‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 314 sur 553 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

nât fort proprement ». Il ne faudrait pas non plus chercher un jugement tant soit peu motivé des peintures de Rubens dans une description du Palais du Luxembourg en vers latins publiée dès 1628 sous le titre Porticus Medicaea (i), avec une dédicace au cardinal de Richelieu. L’auteur, un érudit de cette époque, nommé Claude Morisot, s’y évertue, avec autant de lourdeur que de préciosité, à combler de ses flatteries les puissants du jour, bien plus qu’à apprécier les tableaux du maître.

Plus d’un demi-siècle devait s’écouler avant que la galerie de Médicis fût appréciée d’une manière un peu sérieuse. Il est vrai que Rubens trouvait alors dans de Piles un admirateur passionné de son génie. Croyant, ainsi qu’il le disait, « avoir déterré le mérite de ce grand homme qui jusque-là n’avait été regardé que comme un peintre peu au-dessus du médiocre », de Piles ne laissait pas de montrer pour lui quelque partialité. « Il est aisé de voir, s’écrie-t-il dans son enthousiasme, que l’Italie ne nous a point encore donné personne qui ait toutes les parties de la peinture et que Rubens les a possédées toutes à la fois, non seulement avec la certitude et par les règles, mais éminemmentpar la supériorité et l’universalité de son génie. » Renchérissant encore sur ces éloges dans son Dialogue sur le Coloris, il ajoute: « Le meilleur conseil que j’aurais à donner auxpeintres, ce serait de voir pendant un an, tous les huit jours une fois, la galerie du Luxembourg; ce jour-là serait, sans doute, le mieux employé de la semaine. » Dans cette étude qui, suivant la mode d’alors, est présentée sous la forme d’une conversation, Damon, en interlocuteur complaisant, ayant timidement hasardé quelques réserves sur l’exagéraration que présentent chez Rubens les lumières et les couleurs qui, loin d’être l’image de la nature, n’apparaissent chez lui que comme un « fard » : — « Oh ! le beau fard, reprend aussitôt, sous le nom de Pamphile, de Piles lui-même, et plût à Dieu que les tableaux qu’on fait aujourd’hui fussent fardés de cette sorte !... La nature est ingrate d’ellemême, et qui s’attacherait à la copier simplement, comme elle est, sans artifice, ferait toujours quelque chose de pauvre et d’un très petit goût. Ce que vous nommez exagération est une admirable industrie qui fait paraître les objets peints plus véritables que les véritables eux-mêmes. »

De Piles devait rencontrer un contradicteur moins accommodant chez

i) In-y. Paris, Fr.Targa.

JUGEMENTS DES CONTEMPORAINS. 35i

un de ses contemporains, André Félibien, qui, tout en rendant justice à Rubens, était cependant plus sensible aux beautés de l’art italien, qu’il avait appris à goûter à Rome en vivant dans l’intimité de Poussin. Dans ses Entretiens sur les vies et les ouvrages des plus excellents peintres, qui sont comme une réponse directe aux Dialogues de de Piles, l’abus de l’allégorie que nous avons signalé chez Rubens est déjà relevé avec autant de verdeur que de bon sens. Le passage qui le vise vaut la peine d’être rapporté. « Tous les peintres, dit Tymandre, sont si accoutumés à traiter des sujets profanes, qu’il s’en trouve peu, quelque savants et judicieux qu’ils soient, qui ne mêlent la fable parmi les actions les plus sérieuses et les plus chrétiennes.... Car, je vous prie, qu’ont affaire dans l’histoire d’Henri IV et de Marie de Médicis, l’Amour, l’Hymen, Mercure, les Grâces, des Tritons et des Néréides? Et quel rapport ont les di^■inités de la Fable avec les cérémonies de l’Église et nos coutumes, pour les joindre et les confondre ensemble, de la sorte que Rubens a fait dans les ouvrages dont vous venez de parler? — Vous touchez là un abus, lui répliquai-je, auquel on ne peut trop s’opposer, et c’est une des choses que Rubens devait éviter plus qu’aucun autre peintre puisqu’il avait beaucoup d’étude. » On ne saurait mieux dire et la critique, sur ce point, est aussi judicieuse que mesurée. Tout en conservant une part de vérité, elle semble un peu excessive dans l’extrait suivant où Félibien, après avoir rendu pleine justice au coloris de Rubens, « qui est son principal talent », ajoute : « On ne peut disconvenir que Rubens n’ait beaucoup manqué dans ce qui regarde la beauté des corps et souvent même dans la partie du dessin. Son génie ne lui permettant point de réformer ce qu’il avait une fois produit, il ne pensait pas à donner à ses figures ni de beaux airs de tête, ni de la grâce dans les contours qui se trouvent souvent altérés par sa manière peu étudiée.... Cette grande liberté qu’il avait à peindre fait voir en plusieurs de ses tableaux plus de pratique que de

correction dans les choses où la nature doit être exactement représentée

Quoiqu’il estimât beaucoup les antiques et les ouvrages de Raphaël, on ne s’apercevait pas qu’il ait tâché d’imiter ni les uns ni les autres. » Sans nommer de Piles, Félibien le désigne assez clairement et s’efforce de réagir contre ses idées lorsque, tout en reconnaissant que cet auteur « a remarqué avec beaucoup de soin et d’éloquence les beaux talents qu’a eus Rubens », il fait observer à ce propos que « l’amour qu’il a fait

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