CHAPITRE XII
distraction, et par l’effort qu’elles exigeaient de lui devaient l’absorber tout entier.
Remarquons aussi, en passant, ce mélange singulier de pratiques pieuses et de lectures païennes. Les croyances religieuses de Rubens étaient sincères, mais plus encore que chez la plupart des humanistes de son temps, on retrouve chez lui cette disposition alors assez commune, signalée a^•ec raison par M. Faguet, et qui permettait à un esprit cultivé « de rester catholique pour ce qui était de la foi et d’être dévot à l’antiquité pour ce qui était de la littérature; d’avoir une âme chrétienne et un art païen » ( i ). Avec un tempérament moins robuste et moins équilibré, de telles confusions se seraient traduites par des tiraillements dans la direction de la vie, aussi bien que par des incohérences dans le talent. Mais les qualités maîtresses de Rubens, l’intelligence et la volonté s’accordaient avec son sens pratique pour régler sa conduite et son art. Si complexes que fussent les énergies qui fermentaient en lui, non seulement elles pouvaient coexister, mais, loin de se neutraliser, elles se soutenaient, elles s’exaltaient mutuellement, elles concouraient à donner à ses œuvres comme à ses actions un caractère très puissant d’originalité et de décision. Peut-être même, à en juger par la prédominance des citations de philosophes et de moralistes de l’antiquité qui abondent dans sa correspondance, se sentait-il plus porté vers eux que vers les Pères de l’Eglise. Sénèque était un de ses auteurs favoris, et c’est à Juvénal, nous l’avons vu, qu’il avait emprunté les maximes de morale pratique inscrites sur les murailles de sa demeure et auxquelles il voulait conformer sa vie.
Les heures de la matinée qu’il s’était réservées constituaient probablement pour Rubens la plus longue et la meilleure part de son travail. Mais, pour ne pas aller jusqu’à la fatigue, il coupait, sans doute, cette séance matinale par une visite à l’atelier de ses élèves, ou bien il donnait audience aux graveurs chargés de reproduire ses tableaux, qui venaient lui soumettre les épreuves des planches en cours d’exécution. Son propre travail et ces divers soins menaient ainsi Rubens jusque vers le milieu du jour, et, à ce moment, il prenait avec les siens une frugale collation. Ainsi que le remarque de Piles en son naïf langage, « il vivait de manière
(i) Ém. Faguet ; Le XV1° siècle, 1894.
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EMPLOI DES JÜURNÉi:s.
à pouvoir travailler facilement et sans incommoder sa santé. C’est pour cela qu’il mangeait fort peu à dîner, de peur que la vapeur des viandes ne l’empêchât de s’appliquer ». Grâce à cette sobriété, il pouvait presque aussitôt reprendre ses pinceaux et rester jusqu’à cinq heures dans son atelier. Après quoi, il montait quelque beau cheval d’Espagne pour se promener le long des remparts ou hors de la ville.
Le reste de la journée appartenait à sa famille, aux amis qu’il trouvait chez lui à son retour et que souvent il gardait à souper. Sa table était convenablement servie, sans aucun luxe, « car il avait une grande aversion pour les excès du vin et de la bonne chère, aussi bien que du jeu ».
En revanche, un de ses plaisirs les plus vifs était la conversation, et, avec un esprit aussi ouvert et aussi cultivé, les sujets d’entretien ne manquaient pas. Sans même parler de son art, il s’intéressait â tout. Comme s’il y eût en lui plusieurs hommes, il était capable de discourir sur une infinité de sujets avec une compétence parfaite. Mais, ainsi que pour ses lectures, il avait horreur de la frivolité, des commérages, et, s’en tenant pour toutes choses à ce qui lui semblait essentiel, il joignait au suprême bon sens et à la hauteur de vues qui lui étaient propres une simplicité et une bonne grâce qui charmaient ses interlocuteurs. C’est encore de Piles qui nous vante « son abord engageant, son humeur commode, sa conversation aisée, son esprit vif et pénétrant, sa manière de parler posée et le ton de sa voix fort agréable ; tout cela le rendait naturel, éloquent et persuasif ». Aussi était-il très recherché et par des gens de
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