CHAPITRE XII
clTet, des chiens de diverses espèces, lévriers, mâtins ou épagneuls, qu’on retrouve, du reste, dans un grand nombre de ses tableaux. Il avait sous la main, à l’écurie, les chevaux que chaque jour il aimait à monter et dont, sans sortir de chez lui, il pouvait ainsi étudier les formes et les allures. De ses fenêtres mêmes, au-dessus de la silhouette accidentée des pignons et des clochers d’Anvers, il découvrait une vaste étendue du ciel, le cours de l’Escaut et les plaines immenses sur lesquelles, poussés par le vent de la mer, les nuages promenaient leurs ombres fugitives et transparentes. C’était là pour cet observateur attentif un spectacle sans cesse renouvelé, toujours plein de vie et de mouvement, tel qu’il pouvait le souhaiter.
Mais quel que fût son désir d’orner sa demeure, Rubens, nous l’avons dit, ne s’était jamais départi de ses habitudes de sage économie. La dépense des constructions, les achats de tableaux, de sculptures, de gemmes, de gravures et de livres avaient donc été échelonnés par lui d’année en année, suivant ses ressources disponibles. Cependant tous ces objets précieux qu’il collectionnait avec passion avaient lini par encombrer son logis et s’y trouvaient exposés pêle-mêle, sans aucun agrément pour le regard. Pour mieux en jouir, dès qu’il l’avait pu, il s’était fait construire un grand bâtiment en forme de rotonde où il avait rangé en bon ordre tous ses trésors. Une des planches de Harrewyn nous offre une vue intérieure de cette rotonde dans l’état où elle était encore en 1692, alors que le chanoine Hillewerve l’avait transformée en chapelle. Mais de Piles, qui tenait ses informations du propre neveu de Rubens, nous en a laissé une description assez détaillée. « Entre sa cour et son jardin, dit-il, il fit bâtir une salle de forme ronde, comme le temple du Panthéon qui est à Rome, et dont le jour n’entre que par le haut et par une seule ouverture qui est le centre du dôme. Cette salle était pleine de bustes, de statues antiques, de tableaux précieux, qu’il avait apportés d’Italie et d’autres choses fort rares et fort curieuses. Tout y était par ordre et par symétrie, et c’est pour cela que ce qui méritait d’y être, n’y pouvant trouver place, servait à orner d’autres chambres dans les appartements de sa maison. » Vers 1618, le gros des constructions était terminé et l’artiste avait pu bientôt après v disposer l’importante collection de Sir Dudley Carleton, qu’il venait récemment d’acquérir. Dans sa relation de la visite faite par lui à Rubens en 1621, le médecin danois, Otto Sperling, raconte qu’il
LE SALON DE RUBENS
« trouva Rubens à son chevalet et que, tout en se tenant à son travail, il se faisait lire Tacite et dictait une lettre. Comme nous nous taisions, ajoute-t-il, craignant de le déranger, il nous adressa la parole, sans interrompre son travail, pendant qu’on continuait la lecture et qu’il achevait de dicter sa lettre, comme pour nous donner la preuve de ses puissantes facultés ». Puis, après qu’un serviteur eût fait parcourir aux visiteurs le palais de l’artiste et montré les antiquités et les statues grecques et romaines qu’il possédait, ils furent introduits dans l’atelier de ses élèves, « une vaste pièce sans fenêtres, mais qui prenait le jour par une large baie pratiquée au milieu du plafond ». Ainsi que le croit M. Max Rooses, nous pensons que le grand atelier éclairé par le haut, où travaillaient ces jeunes gens, devait être une construction isolée, avec un accès indépendant, construction qui disparut sans doute après la mort de Rubens.
Pour compléter ces renseignements, un curieux tableau du Musée de de Stockholm nous permet de jeter un coup d’œil sur l’intérieur même de l’habitation du grand artiste. Depuis longtemps connu sous le nom de Salon de Rubens, il représente un parloir d’une élégante simplicité, dont les fenêtres donnant sur un jardin laissent pénétrer à flots la lumière. La pièce, tendue de cuir verdâtre orné de dessins dorés, — des chimères et des enfants groupés autour de vases et de colonnes, — est meublée avec un goût parfait : au fond, une haute cheminée en marbre noir soutenue par des colonnes de marbre rougeâtre et garnie de grands chenets dorés; à droite, un dressoir en chêne clair et poli; de l’autre côté, sous les fenêtres, une table à pieds massifs, recouverte d’un tapis d’Orient ; plusieurs chaises de cuir, avec des coussins brodés de fleurs ; deux tableaux pendus à la muraille et un autre surmontant la cheminée. Au premier plan, deux dames richement vêtues causent entre elles; ce sont deux amies, car, rapprochées l’une de l’autre, elles se tiennent familièrement parla main. Devant elles, trois enfants jouent avec un jeune chien assis sur une chaise, tandis que sa mère, une chienne épagneule blanche, tachetée de roux, les regarde non sans quelque inquiétude. Le tableau, d’une facture très habile et d’une harmonie exquise, a été autrefois attribué, bien à tort, à van D}xk,dont il ne rappelle en rien l’exécution. Peut-être a-t-il été peint par Cornelis de Vos, et bien qu’on n’en puisse citer de cet artiste aucun autre de ce genre, ni de ces dimensions, il rappelle assez