CHAPITRE Ylll
En tout cas, c’est elle qu’il a intercalée dans la composition des Quatre parties du monde', avec une pose presque identique, la bête y a cependant une expression un peu différente, et le maître l’a représentée foulant de ses pattes de devant des grappes de raisin et comme surexcitée par les fumées de l’ivresse. La collection de l’Albertine nous montre aussi réunis sur la même feuille une dizaine de croquis dessinés à la plume avec une sûreté remarquable, d’après des lions et des lionnes, dans des poses variées. Nous retrouvons la plupart des croquis ( sept sur dix) utilisés dans un tableau qui a fait autrefois partie de la collection du duc d’Hamilton : Daniel dans la Fosse aux Lions, œuvre d’une correction un peu froide et sans grand caractère. Pour le type et l’expression de Daniel lui-même, Rubens s’est servi d’une excellente étude faite par lui d’après le modèle vivant et qu’il a transformée en Saint Sébastien (musée de Berlin), une grande académie, très franchement peinte et dont la tournure serait très élégante, n’était cette lourdeur des rotules qui trop souvent dépare les ligures nues de l’artiste.
Ce n’est pas le seul bénéfice que Rubens devait tirer de ces études de fauves. En même temps qu’il les observait somnolents et condamnés aux longs ennuis d’une étroite captivité, son esprit toujours en travail les lui représentait déployant en liberté toute leur souplesse et leur force. Ces corps émaciés, alanguis, il se les figurait en action, dans des scènes qui pouvaient le mieux faire paraître la férocité de leurs instincts, l’impétuosité de leurs appétits. 11 nous les montrait, dans les Lions du musée de l’Ermitage, transformés par son imagination, les veux ardents, la gueule menaçante, avec toutes les violences de leurs sauvages amours. Ou bien, mieux inspiré encore, et poussant à outrance ces crescendo de vie et de mouvement auxquels il se complaît, il peignait la dramatique Chasse aux Lions de la Pinacothèque, dont l’Ermitage possède aussi une esquisse. Rien de plus saisissant que cette composition où, animés d’une pareille furie, bêtes et gens sont confondus dans une lutte acharnée. Cernés, harcelés, blessés par les chasseurs, les deux lions se défendent avec rage, de leurs dents et de leurs griffes, contre leurs agresseurs. Ceuxci effarés, hors d’eux-mêmes, les frappent à coups redoublés de leurs lances et de leurs glaives. Dans ce tumulte effroyable, parmi ces chevaux cabrés, frémissants de crainte ou de douleur, où que le regard se porte, ce ne sont que plaies qui saignent, chairs profondément déchirées, visages mena-