans un manteau de velours noir brodé d'or et doublé de fourrure, qu’elle retient d’une main sur l’épaule gauche et de l’autre sur le flanc, de sorte qu’il couvre le dos et les hanches laissant le haut du corps et les jambes à découvert (Œuvre. N" 944). Elle est coiffée comme à son ordinaire : ses cheveux blonds dorés retombent sur le front où ils sont coupés droit, tandis qu’ils flottent en longues boucles sur les tempes. Un petit bonnet de gaze, qu’un ruban attache sur le front, donne un petit air de fantaisie à la tête. Elle est dans tout l’épanouissement de la dix-septième année, telle que Rubens l’aima et l’épousa, avec sa peau blanche et veloutée, ses traits réguliers, son visage un peu large au milieu et s’amincissant vers le menton, ses lèvres en ailes d’ange, ses yeux en amande d’un bleu sombre, le gauche un peu plus ouvert que le droit, et l’expression un peu gênée qu’elle gardera longtemps encore, et qui s’explique ici lorsqu’on songe au costume dans lequel elle posait. Encadrée dans le manteau noir et le tapis rouge, qui couvre le sol, sa beauté juvénile rayonne de tout son éclat : le bras rond et potelé qui passe sous la gorge pour atteindre l’épaule, les seins amples et fermes qu’il soutient et dont l’un est un peu relevé par ce mouvement, la ligne gracieuse des jambes dont l’une est posée sur le sol tandis que l’autre se relève et ploie légèrement, tout cet ensemble est inondé d’un flot de lumière qui tombe sur le front, ruisselle le long des joues et baigne le bas du visage d’un jour velouté. C’est le portrait de la plus ragoûtante des femmes, mais d’une vraie femme aux flancs plus amples que ceux que Rubens a prêtés à sa Vénus, aux pieds qu’ont déformés des chaussures trop étroites.

Il suffit de comparer le portrait de cette Hèlène à la pelisse avec celui d’Isabelle Brant, assise au côté de son mari sous le berceau de chèvre-feuille, pour comprendre en quoi le second mariage de Rubens différait du premier. Isabelle aussi était jeune ; dans son clair regard, dans sa joie tranquille, on peut lire son amour pour l’homme si beau qui avait fait d’elle sa compagne. Heureuse, recueillie, parée avec richesse, mais sans ostentation, on voit qu’elle ne vit que pour lui. Si Hélène Fourment peut paraître un peu craintive dans sa plantureuse nudité, il n’y a pas chez elle la moindre trace de recueillement. Le mari est fier de sa femme et veut non sans indélicatesse faire connaître et apprécier en détail aux autres le trésor qu’il possède. Son chef-d’œuvre a-t-il besoin d’excuses? Nous pourrions dire que Rubens ne fut pas le premier à représenter une femme dans ce costume; le Titien en a représenté plus d’une dont les épaules nues sont couvertes d’une pelisse, tandis que la gorge et les bras restent découverts. L’Ermitage de Saint-Pétersbourg en possède une; on en voit une autre au Musée impérial de Vienne. Dans la mortuaire de François Snijders, on trouva même : une petite femme nue avec une

LES PORTRAITS D’HÉLÈNE FOURMENT

pelisse, » peinte par Rubens d’après le Titien et que le défunt avait léguée à son beau-frère Paul De Vos. Ce n’est pas, il est vrai, sa propre femme que le Titien a peinte ainsi et ses modèles ne sont pas aussi nus qu’Hélène Fourment.

C’est à elle-même que Rubens légua le portrait qu’il a fait d’elle. Nous ignorons ce qu’il devint, jusqu’au siècle dernier, où nous le retrouvons dans la collection de l’empereur d’Autriche, d’où il passa au Musée impérial de Vienne.

