CHAPITRE PREMIER
Le 27 avril 1574, une joie en même temps qu’une charge nouvelle étaient survenues aux deux époux. Un fils leur était né qui fut appelé Philippe et qui, pendant sa trop courte vie, devait toujours rester le frère bienaimé de Pierre-Paul, le grand artiste. Mais le ménage vivait dans une gêne extrême, aggravée encore par les vexations incessantes auxquelles il était en butte de la part des Nassau qui, par tous les moyens, s’ingéniaient à extorquer à ces pauvres gens le plus d’argent qu’ils pouvaient.
Des requêtes désespérées ayant pour objet d’obtenir sinon une entière libération, du moins la permission pour la famille de vivre à Cologne, où elle aurait trouvé plus de facilités, étaient restées sans effet. Il avait fallu continuer une vie d’autant plus difficile que la petite rente servie aux Rubens, sur la caution qu’ils avaient fournie, ne leur était que très irrégulièrement payée, et c’est encore à Siegen que, le 28 juin 1677, dans le dénuement le plus complet. Maria Pypelincx accouchait de l’enfant qui devait assurer à ce nom de Rubens, alors voué à l’obscurité et aux humiliations les plus cruelles, la plus haute célébrité. A raison de la fête des deux saints dont la solennité tombait le lendemain, cet enfant recevait au baptême les prénoms de Pierre-Paul ; mais sa naissance ne devait pas laisser plus de traces que celle de son frère Philippe, et ce silence volontaire fait autour de son berceau se rattachait, nous le verrons, à un ensemble de précautions destinées à laisser dans l’oubli tous les commencements de cette glorieuse existence.
Peu de temps après, en 1578, sur de nouvelles requêtes, et grâce à de nouveaux sacrifices, la famille obtenait enfin l’autorisation d’aller s’établir à Cologne, où elle connut des jours plus tranquilles. Jean Rubens trouvait à y utiliser un peu son savoir comme juriste, et Maria, toujours active et courageuse, tout en s’occupant avec une tendre sollicitude de l’éducation de ses enfants, avait pris chez elle quelques pensionnaires, afin d’améliorer un peu la situation. Son dévouement et ses efforts avaient même touché plusieurs personnes charitables qui lui avaient fait des avances pour monter un petit commerce. Mais ce bonheur relatif, si chèrement acquis, si souvent traversé par des inquiétudes mortelles, allait s’écrouler tout d’un coup sur l’ordre imprévu qui, au mois de septembre 1682, était signifié à Rubens de quitter Cologne pour revenir au plus vite à Siegen. Qu’avait-il fait pour mériter cette disgrâce ajoutée à