‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 351 sur 553 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

flamand, de la main de Rubens, les indications de couleurs et même les numéros des divisions d’une mise au carreau destinée à guider ses collaborateurs dans leur travail.

Ces diverses œuvres et le soin des négociations qui lui étaient confiées par l’Infante auraient suffi à remplir la vie d’un homme moins actif que Rubens. Il n’avait pas renoncé pour cela à la correspondance régulière qu’il entretenait avec ses amis de France. Outre le plaisir qu’il trouvait à ce cordial échange de pensées, il avait un intérêt direct à être tenu au courant de la situation intérieure de la France par des gens bien posés pour le renseigner. Sans leur dire qu’il était personnellement engagé dans les pourparlers entamés avec l’Angleterre, il aimait à s’entretenir librement avec eux de l’état général de l’Europe et des événements qui pouvaient le modifier. Sa clairvoyance et son bon sens lui permirent plus d’une fois de prédire la conséquence des fautes qu’il voyait commettre. Étranger aux subtilités de la politique, il était à l’abri des entraînements auxquels sont exposés les diplomates de carrière. Sans se laisser jamais distraire par les menus incidents et les intrigues où ceux-ci peuvent se fourvoyer, il envisage de haut les choses et s’applique toujours à démêler ce qui est essentiel. Ces habitudes de réflexion et d’impartialité conservent à ses jugements une lucidité qui, dans ses lettres, lui fait trouver, au courant de la plume, l’expression toujours nette de sa pensée. Peiresc et son frère Valavès étant partis de Paris, c’est avec leur ami, Pierre Dupuy, qu’en leur absence il continue à correspondre aussi régulièrement que le permettent les circonstances. 11 souhaiterait obtenir de lui la copie de tous les actes officiels publiés en France, mais à condition que, sans le charger d’une besogne indiscrète, la chose pût se faire à ses propres frais. De son côté, il voudrait bien, par réciprocité, donner à son correspondant même satisfaction; mais il n’existe pas en Flandre pareils recueils de nouvelles. « Ici, dit-il, chacun s’informe du mieux qu’il peut, bien qu’il ne manque pas de ces colporteurs de fables et de ces charlatans qui font imprimer certains propos indignes d’occuper un honnête homme. Il fera donc de son mieux pour se tenir au courant, non des bagatelles, mais des choses importantes. Summa sequar vestigia rerum (i). »

Cette correspondance, en effet, sans descendre aux détails infimes, traite

(i) Lettre du 17 ser'embre 1626.

CORRESPONDANCE AVEC DUPUY. SqS

des sujets les plus variés et donne bien l’idée de la prodigieuse activité de Rubens et de sa curiosité toujours en éveil. La politique et les divers incidents des guerres allumées entre presque tous les États de l’Europe tiennent, comme on peut le penser, une très grande place dans ces lettres. 11 s’agit tour à tour du creusement par les Espagnols du canal delà Fossa Mariana-, des opérations du siège de La Rochelle où le cardinal de Richelieu se comporte très bravement, car on a appris à Rubens qu’il a revêtu sous sa robe une cuirasse et qu’un soldat l’accompagne partout avec un casque, une lance et un bouclier; ou encore de l’échec de l’expédition des Anglais contre l’île de Ré, dans laquelle « Buckingham vient d’apprendre à ses dépens que le métier des armes n’a rien à voir avec celui de courtisan ». Quant à la lutte que doit soutenir le duc de Mantoue, Rubens n’en augure rien de bon; il ne cesse pas cependant de prendre le plus grand intérêt aux informations qui lui sont transmises à ce sujet, car « il a été attaché pendant plus de six ans à la maison de Gonzague et n’a jamais eu qu’à se louer des traitements qu’il a reçus de ces princes ». Mais la situation et le mauvais état de la forteresse de Casale ne lui permettront pas une longue résistance et d’ailleurs, les exactions amenées par les dépenses excessives du ducVincent et de ses fils ont grandement indisposé leurs sujets. L’artiste déplore aussi la vente à l’Angleterre des collections de ces princes ; il connaît à fond ces collections et il a possédé un dessin du fameux camée qui leur appartenait et « qu’il a bien des fois vu et manié lui-même » (i).

Ces guerres continuelles et les armements qu’elles nécessitent ont successivement ruiné toutes les nations de l’Europe. Dès cette époque, Rubens estime que le Turc est bien malade, environné comme il l’est de voisins qui convoitent sa succession; il le considère comme « marchant à grands pas à sa perte et incapable de résister au moindre coup ». Mieux que personne, pour en avoir éprouvé lui-même les effets, il connaît les embarras financiers de tous les souverains. A Anvers même, la gêne se fait sentir ; « la ville souffre d’un état qui n’est ni la paix ni la guerre. Elle reçoit tous les contre-coups des violences et des incommodités de la guerre, sans avoir aucun des avantages de la paix. En lui enlevant la liberté du commerce, les Espagnols pensaient affaiblir leur ennemi ; ils

(i) Ce camée, qui est aujourd’hui au Musée de l’Ermitage, représente les portraits en buste de Ptolémée et d’Eurydice, sa première femme.

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