Vers l’époque où Rubens peignit sa jeune femme dans tout l’éclat de sa nudité, il fit aussi son portrait en toilette de noce. Le tableau se trouve à la Pinacothèque de Munich {Œuvre. N° 940), et provient de la galerie électorale de la même ville. Hélène Fourment est assise dans un fauteuil de velours rouge. La couronne d’oranger des jeunes mariées orne ses boucles ondoyantes; elle porte sur la poitrine la lourde chaîne d’or qui avait appartenu à Isabelle Brant, et qu’orne un grand joyau dont le bout est fixé au bord de la robe fortement échancrée en ligne droite. Elle a une haute collerette de dentelle relevée, des manches de gaze blanche, un mantelet de soie noire ouvert par devant, pour laisser voir la robe de soie blanche parsemée de fleurs d’or. La main droite repose sur le bras du fauteuil ; le haut du corps est légèrement incliné vers la droite dans un abandon plein d’aisance ; de la main gauche, elle tient un éventail de plumes. Tel qu'on la voit ici, c’est la dame richement vêtue, un peu massive sous le lourd costume de l’époque, mais simple d’attitude et d’expression, rêveuse et un peu étonnée ; tous ces atours n’ajoutent rien à son opulente beauté, mais n’en obscurcissent point l’éclat. La peinture est large, brossée d’une main rapide et légère, riche de ton, avec des ombres grises et transparentes sur la peau blanche, une touche un peu plus chaude sur le menton et des ombres un peu plus rouges sur les longs doigts effilés.

Le Musée royal d’Amsterdam possède un buste d’après le même portrait {Œuvre. N° 941). Il est d’une peinture mince, un peu sèche et sans beaucoup d’éclat, mais de la main de Rubens. Il faisait partie du legs van der Hoop. On en trouve plusieurs répétitions dans des catalogues de ventes et dans des collections particulières. Dans la collection Heseltine à Londres, on voit un grand dessin à la craie noire, qui a servi d’étude pour ce portrait, et que le maître a suivi avec quelques modifications.

Rubens s’est aussi peint plus d’une fois avec sa seconde femme ; ce fut probablement l’année après leur mariage qu’il le fit pour la première fois sur un panneau d’assez petite dimension (haut de 97 cm. sur 131 de large) et que possède la Pinacothèque de Munich {Œuvre. N° 1051). Le peintre se promène dans son jardin avec Hélène Fourment et Nicolas, le plus jeune des fils de sa première femme. On est au printemps : les roses et les tulipes sont en fleurs, les rameaux bourgeonnent et les arbres fruitiers paraissent poudrés à frimas ; dans le fond, on voit le pavillon avec ses colonnes et ses statues, à droite, une fontaine, sur le devant, des fleurs en pots, au premier plan un chien, des poules, un dindon, un paon et une vieille servante qui leur donne à manger. Rubens conduit sa jeune femme vers le pavillon en suivant la large allée qui traverse le jardin. Il a la tête un peu penchée, dans l’attitude qu’on lui voit sur la gravure de Panneels, et porte le même costume entièrement noir, un grand chapeau et un col blanc.

Ce n’est plus l'homme jeune et bien découplé, entrant joyeusement dans la vie qu’il nous

LES PORTRAITS D’HÉLÈNE FOURMENT

a montré aux côtés d’Isabelle Brant ; les ans et les soucis ont diminué sa vivacité, amaigri son visage et voûté prématurément son dos. II se presse contre sa jeune femme, s’abrite à son

ombre, comme s’il cherchait à ses côtés le repos après le labeur, le calme après l’agitation et récoltait enfin ce qu’il a semé durant sa vie. Hélène Fourment porte un grand chapeau de paille, garni de tulipes et d’autres fleurs, une taille blanche à manches bouffantes, une robe noire à revers jaunes, un tablier et des jupons blancs, elle tient un éventail à la main ; elle déborde de santé, dans son juvénile embonpoint. Elle se retourne et montre son joli visage. Le jeune garçon qui la suit, le chapeau à la main, à l’air d’un page qui attend les ordres de sa maîtresse ; il peut avoir douze à treize ans ; sa longue chevelure blonde lui descend sur les épaules ; il porte un pourpoint rouge à collet blanc et des rosettes rouges ornent ses souliers noirs. C’est un charmant tableau, tout entier de la main du maître et qui parle éloquemment de bonheur domestique. 11 fut vendu en 1698 par Gisbert de Cologne à Max-Emanuel, électeur de Bavière. Le Musée national de Stockholm possède un portrait dessiné par Rubens et représentant son fils Nicolas, à peu près au même âge et dans la même attitude que sur le panneau.

C’est probablement en 1631, qu’il peignit Hélène Fourment dans une toilette plus sérieuse, telle que nous la voyons sur un autre portrait de la Pinacothèque de Munich (Œuvre. N° 937). Elle porte une toque et une robe de velours noir, à

Hélène Fourment (Ermitage, Saint-Pétersbourg). plastion de gaze, Un collier de perles

blanches. C’est toujours la jeune femme potelée, dont le vêtement sombre fait ressortir le teint frais et rose. Un nœud rouge sur le devant de la toque, un ruban rouge à la ceinture, les gants doublés de rose qu’elle tient à la main, la plume blanche qui flotte sur ses cheveux blonds, la chemisette et le plastron, éclatants de blancheur, la gaze blanche qui laisse transparaître le vert grisâtre de l’étoffe, forment une

MfGHAl HU3J SMAO TVOMHUO^ 3H3J3Ü T3 8W39U5Î

(rfoirwM (Supérltoosni0!)

