‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 142 sur 553 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

n’insiste que là où il faut, dans la mesure où il convient. Sans doute, ici encore on peut trouver à reprendre bien des violences inutiles, des gestes outrés, des musculatures trop accusées ; mais on ne songe guère à ces critiques de détail. On se laisse prendre et subjuguer par cette forte éloquence ; on reconnaît que la fougue et les emportements du peintre étaient de mise en un pareil sujet et que jamais jusque-là, dans l’histoire de l’art, on n’avait rencontré le souffle puissant de vie qui anime, soutient et relie entre eux tous les éléments de ce grand ouvrage. Ce n’est plus une action légendaire, représentée froidement et suivant les traditions reçues, que nous avons sous les yeux ; c’est le drame lui-même qui, avec toutes ses réalités, se déploie et palpite devant nous et comme pour résumer en une figure pathétique et vraiment inspirée toutes les poésies de son sujet, le maître a fait du Divin Crucifié, le nœud vital et l’âme même de sa composition. A la cruauté brutale de ses bourreaux, il oppose la beauté de ce corps de la victime qui, en dépit des clous qui le retiennent et le meurtrissent, se tourne d’un si sublime élan vers le ciel et la douceur idéale de ce visage sur lequel l’artiste a su mettre à la fois tant de tristesse et de souffrance, tant de sereine et ineffable bonté.

Jusque-là nous avions vu Rubens hésitant, un peu timide, essayant de traduire des pensées encore confuses, dans un style âpre, troublé, plein de défaillances, de témérités et d’incorrections. Ici, pour la première fois, il est simple, clair, naturel jusque dans ses exagérations ; il ose être luimême. Presque au lendemain de son mariage, au milieu du bonheur et de la quiétude morale qu’une compagne aimée assure à sa vie domestique, il a pu écouter la voix intérieure de son génie et, sans raffiner, sans faire parade d’une vaine virtuosité, avec une intelligence égale à son talent,, il a peint son premier chef-d’œuvre.

C’est ainsi qu’au moment même où la séparation politique des Provinces-Unies et des Flandres venait d’être consommée par la trêve de 1609, RubenSj comme pour dédommager Anvers de la perte de sa suprématie commerciale, inaugurait dans cette ville le réveil éclatant d’un art dont il devait être la plus glorieuse incarnation. Aux grandes convulsions qui venaient de secouer si profondément le pays, une ère d’apaisement avait succédé, et le gouvernement des Archiducs, avec son programme de tolérance relative et de conciliation, semblait répondre aux aspirations pacifiques de tous. Ce programme trouvait d’ailleurs un puissant appui

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