CHAPITRE XIV
blanchâtres! Mais ce qui prime encore toutes ces beautés de détail, ce qui, dans l’œuvre de Rubens, constitue une véritable nouveauté, c’est l’aspect général de ce tableau par lequel, ainsi que l’a très justement remarqué M. Max Rooses, il inaugure cette manière blonde et lumineuse qui, désormais et jusqu’à la fin, restera la sienne. Maintes fois déjà, nous l’avions vue apparaître chez lui par places et isolément. Il l’établit ici, réfléchie et complète; elle constitue sa doctrine définitive. Plus de ces opacités dans lesquelles il retombait encore, plus de ces écarts tranchés entre les colorations ou entre les valeurs. Partout, au contraire, et jusque dans les ombres les plus fortes, des transparences profondes et savoureuses. Avec des moyens plus mesurés, il obtiendra des effets plus francs, et, tout en donnant ainsi plus de vie et de ressort à ses compositions, il arrivera également à leur donner plus d’unité. Il est fixé maintenant; sans hésitation, avec un joyeux entrain, il ira de plus en plus vers la clarté, vers la lumière, et cette généreuse expansion de ses instincts et de son expérience sera la vraie caractéristique de ses meilleures œuvres. Mais elle ne se rencontre avec toute sa plénitude que dans celles que seul il aura conçues et exécutées. Pour apprécier d’ailleurs dans quelle mesure la coopération de ses élèves en infirme la valeur, nous n’avons qu’à comparer à cette Adoration des Mages, du Musée d’Anvers, celle que possède le Louvre et que Rubens peignit trois ans après, sur la commande de la veuve du chancelier de Brabant, Pecquius, pour le maître-autel de l’église des Annonciades où était enterré le chancelier (i). Certes, le tableau est de prix, d’une composition tout aussi habile et d’un grand effet décoratif; on n’y trouve pourtant ni la même cohésion, ni le même souffle, et le travail des disciples se trahit, çà et là, par je ne sais quelle froideur et quelle contrainte dans l’exécution.
C’est pour d’autres motifs, qu’avec un éclat supérieur et bien qu’elle soit entièrement de la main de Rubens, V Assomption de la Vierge, qui surmonte encore aujourd’hui le maître-autel de la cathédrale d’Anvers, pour lequel elle a été faite, n’a pas cependant l’aspect magistral de V Adoration des Mages du Musée. Commencée, interrompue et remaniée à diverses reprises, l’œuvre a pâti de ces interruptions, qui d’ailleurs, ainsi
(i) Le tableau du Louvre fut vendu en 1777 au roi de France par les religieuses de ce couvent, malgré l’opposition formelle du Conseil privé de Brabant qui, en cette occasion, s’était porté défenseur des droits de la famille Pecquius.
C licbé Braun Clément et C