Rubens et Hélène Fourment dans leur jardin

(Pinacothèque, Munich)

LES PORTRAITS D’HÉLÈNE FOURMENT

gamme de tons sobres, s’harmonisant avec la chair moelleuse, réchauffée d’ombres rosées, sur les rondeurs du visage, des doigts et du sein.

Dans la collection du consul Weber, à Hambourg, figure un portrait de la même époque, à peu près dans le même costume, robe de velours noir, à plastron blanc, toque noire, à plumes rouges et blanches. Hélène Fourment est vue de trois quarts et non de face comme sur l’autre portrait. La peinture est légère au point que la couleur couvre à peine tout le fond du panneau (Œuvre. N° 942).

Le Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg possède un autre portrait (Œuvre. No 943) de la première ou de la deuxième année après le mariage. Hélène est représentée en pied et debout ; le soleil se joue sur sa chevelure blonde, une ombre transparente voile le front et le cou. Les mains sont posées sur la ceinture; dans l’une elle tient l’éventail de plumes qu’elle porte sur le tableau où on la voit en habits de mariée; elle a sur la poitrine la même chaîne d’or et sur sa robe noire elle porte le même mantelet ouvert sur le devant pour laisser voir les manches de mousseline blanche ; le même col de dentelles lui entoure le cou, mais au lieu d’être relevé, il est à demi rabattu. Elle est coiffée d’un chapeau noir, dont le bord est relevé d’un côté et attaché à l’aide d’un nœud de pierreries. Les grandes plumes d’autruche qui le surmontent, retombent en ondulant sur le bord. Elle a l’air fort distingué dans ces habits de gala et cette attitude gracieuse. Comme les autres, ce portrait est un chef-d’œuvre de peinture, traité largement, mais avec soin, plein de grâce et d’élégance ; les chairs son moelleuses, les mains superbes, le linge blanc tranche sur la robe noire.

Lorsque Rubens eut de nouveau le bonheur d’être père, et que l’enfant commença à marcher, il voulut fournir un nouveau témoignage de son affection pour la mère, et de la joie que lui causait la naissance du rejeton qu’elle venait de lui donner. Il se peignit avec sa jeune famille en pied et de grandeur naturelle (Œuvre. N° 1052). Cette fois encore il se promène au jardin avec sa femme, les roses sont en fleurs, l’eau jaillit de la fontaine et ruisselle dans le bassin. Il contemple la jeune mère d’un œil plein de tendresse et d’amour. Elle est nu-tête, les cheveux relevés par derrière en un chignon, qu’entoure un cercle de pierreries ; d’une main elle tient son éventail de plumes, l’autre repose sur le bras de Rubens et tient les lisières qui guident les pas de l’enfant. Elle porte le large col ouvert et le mantelet noir que nous lui connaissons ; un bijou où s’enchasse une grande perle blanche brille sur sa poitrine. L’enfant porte une robe d’un gris jaunâtre, une bavette blanche, un ruban bleu sur la poitrine et un bourrelet sur la tête. Rubens est placé dans la partie la moins éclairée du tableau et l'ombre de son chapeau lui tombe sur le visage. C’est une figure de second plan, qui ne ressort guère et qui paraît avoir souffert d’une restauration maladroite. La jeune mère au contraire est inondée d’une lumière chaude et éblouissante, et pour mieux faire ressortir la blancheur de son teint, Rubens lui a entouré le visage d’un trait noir ; un reflet doré illumine la tête. Le visage et le sein d’une blancheur de neige, les mains fines et blanches aux longs doigts fuselés, les reflets qui se jouent sur la robe de satin, les fleurs multicolores qui s’épanouissent au bord de la fontaine et le perroquet rouge et bleu qui grimpe le long des tiges, sont d’une couleur large et grasse. En voyant Rubens aux côtés de sa femme, on constate qu’elle était de petite taille. Son mari, qui ne dépassait pas la moyenne, a presqu’une tête de plus qu’elle.

Dans les dernières années de sa vie, il se peignit encore une fois avec sa jeune femme,

Page 1