‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 160 sur 553 · CHAPITRE VH · texte numérisé non relu

CHAPITRE VH

grande que soit l’intervention de l’art dans cette œuvre entièrement inventée, il semble, tant l’aspect est saisissant, qu’elle ait été copiée d’après la réalité elle-même. L’inspiration, en apparence très spontanée, s’appuie sur une observation exacte des choses, et pour concevoir avec cette force d’émotion un sujet si beau, mais si difficile à traiter, il fallait le concours d’une âme tendre, d’une imagination singulièrement féconde, d’un esprit aussi clairvoyant que pondéré. Par le rythme heureux des masses, par la façon dont leurs silhouettes s’épousent et sont reliées entre elles, la composition est en intime accord avec la scène. Dégagez par la pensée la construction du tableau, essayez de pénétrer sa géométrie cachée, vous verrez avec quelle solidité elle est établie, avec quelle habileté et quel naturel les personnages y sont répartis, étagés, s’équilibrant entre eux, se faisant écho l’un à l’autre. En haut, les deux manœuvres presque nus, rudes, indifférents, gagnés pourtant, à leur insu, par la solennité de l’acte, parle respect qu’autour d’eux on prodigue au supplicié. Attentifs, ils viennentde détacher de la croix les bras de la victime, et laissent glisser le cadavre le long du blanc suaire. Au-dessous, s’écartant pour lui livrer passage, Joseph d’Arimathie et Nicodème s’effacent à demi, tout prêts à donner leur aide si elle était nécessaire. En bas, debout, la Vierge et saint Jean se tiennent plus rapprochés, le disciple bien-aimé surtout, qui sorti maintenant de sa torpeur, a besoin d’agir et veut, presque seul, supporter tout le poids du cadavre de son maître. Plus bas encore, agenouillées sur le sol, Madeleine et Marie Cléophas se serrent, s’appuient l’une contre l’autre, comme pour arrêter la chute et soutenir au point où elles se rejoignent l’effort de ces lignes descendantes qui viennent aboutir et peser sur elles. Enfin, bien au milieu, le cadavre abandonné à lui-même, et autour duquel ces mains tendues, ces visages affligés et compatissants forment comme une auréole d’amour et de tendre piété.

Ainsi que dans VÉrection de la Croix, ce pauvre corps inerte est bien le centre du tableau ; affaissé, tassé, replié sur lui-même il garde dans cette attitude passive, mais délicatement infléchie, quelque chose de la souplesse de la vie. Tout à l’heure, au moment où il était élevé sur le bois fatal, son corps meurtri, encore plein de beauté et comme soulevé par l’ardeur de ses aspirations, semblait avec les lignes maîtresses du tableau monter glorieusement vers le ciel ; ici, au contraire, cette dépouille livide, tout ce qui reste de lui, s’abaisse et s’écoule vers la terre. Mais tandis que, jus-

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