SOUPLESSE DU TALENT UE RUBENS
Seuls, le manteau jaune à revers rose pâle jeté sur les épaules de Madeleine, le doux incarnat de son charmant visage et l’or de ses blonds cheveux épars ajoutent une note plus tendre à l’austérité de cet ensemble. Les étoffes très simplement peintes contrastent avec la délicatesse extrême de la touche dans les carnations, surtout dans cette noble figure du Christ qui, avec sa belle tête inclinée vers sa mère, la courbe élégante de son corps et l’abandon de tous ses membres, est certainement une des plus exquises créations du maître.
On comprend mieux les ressources d’une nature aussi richement douée, quand on voit ainsi l’artiste tirer d’un même épisode des acceptions si nombreuses et si variées. Ce n’est pas à force de subtilités et d’efforts que Rubens renouvelle ces grands sujets. Son clair bon sens suffît à cette tâche et sans s’épuiser en de vaines recherches, il profite des moyens d’expression dont il dispose. Là où d’autres raffinent, s’embarrassent, compromettent leur travail par des hésitations et des exigences trop compliquées, il va droit son chemin, avec la confiance d’un homme assuré d’être dans la bonne voie. Comme le dit Delacroix, « il est dans la situation d’un artisan qui exécute le métier qu’il sait, sans chercher à l’infini des perfectionnements. Il fait avec ce qu’il sait, par conséquent sans gêne pour sa pensée.... Ses sublimes idées sont traduites par des formes que les gens superficiels accusent de monotonie, sans parler de leurs autres griefs. Cette monotonie ne déplaît pas à l’homme qui a sondé les secrets de l’art. Ce retour aux mêmes formes est à la fois le cachet du grand maître et en même temps la suite de l’entraînement irrésistible d’une main savante et exercée. Il en résulte l’impression de la facilité avec laquelle ces ouvrages ont été produits, sentiment qui ajoute à la force de ces ouvrages.... En voulant châtier la forme, il perdrait cet élan et cette liberté qui donnent l’unité et l’action (i) ».
Mais s’il emploie, sans trop chercher à les améliorer, ces formes un peu massives, il n’aime pas à se répéter. Suivant les conditions qui lui sont faites, suivant les dimensions qu’on lui impose ou les convenances qui ressortent de la destination de son œuvre, il modifie sa composition. Loin de sentir la gêne de ces contraintes, elles sont pour lui un stimulant de plus. Il n’y a donc pas à craindre qu’il se blase de ces répliques ; dans
(i) Journal d’Eugcne Delacroix, t. III. Plon, i8g3.