LA DESCENTE DE CROIX
qu’au terme de son lent martyre, il était demeuré seul, livré sans merci à toutes les amertumes de sa pensée, à toutes les affres de son agonie, maintenant qu’il a cessé de souffrir, ceux qui lui étaient chers sont revenus ; ils s’empressent impuissants autour de lui. Tant qu’il est encore là, bien que déjà il ne leur appartienne plus, ses amis lui prodiguent leurs dernières caresses. Ils sentent que bientôt il va leur être enlevé et l’entourent de leurs soins inutiles. Quelle diversité, quelle sincérité d’émotions dans ces figures d’un jet si superbe et d’une conception si personnelle ! Comment dire ce qu’il y a de suprême affliction et de pitié sur le visage désolé de la Vierge, dans le geste machinal de ses bras cherchant à guider à travers l’espace le corps vacillant de son fils, comme si elle redoutait encore pour lui, comme si elle voulait lui éviter des chocs qu’il ne peut plus ressentir ! Et Madeleine, de quel regard ardent et obstiné elle suit ce cadavre qui s’abaisse lentement vers elle et dont « un pied bleuâtre et stigmatisé, effleure d’un contact insaisissable son épaule nue » (i) ! Ne pouvant se détacher de l’objet de son amour, elle essaie de se rendre compte de ce qu’il a éprouvé, de comprendre ce qu’il est maintenant. Elle épie sur ces traits décomposés quelque lueur de pensée, elle guette sur cette poitrine immobile le battement d’un souffle disparu ; elle ne trouve que la froideur glacée de la mort pour répondre à ses fiévreuses interrogations. Pour la première fois nous vovons apparaître dans l’œuvre de Rubens ce type poétique de la pécheresse, type qui lui appartient désormais, auquel il ne se lassera pas de revenir pour le transformer peu à peu, pour le parer de plus de grâce, d’attendrissement et de jeunesse, pour donner à ses attitudes une souplesse plus élégante et mettre comme un reste de coquetterie involontaire dans leur abandon. Ici ses formes sont encore un peu trop épaisses et trop ramassées ; ses traits n’ont pas grande distinction. Jamais cependant Rubens ne saura exprimer son désespoir d’une manière plus poignante, et nous montrer avec des moyens plus simples, la stupeur et le brisement d’une âme abîmée dans sa douleur. « Et quant à cette belle tête du Christ lui-même, inspirée et souffrante, virile et tendre, avec ses cheveux collés aux tempes, ses sueurs, ses ardeurs, sa douleur, ses yeux miroitants de lueurs célestes et son extase, quel est le maître sincère qui, même aux beaux temps de l’Italie,
(i) Les Maîtres d'autrefois, p. 81.