CHAPITRE X
oublier £on rang, le saint, en revanche, avec sa figure vénérable et la dignité de son maintien, est superbe de calme, d’inflexible douceur et d’autorité. Jamais la faiblesse de l’âge, unie à la puissance morale d'une conviction supérieure, n’a revêtu un aspect plus auguste. Du reste, pas de contrastes violents, ni dans la lumière, ni dans la couleur; mais sous un jour égal, un dessin posé, des nuances moyennes et prochaines, mises en valeur par l’emploi le plus judicieux de gris très savamment répartis : gris bleuâtre d’un ciel léger et profond; gris plus soutenus de l’architecture, des degrés et du terrain; gris de fer des armures des courtisans et du camailde l’un des prêtres; gris verdâtres d’un bout d’horizon qui apparaît entre les personnages. Ainsi encadrées et rehaussées, les colorations, bien que discrètes, ont tout leur prix, et en même temps qu’il donnait à saint Ambroise la majesté la plus imposante, l’artiste parait cette noble figure de toutes les séductions de son pinceau. Le visage du saint, dont une longue barbe blanche relève encore la fraîcheur vermeille, et sa chape, où les ornements d’or se mêlent si richement aux verts d’un brocart aux larges plis, attirent aussitôt sur lui l’attention. Dans sa magnifique simplicité, la scène est éloquente. Elle manifeste excellemment la souplesse de talent d’un maître qui, en abordant les sujets les plus variés, peut traiter chacun d’eux dans le mode qui lui convient le mieux. Par la gravité, le naturel et l’élévation du style, l’artiste a parlé ici le vrai langage de l’histoire.
Rubens se sentait fait pour ces grands ouvrages dans lesquels il pouvait â la fois manifester sa fécondité, l’ampleur de ses conceptions, les ressources infinies dont il disposait pour les exprimer. Après les œuvres éclatantes qu’il avait déjà produites, c’est avec un sentiment bien légitime de confiance en lui-même que, le i3 septembre 1621, il écrivait à William Trumbull, agent diplomatique de Jacques P'' dans les Flandres, en lui offrant ses services : « Telles choses ont plus de grâce et de véhémence en un grand tableau qu’en un petit. Je voudrais bien que cette peinture pour la galerie de Mgr le prince de Galles fût de proportion plus grande, pour ce que la capacité du tableau nous rend plus de courage pour expliquer bien et vraisembablement notre concept. » Et à la fin de cette même lettre, revenant à la charge à propos de la décoration de la Grande Salle de M’itehall, dont la reconstruction était déjà projetée, il ajoute : « Je confesse d’être par un instinct naturel plus propre à faire des
LA BATAI LLP: DES AMAZONES.
ouvrages bien grands que de petites curiosités. Chacun a sa grâce; mon talent est tel que jamais entreprise, encore qu’elle fût démesurée en quantité et diversité du sujet, n’a surmonté mon courage. »
On ne saurait caractériser le génie de Rubens aussi justement qu’il le fait ici lui-même, et toutes les fois que dans ses grandes toiles, sans laisser trop de part à la collaboration de ses élèves, il s’est donné pleinement carrière, la sûreté et l’aisance avec lesquelles il se meut sur les plus vastes espaces justifient assez son dire. Et cependant, il faut bien le reconnaître, c’est encore dans les ouvrages de dimensions moyennes que d’ordinaire il a le mieux donné sa mesure. Son génie y éclate plus librement et laisse à ses créations une plus chaude empreinte. Comme il en embrasse mieux l’ensemble, il sait mieux en concentrer l’impression. Sa facture plus vive y est aussi plus personnelle, et en insistant là où il faut, il excelle à marquer de traits plus significatifs l’expression de sa pensée. Nous n’en pourrions citer une meilleure preuve que cette Bataille des Amayones (de la Pinacothèque de Munich) qu’il peignit vers la même époque pour un des principaux amateurs d’Anvers, Corneille van der Geest qui, nous l’avons vu, s’était utilement employé, dès i6io, à lui assurer la commande du triptyque de l’Érection de la Croix.
Le soin que mit l’artiste à son œuvre montre assez le désir qu’il avait de satisfaire un connaisseur aussi distingué. Le neveu du maître, Philippe Rubens, d’après ses souvenirs, dit que la Bataille des A mayones fut peinte vers i6i5, et M. Max Rooses en place l’exécution de i6io à 1612. A raison du caractère et de la perfection de cette exécution, nous croyons que le tableau est postérieur de quelques années. Dans une lettre écrite à Pierre van Veen, le 19 juin 1622, Rubens l’informe que Vorsterman n’a pu encore finir la gravure qu’il en fait, bien qu’il en ait déjà touché le prix depuis trois ans, c’est-à-dire en 1619. C’est cette date de 1619 que, d’accord avec le catalogue de la Pinacothèque, nous croyons qu’il convient d’adopter. Inspirée par la Bataille de Constantin de Raphaël, la composition nous montre le dernier effort de la lutte concentrée autour du pont du Thermodon, sur lequel les vainqueurs s’avancent irrésistibles et où les intrépides guerrières essaient encore un semblant de défense. C’est un amas confus de bras qui se lèvent pour frapper, d’armes qui reluisent, de chevaux qui se cabrent, se mordent ou s’abattent avec fracas. Sous l’arche, la rivière roule des eaux vertes.