‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 320 sur 553 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

règne en France parmi la haute société, l’artiste lui communique son sentiment à cet égard. Il est d’avis «qu’il convient de mettre un terme à cette furie qui est la plaie de ce royaume et la perte de cette brillante noblesse française. Chez nous, ajoute-t-il, étant en guerre avec un ennemi du dehors, nous estimons le plus brave celui qui se distingue le plus au service de son souverain et si quelqu’un se montre enclin à de tels emportements, il est banni de la cour et abhorré de tous. La Sér®® Infante et le S*" Marquis ayant la ferme volonté de rendre infâmes et odieuses ces querelles privées, ceux qui penseraient ainsi se faire valoir sont exclus de tous les emplois et de tous les honneurs militaires, ce qui me paraît le remède le plus efficace, car tous ces accès déplacés d’emportement ne sont causés que par l’ambition pure et par un faux amour de la gloire ». Dans une autre lettre à Valavès, le 26 février 1626, Rubens revient sur ce sujet et pense que l’édit rendu contre les duellistes et l’engagement pris de ne faire aucune grâce aux délinquants est le seul remède à une fureur aussi incorrigible ; aussi aimerait-il avoir une copie de cet édit. Il demande également à son correspondant s’il ne pourrait pas lui procurer une publication du P. Mariana : Traité des choses qui sont dignes d’amendement de la Compagnie des Jésuites (Paris, 1025). Valavès lui avait donné à Paris ce livre, qu’un jésuite d’Anvers, le P. A. Schott, l’avait instamment prié de lui prêter pour quelques jours; mais le Père Provincial l’avant trouvé entre les mains de ce dernier, le lui a pris, en lui adressant une forte réprimande. Rubens ne pouvant ravoir son exemplaire, en désirerait un autre, plutôt en espagnol qu’en français. Ce n’est pas qu’il éprouve aucun plaisir à entendre dire du mal des jésuites, car il est toujours avec eux dans les meilleurs termes et l’année d’avant il a même exécuté pour le plafond de la chapelle de la Vierge, construite par eux dans leur église à Anvers, le dessin de la collection de l’Albertine que nous avons reproduit (v. page 100). Dans ce dessin fait évidemment pour servir de modèle aux sculpteurs chargés de la décoration, Rubens manifeste l’élégante facilité de son talent par l’heureuse ordonnance de ce plafond, par l’habileté avec laquelle les figures, qui y sont très ingénieusement réparties, épousent les espaces circulaires ou rectilignes disposés pour les recevoir.

Vers la même époque, Rubens ayant aussi eu connaissance d’une condamnation prononcée par le Parlement contre un livre du P. Santarel, —

CORRESPONDANCE DE RUBENS

celui-ci avançait que le Pape avait le droit de déposer non seulement les souverains hérétiques, mais les incapables, — il s’est empressé de communiquer cet arrêt aux jésuites d’Anvers qui ne le « connaissaient pas et en ont été très mortifiés ; mais je puis vous assurer, écrit-il à Valavès, que plutôt que de perdre à nouveau ce beau royaume de France qu’ils ont eu tant de peine à récupérer, ces Pères accepteront toutes les conditions et ne songeront à soulever aucune difficulté » (i).

Mais s’il a horreur des commérages et des libelles, — et en mainte circonstance il s’exprime très franchement à cet égard, — il cherche sans parti pris la vérité. L’amour profond qu’il a pour elle se retrouve dans toutes ses actions, et jusque dans les jugements qu’il porte sur ses amis eux-mêmes. D’humeur bienveillante et affectueuse comme il l’est, il est surtout disposé à regarder leurs beaux côtés ; mais à l’occasion, avec son esprit perspicace, il les voit bien tels qu’ils sont. Dans le portrait qu’il trace plus haut de Rockox, à la façon dont il dépeint cet homme exact, d’une probité scrupuleuse, très généreux au fond, mais qui ne veut s’engager qu’à bon escient, on sent combien la fidélité de la ressemblance est parfaite. C’est avec la même impartialité qu’il apprécie Buckingham. S’il a des raisons personnelles de vanter ses allures de grand seigneur et sa générosité, il critique avec autant de sévérité que de clairvoyance, sa politique aventureuse. A propos des hostilités qui, par son influence, viennent de recommencer avec l’Espagne, il a grande compassion du jeune roi d’Angleterre que « l’humeur hautaine et capricieuse de son favori précipite à sa perte, lui et son royaume, et qui, mal conseillé, en vient si gratuitement à une telle extrémité ; car, si l’on peut, à son gré, déclarer la guerre, on n’est pas maître de la terminer comme on veut ».

A la fois plein de franchise et très prudent, Rubens sait toujours bien à qui il parle et avec un air d’abandon, il garde en tout un tact parfait. Bien qu’il ait des griefs très réels contre la Cour de France, et que les événements qui s’y passent à ce moment prêtent à des critiques faciles, il évite de les apprécier quand il pense que ses jugements pourraient froisser ceux auxquels il s’adresse. Telle qu’elle est, sa correspondance est un modèle d’esprit naturel et de savoir, de bonne grâce et de solide raison, et l’on comprend tout le plaisir que ses amis éprouvent à

(i) Rubens ne se trompait pas ; le Provincial Cotton et les représentants de l’Ordre à Paris avaient, en effet, désavoué publiquement les doctrines de Santarel.

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