CHAPITRE XI
Espagne et en Angleterre ne lui avaient plus permis de surveiller, ainsi qu’il tenait à le faire, les reproductions de ses œuvres. Le graveur s’était donc tourné vers van Dvck, avec le talent duquel son tempérament offrait d’ailleurs plus d’affinités et qui devait ainsi tirer un meilleur profit que Rubens lui-même de la peine que celui-ci s’était donnée pour former son interprète (^i). La gravure de la Vierge apparaissant au bienheureux Herman Joseph et celle du Christ déposé de la Croix, toutes deux d’après van Dyck, sont de vrais chefs-d’œuvre, aussi remarquables par la facilité de l’exécution que par l’exactitude.
Avec un mérite supérieur, les deux frères Boëceet Schelte à Bolswert^a ) prêtaient bientôt après à Rubens un concours plus actif. Hollandais d’origine, ils avaient travaillé d’abord à Utrecht à l’école de Bloemaert ; puis après un court séjour à Amsterdam, ils s’étaient fixés à Anvers. Unis par une entière communauté d’idées, ils avaient, avec une pareille docilité et un égal succès, utilisé les conseils de Rubens qui, après avoir pendant quelque temps surveillé leurs travaux avec attention, reconnut qu’il pouvait s’en rapporter pleinement à leur conscience pour l’interprétation des œuvres qu’il leur confiait. On ne peut, en effet, citer qu’un très petit nombre d’épreuves de leurs gravures qui aient été retouchées par lui. Sans présenter toujours une exactitude absolue dans les détails, ces gravures valent surtout par l’aspect de l’ensemble. Avec une largeur extrême et un air de liberté dans le travail, elles donnent bien l’idée du mouvement et de l’éclat décoratif des peintures originales. La justesse du clair-obscur y est toujours obtenue sans efforts, par des contrastes discrets, très habilement ménagés. Les noirs les plus intenses de ces planches conservent leur transparence et leur saveur veloutée. Boëce, l’aîné des deux Bolswert, mort prématurément en lôSq, a beaucoup moins produit que son frère; mais le Jugement de Salomon, la Résurreclion de Lazare, le Coup de Lance et la Cène comptent parmi les meilleures gravures exécutées d’après Rubens. Quant à Schelte, par le nombre et la diversité des sujets qu’il a abordés, pour la souplesse et l’ampleur de sa facture, il mérite d’être placé à côté de Vorsterman.
(i) Pontius a cependant gravé plusieurs tableaux de Rubens, peints dans les dernières années de sa vie, notamment la Vierge entourée de Saints, de la chapelle sépulcrale de l’église Saint- Jacques à .\nvers.
(2, Schelte est une abréviation de Chilpéric, et le nom de Bolswert pris par les deux frères, est celui d'une petite ville de la Frise où ils étaient nés.
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V Adoration des Mages, les deux Saintes Familles, la Conversion de Saint Paul et la Chasse au Lion sont des modèles de franchise et de fidélité. Peut-être la planche de la Pêche Miraculeuse est-elle encore plus remarquable. Ainsi que le fait observer avec raison M. Hymans, Rubens a su lui donner plus de grandeur qu’à sa peinture elle-même, en détachant la silhouette de la composition sur un horizon de ciel et d’eau plus étendu, sans doute à l’imitation de ce qu’avait fait Raphaël en traitant le même sujet. Le sens du pittoresque désignait Schelte à Bolswert pour graver les paysages de Rubens; il montre dans ces gravures une entente singulière de l’harmonie et de la diversité des aspects de la nature. Ses ciels d’un travail très simple sont cependant pleins de profondeur et des premiers plans jusqu’à l’horizon les tailles conduites avec beaucoup d’art donnent bien l’impression des éléments très variés que Rubens introduit dans, ses tableaux et qu’il indique d’une touche si alerte et si sûre, comme en se jouant. Les effets les plus délicats, les plus fugitifs, les ravons du soleil filtrant à travers les nuages ou la vapeur du matin qui s’élève mollement au-dessus des eaux sont rendus avec une grande vérité, sans minutie, d’une main à la fois très légère et très ferme.
A côté des noms de ces maîtres, bien d’autres pourraient être cités, comme celui de Pierre de Jodde et surtout ceux de J. Witdoeck pour son Érection de la Croix et de Marinus qui dans les Miracles de Saint Ignace et dans les Miracles de Saint François Xavier, malgré la multiplicité des épisodes, parvient, tout en se maintenant dans des valeurs moyennes, à conserver une grande unité d’aspect. Mais si, de i63o à 1640, des graveurs habiles continuent à reproduire les compositions de Rubens avec un talent très réel, le contrôle du maître ne se fait plus sentir d’une manière aussi efficace. En réalité, les dix années qui avaient précédé marquent pour l’interprétation de ses œuvres par la gravure la période du plus grand éclat. Cependant, au moment même où l’école formée sous sa direction semble décroître, des productions d’un autre ordre et plus directement émanées de lui allaient caractériser son génie d’une façon plus saisissante. Nous voulons parler des dessins exécutés directement sur bois par Rubens et gravés à ses frais et sous sa direction par Christoffel Jegher. Ce n’était pourtant pas là une nouveauté. Titien dans ses planches gravées par delle Greche et par Boldrini, comme le