LE SAINT ROCH D’ALOST
Mais les gestes suppliants de ces pauvres infirmes, leurs bras et leurs regards élevés vers celui de qui ils attendent leur guérison, relient habilement entre elles ces deux parties. Sans doute, la pose du saint paraît un peu théâtrale, et bien qu’ils soient ici mieux justifiés par le sujet, nous retrouvons dans les figures du groupe inférieur ces contrastes tranchés de carnations que souvent Rubens accentue avec un peu trop de complaisance. Ainsi qu’Eugène Delacroix l’a fait observer : « Ces partis pris et certaines formes outrées montrent que Rubens était dans la situation d’un artisan qui exécute le métier qu’il sait, sans chercher à l’infini des perfectionnements. Il faisait avec ce qu’il savait, et par conséquent sans gêne pour sa pensée.... Ses sublimes idées, si variées, sont traduites par des formes que les gens superficiels accusent de monotonie, sans parier de leurs autres griefs. Cette monotonie ne déplaît pas chez l’homme qui a sondé les secrets de l’art.... Il en résulte l’impression de la facilité avec laquelle ces ouvrages ont été produits, sentiment qui ajoute à la force de l’ouvrage.... L’exécution chez Rubens est formelle et sans mystère. » Avec une impartialité qu’on rencontre rarement aussi complète dans les jugements qu’il porte sur son maître préféré, Delacroix mêle ici dans de justes proportions la critique à l’éloge. Remarquons cependant que s’il est naturel de rencontrer chez Rubens « ces partis pris » auxquels aboutissent, en somme, tous les artistes et surtout ceux qui, ainsi que lui, procèdent méthodiquement, il convient d’ajouter que, mieux qu’aucun autre, il a su, à l’occasion, s’en affranchir et se renouveler lui-même. Mais, amené par sa réputation et par la nature même de son talent à produire rapidement et beaucoup, Rubens ne s’est jamais appesanti sur la préparation d’un ouvrage, si important qu’il fût, et jamais non plus, par conséquent, il n’est arrivé à donner d’emblée à sa pensée une forme qui lui parût définitive. Si, avec sa vive intelligence, il voit vite et très nettement les ressources pittoresques d’un sujet et la manière dont il l’exprimera, c’est en y revenant à diverses reprises dans d’autres œuvres qu’il en découvre des acceptions différentes, et le plus souvent meilleures. D’habitude aussi, quand il a imaginé quelque disposition nouvelle et qui lui paraît bonne, il l’applique successivement à des données similaires, et tire de sa trouvaille tout le parti possible. C’est ainsi que, vers la même époque où il peignait le Saint Roch d’Alost, il adoptait une ordonnance à peu près pareille pour deux sujets analogues : la Conversion de Saint Bavon