CHAPITRE IX
entré chez Rubens. De bonne heure, il s’était fait connaître par son mérite précoce et dans une lettre qu’il écrivait d’Anvers le 17 juillet 1620 au comte d’Arundel, un des agents de ce dernier lui parle du talent de ce jeune homme « qui commence à être presque aussi estimé que celui de son maître; mais comme il appartient à une des familles les plus riches de la ville, il sera difficile de le décider à la quitter ». L’artiste cependant devait bientôt céder aux sollicitations qui lui étaient faites à à ce sujet et à la date du 26 décembre de la même année, Tobie Mathew qui servait d’intermédiaire à sir Dudley Carleton pour ses achats d’objets d’art, lui écrivait : « Votre Seigneurie a sans doute appris que van Dvck, le célèbre élève de Rubens, est parti pour l’Angleterre où le roi lui accorde une pension de 100 livres sterling. » Mais ce premier séjour fait par van Dvck à Londres ne fut pas de longue durée, car, le 28 février suivant, un passeport valable pour huit mois lui était délivré. Combien de temps dura cette absence? on l’ignore; ce qui est certain, c’est que l’artiste était de retour en Angleterre peu après le 8 avril 1621 et qu’en novembre 1622, il a\ait dû, en toute hâte, re\enir à Anvers, où il était rappelé pour assister aux derniers moments de son père. On sait qu’après la mort de celui-ci ( V*' décembre 1622), il partait pour l’Italie. Il n’avait donc guère passé que trois ans dans l’atelier de Rubens, et pour venir à bout de toutes les œu^•res que nous avons signalées, il ne fallait pas moins que son habileté expéditive jointe à une prodigieuse activité. A cet ensemble de tra^■aux déjà formidable, il faut ajouter encore d’assez nombreux portraits peints par van Dyck à cette époque. Il serait extraordinaire, en etTet, étant donnée sa précocité, qu’il n’eût rien produit dans le genre où il devait exceller; et pourtant jusqu’à ces dernières années, ses biographes étaient restés muets à cet égard. Tout au plus, citait-on comme les seuls ouvrages qui eussent été conservés de ses débuts un portrait d’homme appartenant à M. A. de la Faille à Anvers et deux autres portraits qui se trouveraient en Pologne et au revers desquels, au dire de Mois (ij, se lisait l’inscription suivante : « Peints par moi, Antoine van Dyck, en 1618 à l’âge de dix-neuf ans. »
Avec la sagacité qui lui avait déjà permis de restituer à Rembrandt des oeu\ res de jeunesse jusqu’alors ignorées, M. Bode, en appelant l’atten-
1) jVo/es sur Rubens; manuscrit de la Bibliothèque royale de Bruxelles.
IMP.DRAEGER. PARIS
RUBENS ET VAN DYCK
tion sur les premiers portraits de van Dyck, a rendu un nouveau service à la critique. Mais peut-être s’est-il laissé aller un peu trop facilement à grossir cette liste outre mesure en retirant à Rubens tous les portraits de cette époque qui lui étaient attribués pour les reporter à van Dyck. Tandis que, dans la première des études consacrées à ce sujet ('i'), il croit qu’on peut compter par douzaines ces portraits, dans la seconde (2) il en évalue le nombre à plus d’une cinquantaine, ce qui nous semble excessif. La question est délicate et mérite d’être examinée de près. Bien que nos conclusions diffèrent sensiblement de celles de M. Bode, nous croyons, comme lui, que c’est surtout dans la Galerie de Dresde et dans celle du prince Liechtenstein à Vienne que cette étude peut être faite de la manière la plus utile, à raison des facilités de rapprochements et de comparaisons que présentent ces deux collections.
D’après les tableaux de la jeunesse de van D}'ck que possède la Galerie de Dresde, nous avons déjà dit quels étaient les caractères distinctifs de son exécution à cette époque. Ces caractères, nous les retrouvons identiquement dans le Portrait d’un homme âgé de quarante-et-un ans, daté de i6ig, qui, au musée de Bruxelles, est faussement attribué à Rubens ; dans le beau portrait d’Isabelle Brant ( musée de l’Ermitage) laissé à son maître par van Dyck avant son départ pour l’Italie, ainsi que dans le buste de Jeune Homme et dans le Portrait de Dame avec un enfant, tous deux au musée de Dresde (n°^ 1028 A et 1028 B). Tous ces ouvrages d’ailleurs sont reconnus par la critique comme étant incontestablement de van Dyck et le dernier surtout nous paraît un spécimen accompli de sa manière à cette époque, à raison de la délicatesse un peu menue de la facture, du fondu de la couleur et d’une élégance de dessin qui tend à exagérer un peu la finesse des traits, l’ovale allongé des visages et la sveltesse aristocratique des mains. Mais si, d’accord avec M. Bode, nous croyons qu’il est juste d’affirmer l’attribution de ce portrait de femme à ^■an Dyck, c’est à Rubens, suivant nous, qu’il convient, en revanche, de restituer celui de l’homme mettant ses gants (n° 1028 G) placé dans ce même musée, tout à côté, et par conséquent dans les conditions les plus favorables pour les comparer entre eux. Remarquons d’abord qu’il n’est
(1) Elle se trouve dans le bel ouvrage publié par M. Bode sur la galerie de Berlin ; ‘Die Gemaelde der Kœniglichen Mtiseen.
(2) Elle a paru dans les Graphischen Künstc, sous le titre : Die Liechtenstein' sche Galerie. Vienne, 1888 et 1889