‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 209 sur 553 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

venons de citer, il y avait lieu d’établir les distinctions que nous avons faites. Aux raisons techniques invoquées par nous, il convient, du reste, de joindre des considérations d’un ordre plus général qui sont également probantes. En énumérant les œuvres importantes que van Dvck avait peintes dans sa jeunesse, nous avons dit quelle somme énorme de travail il avait fournie dans le court intervalle de temps, trois années environ, pendant lequel il avait été l’aide de Rubens. Comment à ce total déjà formidable pourrait-on ajouter plus de cinquante portraits, tous soignés et de grandes dimensions ! Il y a là, rien qu’au point de vue matériel, une impossibilité évidente. L’impossibilité morale n’est guère moindre. Toutes ces œu\res dont on surcharge ainsi l’activité de van Dvck, on les ôte à Rubens qui, à ce moment, en pleine force de production, se serait condamné à une inaction relative contre laquelle protestent ses habitudes laborieuses et sa fécondité. Comment aussi, en possession de toute sa gloire, aurait-il éconduit tant de personnages considérables qui s’adressaient à lui, pour les renvover à son jeune disciple? Comment ceux-ci se seraient-ils tous prêté à cette substitution et comment lui n’en aurait-il peint aucun? Enfin, et c’est là une raison également sérieuse, tandis qu’il nous paraît juste de ne pas retirer à Rubens des portraits qui étant conformes à sa manière marquent une étape logique dans la progression de son talent, il v aurait un véritable contresens à les attribuer à van Dvck qui, dans ce cas, à peine entré chez le maître lui eût été d’emblée supérieur. Au lieu de ces écarts brusques et incompréhensibles dans la succession de leurs œuvres à tous deux, n’est-il pas plus juste de penser que l’un et l’autre ont suivi leur pente naturelle. Pendant que Rubens, déjà très fixé dans sa voie, tout en conservant ses qualités maîtresses de force et d’ampleur, ira de plus en plus vers l’éclat, la fraîcheur et l’expression pénétrante de la vie, van Dvck, encore hésitant, profitera de son mieux des exemples qu’il a sous les yeux et il gardera toujours le pli qu’un génie si puissant a imprimé sur sa nature souple et facile. Comme l’a si bien dit Fromentin : « \'an Dvck tout entier serait inexplicable si l’on n’avait pas devant les veux la lumière solaire d’où lui viennent tant de beaux reflets. On chercherait qui lui a appris ces manières nouvelles, enseigné ce libre langage qui n’a plus rien du langage ancien. On verrait en lui des lueurs venues d’ailleurs et finalement on soupçonnerait qu’il doit }' a^■oir eu dans son

IMP. PRAEGER. PARIS

RUBENS ET VAN DYCK

voisinage un grand astre disparu (i). » Mais bientôt, sous une autre influence, celle de Titien, vers lequel il se sentira porté par un attrait plus vif encore, van Dyck se rapprochera de plus en plus dans ses portraits de cette élégance affinée qu’ont produite en Italie une civilisation plus ancienne et une culture plus haute. En regard de ces types d’hommes robustes, de carrure massive, un peu épaisse, et de ces femmes de santé trop florissante, aux carnations molles et éclatantes que lui offraient les Flandres et dont Rubens nous a montré les fidèles images, il peindra ces gentilshommes, ces cavaliers à la tournure dégagée, aux accoutrements pittoresques et ces grandes dames d’une distinction si exquise, avec leurs belles mains pendantes et leurs poses un peu alanguies qui font aujourd’hui la grâce et la parure de nos Musées. Entre les portraits exécutés par les deux peintres on trouverait facilement les m.êmes contrastes qu’entre leurs personnes elles-mêmes : l’un d’aspect plus viril, avec plus de volonté dans le regard, avec plus d’autorité dans les traits; l’autre avec son joli visage, sa désinvolture séduisante, sa physionomie éveillée, ses yeux caressants où se reflète une âme tendre, facile aux entraînements, préparée à toutes les séductions du luxe et de la volupté.

En tout cas, à l’entrée de sa brillante carrière, van Dyck aura tiré un singulier profit de ce séjour fait chez Rubens. C’est sur ses conseils, d’ailleurs, qu’il se décidera à ce voyage d’Italie qui devait avoir des conséquences si heureuses pour son développement. En vivant chez son maître, à côté des œuvres originales de Titien ou des copies que celui-ci avait réunies, il était préparé à ce voyage auquel tous ses instincts le poussaient. Quant à la prétendue jalousie à laquelle Rubens aurait cédé en engageant son jeune ami à quitter Anvers, afin de se débarrasser d’un rival qui commençait à lui porter ombrage, c’est là une pure invention que les biographes du siècle dernier, plus friands d’anecdotes apocryphes que respectueux de la vérité, ont glissée dans leurs écrits fantaisistes. La vie entière de Rubens proteste contre une pareille allégation et c’est en vain qu’on y chercherait la trace d’un sentiment aussi bas. La façon dont il a toujours parlé de van Dyck, les éloges qu’en toute occasion il lui prodiguait, son désir de le mettre en évidence, le soin qu’il prend de

(i) Les Maîtres d'autrefois, p. i5i .

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