LA MÈRE DE RUBENS
pardonné; eî plût au ciel que votre délivrance fût à ce prix, elle viendrait nous rendre le bonheur! Hélas! ce n’est pas ce qu’annonce votre lettre. A peine pouvais-je la lire tant il me semblait que mon cœur allait se briser! Je suis tellement troublée que je ne sais ce que j’écris. S’il n’y a plus de pitié en ce monde, à qui irai-je m’adresser? J’implorerai le ciel avec des larmes et des gémissements infinis et j’espère que Dieu m’exaucera en touchant le cœur de ces messieurs afin qu’ils nous épargnent et qu’ils aient compassion de nous; autrement, ils me tueront
en même temps que vous » Et pour que désormais le coupable ne
revienne plus sur un sujet qui doit lui être pénible, elle ajoute en finissant : « N’écrivez plus : votre indigne mari, car tout est oublié (i). »
On aurait pu croire que, tenant en son pouvoir l’auteur de l’affront qui lui avait été fait, la famille de Nassau se débarrasserait de lui au plus vite. Mais une politique plus avisée lui commandait de ne pas céder à ce désir de vengeance. Guillaume de Nassau, par sa propre conduite, avait donné prise à la critique, et comme, au moment où il allait de nouveau recommencer la lutte contre les Espagnols, il avait besoin de toute son autorité, il sentait le fâcheux effet que produirait la divulgation d’un scandale que ses ennemis ne manqueraient pas d’exploiter contre lui. D’accord avec ses frères, les comtes Jean, Louis et Henri, il résolut de faire le silence sur les événements qui venaient de se passer et, en laissant la vie à celui qui l’avait offensé, de représenter son emprisonnement comme motivé par ses menées politiques. La menace faite par Maria Pypelincx de divulguer le secret si on ne respectait pas la vie de son mari contribua donc à le sauver. Mais ce résultat, étant acquis, elle devait désormais travailler à rendre moins dure son incarcération, en attendant qu’elle pût obtenir sa mise en liberté. Afin de ne pas indisposer contre elle la famille de Nassau, elle prit l’engagement de ne confier à aucun des siens ce secret qui l’oppressait. Elle montrait donc au dehors un visage tranquille et affectait la confiance certaine que son mari lui serait bientôt rendu. « C’est un effort de tous les instants, lui écrit-elle, de paraître gaie avec la mort dans l’âme; mais je fais le possible. »
Cependant les jours se passent et l’espoir d’une prompte libération,
(i) Backhuysen van den Brink : Het Huwelyk van Willem van Oranje met Anna van Saxen. Amsterdam, i853; i vol. in-8, p. 164.