CHAPITRE VII
par l’élégance de l’écriture aussi bien que par la netteté et la correction de la langue, tranche sur les précédentes (i). Rubens, cette fois, a tenu la plume pour son ami et souvent, par la suite, il continuera à se faire son secrétaire officieux, gardant d’abord l’anonyme, puis intervenant peu à peu lui-même dans cette correspondance. Bientôt même nous le verrons associer son travail à celui de Brueghel et peindre dans ses paysages quelques figures charmantes dans lesquelles il s’efforcera de son mieux d’accorder sa touche et d’harmoniser ses couleurs avec celles de son confrère.
Tous d’eux avaient d’ailleurs des occasions fréquentes de se rencontrer à Bruxelles à la cour des archiducs qui cherchaient à les y attirer. Brueghel, en peignant pour eux ses sujets favoris : les Quatre Éléments^ les Quatre Saisons, les Cinq Sens, la Création, la Tour de Babel, etc., pouvait trouver chez ces princes les innombrables détails — armes, livres, tableaux, fleurs et animaux de toute sorte — qu’il introduisait dans ces peintures et qui lui permettaient de manifester la souplesse et le fini merveilleux de son exécution. D’anciens plans de \di Cour de Brabant, nous font connaître la masse imposante des constructions qui formaient alors le palais ducal, amas confus d’édifices des stvles les plus variés, occupant une situation pittoresque dans la partie la plus élevée de la ville. Un voyageur français, Pierre Bergeron, venu à Bruxelles en 1612, signale de son côté, le luxe des appartements tout remplis d’œuvres d’art, la foule des courtisans et des valets, la richesse des équipages et des écuries, la beauté des jardins et du parc dans lequel, cette année même, Salomon de Caus venait de dessiner un Dédale. Très accessibles à tous, les archiducs, malgré l’austérité de leur dévotion personnelle, se sentaient portés à une tolérance qui répondait à une juste appréciation de l’état du pays, tolérance qu’ils auraient pratiquée plus largement encore si le plus souvent leurs idées de conciliation n’avaient rencontré de vives résistances à Rome et à Madrid où toutes les concessions auxquelles ils auraient été disposés étaient condamnées comme des faiblesses. Ils aimaient du moins, à se mêler aux fêtes populaires et un tableau d’Antoine Sallaert, au Musée de Bruxelles, nous montre au milieu d’un grand concours de spectateurs et des témoignages unanimes de leur admiration, l’infante Isabelle qui, assistant, le i5 mai i6i5, au tir du Grand Serment, sur la place du Sablon,
(1 ! Cette correspondance a été l’objet d’une agréable publication de M. Giovanni Crivelli : Giovanni Brueghel, pittor fiammingo. Un volume in-ti. Milan, i86b.
COMMANDE DE LA DESCENTE DE CROIX. i5q
vient d’abattre d’une flèche l’oiseau élevé à la hauteur du clocher.
La bienveillance naturelle avec laquelle Albert et Isabelle traitaient leurs sujets s’exerçait plus activement encore vis-à-vis des artistes, et plus d’une fois on avait vu ces princes servir de parrain ou de marraine à leurs enfants et leur donner des preuves marquées de leur sympathie. On conçoit aisément le crédit dont Rubens jouissait auprès d’eux. Il logeait sans doute dans leur palais quand il était mandé à Bruxelles pour leur service et son talent, aussi bien que la distinction de son esprit et le charme de sa conversation, le désignaient à leur faveur. Peu à peu même, ayant reconnu la sûreté de son jugement, ils prenaient plaisir à s’entretenir avec lui des affaires de l’État. Sa franchise autant que sa discrétion lui avaient mérité toute leur confiance. Mais, loin de chercher à s’en prévaloir et de pousser jusqu’au bout sa fortune, il conservait ce tact et cet esprit de modération qui devaient si bien le servir dans la conduite de sa vie. Il connaissait trop maintenant le prix de son indépendance pour rester longtemps absent de son cher foyer et sans se soustraire jamais aux obligations de sa charge, il était heureux de retrouver, en retournant à Anvers, sa vie tranquille et ses habitudes de travail régulier.
Une importante commande allait, du reste, bientôt le retenir chez lui et absorber pendant longtemps son activité. C’est probablement à l’amicale intervention de Rockox qu’il devait cette commande, car celui-ci était le chef du Serment des Arquebusiers quand cette corporation chargea Rubens de peindre pour elle un grand Triptyque destiné à la décoration de l’autel qui lui était réservé dans la Cathédrale d’Anvers. Bien différentes des associations militaires de la Hollande, qui peu à peu avaient pris un caractère purement civique, les Serments d’arbalétriers ou d’arquebusiers conservaient en Flandre leurs attaches religieuses, et, fidèles à leurs traditions primitives, elles étaient restées de véritables Confréries. Placés sous l’invocation de saint Christophe, les arquebusiers d’Anvers proposèrent à Rubens de chercher dans la légende de ce saint les traits qui lui sembleraient les plus dignes d’être reproduits. Mais l’artiste, ne trouvant pas, sans doute, que ces épisodes pussent offrir un intérêt suffisant, demanda et obtint de ne pas rester enfermé dans les limites qui lui étaient imposées. Élargissant donc son sujet, grâce à une extension un peu subtile du nom grec Christop horos (Porte-Christ), Rubens imagina de faire figurer dans sa décoration tous les personnages