LE COUP DE LANCE
que Rubens a, ce jour-là, fait vœu de pauvreté en réduisant les couleurs de sa palette au strict nécessaire; mais de cette indigence volontaire il a su tirer le parti le plus éloquent, celui qui convenait le mieux à l’intimité et à la tristesse d’un pareil sujet.
Si Fromentin n’a pas trop exalté cette admirable peinture en la donnant comme un des plus purs chefs-d’œuvre de l’art, peut-être s’est-il montré un peu sévère, un peu injuste même pour un autre tableau de cette époque, le Coup de Lance du Musée d’Anvers — commandé à l’artiste par son ami le bourgmestre Rockox, il ornait autrefois le maîtreautel de l’église des Récollets — qu’il trouve « décousu avec de grands vides, des aigreurs, de vastes taches un peu arbitraires, belles en soi, mais de rapports douteux;... somme toute, une œuvre incohérente, en quelque sorte conçue par fragments, dont les morceaux pris isolément donneraient l’idée d’une de ses plus belles pages». Sauf le manteau rouge de saint Jean, « trop entier et mai appuyé », nous avouons ne pas comprendre les réserves de Fromentin, et avec de bons juges, il nous paraît, au contraire, que, par la splendeur de l’effet décoratif et la force de l’expression, ie Coup de Lance tient une des premières places dans l’œuvre de Rubens. L’effet de ces figures qui vers la gauche s’enlèvent en vigueur sur un ciel clair, tandis qu’à droite elles se détachent avec éclat sur les nuées assombries, est à la fois très puissant et plein de modulations exquises. Cette science de la répartition de la lumière, qui est une des supériorités habituelles de Rubens, atteint ici une perfection merveilleuse. Malgré la complexité des mouvements et l’arabesque de ses découpures, la silhouette générale est demeurée simple et très franche. Mais si de loin le tableau vous attire, les beautés de détail qu’il contient méritent de vous retenir longuement, surtout cette poétique figure de Madeleine, enveloppée de ses blonds cheveux, si tendre, si belle, si séduisante dans son désespoir, et le geste ineffable par lequel elle voudrait protéger contre une dernière profanation le cadavre de celui qu’elle pleure. Avec quel à propos, quel sens exquis de la mesure, tout concourt à donner à cette œuvre admirable la plus touchante signification! Avec quel art, les contrastes heureux de la couleur viennent ici se résoudre en une harmonie totale, très puissante, très pathétique, en intime accord avec ie caractère de la scène et avec l’extrême diversité des sentiments qu’il s’agissait d’exprimer !
Malgré leurs grandes dimensions, la Communion de Saint François (4111.20 de hautsur 2 ni. 35) et le Cou/>^^e Lance (4m. 24 de haut sur 3m. 10), sont peints sur bois. Il est certain que Rubens avait une prédilection marquée pour cette matière plus résistante que la toile et qu’il employait,
le plus souvent qu’il pouvait, ces panneaux préparés au plâtre, sur lesquels sa facture était à la fois plus vive et plus ferme. C’est cependant sur toile que, vers cette époque, il a exécuté un autre de ses chefs-d’œuvre : Saint Ambroise refusant à Théodose l’entrée de l’église à la suite du massacre de Thessalonique, ouVrage d’une conservation admirable et qui appartient au Musée de Vienne. On comprend qu’un pareil sujet ait tenté un esprit comme le sien. Si l’épisode en lui-même peut sembler de peu d’importance, en réalité, il nous montre aux prises les deux grandes forces qui se partagent l’empire du monde. Au fond de cet incident particulier se retrouve, en effet, l’éternel conflit du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. La composition met clairement en lumière les circonstances et la grandeur du débat. D’un côté, le chef d’un vaste empire, au comble de la prospérité, dans tout l’enivrement de ses récentes victoires. Théodose, couronné de lauriers, son manteau de pourpre jeté sur son costume militaire, s’avance vers l’entrée de l’église, avec son cortège de courtisans; de l’autre, le saint, un vieillard coiffé de la mitre et couvert de ses ornements épiscopaux, s’oppose à son passage. Agités par des impressions bien diverses, les assistants attendent l’issue
LE SANGLIER DE CALYDON. (Musée de Cassel . )