CHAPITRE IX
où des insectes, des papillons, des oiseaux et même un petit ouistiti, se jouent parmi des anémones, des lis, des tulipes, des iris, des œillets et bien d’autres fleurs encore peintes avec un fini prodigieux, Brueghel a cependant pris soin de ne pas trop attirer l’attention. Il s’efface modestement devant son illustre confrère, dont la Madone, placée au centre de la couronne, reste bien le sujet principal et brille d’un merveilleux éclat.
La Pinacothèque de Munich nous offre aussi plusieurs spécimens remarquables de la collaboration des deux artistes : une autre couronne de mignonnes fleurettes encadrant une Vierge avec l’Enfant Jésus et autour de cette couronne, un essaim de petits anges groupés dans les attitudes les plus variées ; et un Sommeil de Diane, de dimensions plus restreintes où la finesse extrême de l’exécution s’allie à une puissance de ton singulière. Mais l’ouvrage le plus accompli de tous ceux auxquels ils ont travaillé de concert est le Paradis terrestre de La Haye, un véritable chef d’œuvre. Jamais Rubens n’a caressé d’un pinceau plus moelleux des formes féminines, jamais il ne les a enveloppées d’ombres plus claires, plus blondes et plus transparentes que dans cette blanche figure d’Ève, d’une tournure si élégante et si gracieuse. force de souplesse et de fini, sa touche, cette fois, s’harmonise complètement avec celle de Brueghel. Quant aux paysages et aux innombrables animaux peints par celui-ci, ils sont admirables de vérité et de rendu. On dirait que, piqués d’honneur, les deux artistes ont rivalisé de talent dans cette lutte courtoise, et c’est avec la fierté légitime d’une perfection pareille qu’ils ont pu, au bas de ce précieux panneau, associer leurs deux signatures :
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L’amitié qui régnait entre eux devait rester jusqu’au bout sans nuages, et à la mort de Brueghel, Rubens était nommé avec trois autres de ses amis : Corneille Schut, Paul de Halmale et Henri van Balen, tuteur des enfants mineurs qu’il avait laissés. 11 est probable qu’en cette qualité, il s’occupa lui-même de l’avenir de ces enfants ; du moins, il figurait comme témoin, le i3 janvier i636, au mariage de l’une de ses pupilles, Catherine, avec le peintre J. -B. Borrekens, et il contribua probablement d’une manière plus directe encore à faire épouser Anne, l’avant-der-
RUBENS ET VAN DYCK
nière fille de Brueghel, par David Teniers. En tout cas, il assistait également à ce mariage en qualité de témoin, le 22 avril 1687, et l’année d’après, Hélène Fourment, sa seconde femme, devait être marraine du premier enfant né de cette union.
La bonté du maître et l’aménité de son caractère, jointes à une supériorité reconnue de tous, expliquent assez l’ascendant qu’il exerçait sur ses contemporains. Plus que tout autre, un jeune peintre, — après lui l’artiste le plus éminent que l’école flamande ait produit, — van Dyck, devait la subir, car il fut à ce moment, et pendant plusieurs années, son collaborateur préféré. C’est bien lui que vise Rubens, lorsque, sous la désignation « du meilleur de ses élèves (il meglior mio discepolo) », il le donne comme l’auteur dJ Achille parmi les filles de Lycomède, en proposant à sir Dudley Carleton l’achat de ce tableau. (Lettre du 28 avril 1618.) A vrai dire, cependant, van Dyck n’a pas été l’élève de Rubens. Issu d’une famille d’Anvers riche et considérée, il avait à peine dix ans, lorsqu’en 1609 il entrait dans l’atelier d’Henri van Balen et dès le 1 1 février 1618, il était reçu franc-maître. Avec son joli visage et sa prodigieuse précocité, il réunissait déjà en lui toutes les grâces de la jeunesse et du talent ; mais, séduit par le génie de son célèbre compatriote et sentant tout le profit qu’il pouvait tirer de ses enseignements, il avait voulu s’attacher à lui. Roger de Piles nous apprend que des amis communs avaient obtenu que « Rubens le reçût chez lui et que cet excellent homme, dès qu’il eut reconnu les belles dispositions que van Dvck avait pour la peinture, conçut pour lui une affection particulière et prit beaucoup de soin à l’instruire. Le progrès que van Dyck faisait n’était pas inutile à son maître qui, accablé de beaucoup d’ouvrages, se trouvait secouru par lui pour achever plusieurs toiles que l’on prenait pour être entièrement de Rubens ».
Quelques tableaux exécutés par van Dyck à cette époque nous permettent d’apprécier quelle était alors sa façon de peindre. Le Silène ivre, de la galerie de Dresde, qui porte son monogramme, est probablement un de ses premiers ouvrages. Tandis que la composition, l’attitude du vieillard, la draperie rouge de son compagnon et le ciel d’un gris neutre sur lequel se détachent les personnages accusent clairement l’influence de Rubens, on relève déjà dans ce tableau bien des traits propres à son collaborateur. Citons entre autres : la pâleur du visage de