CHAPITRE XV
n’ont faitque ruiner la cité qui, n’ayant plus aucun trafic pour se soutenir, s’appauvrit de plus en plus et jam suo succo venit. Ce sont les propres vassaux du roi qui supportent tout le dommage, nec eyiim pereimt inimici, sed amici tantum intercidunt. Et cependant, pour ne pas avouer qu’il
s’est trompé, le cardinal de la Cueva maintient durement son erreur ».
Malgré tant de misères accumulées de toutes parts, il n’est guère probable que de longtemps la situation générale de l’Europe s’améliore. « A chaque instant, les amis se changent en ennemis » ; aussi, à voir le train des choses, Rubens a peu de confiance dans la durée et la sincérité des alliances. Il ne saurait faire fond sur les amitiés des princes et « les trouve sujettes à caution, comme ces feux qui couvent malignement sous la cendre ».
A toutes les difficultés du dehors s’ajoutent presque partout les dissensions, les troubles intérieurs; en France, notamment, où, « à raison même de sa grandeur, la cour est exposée à de si profonds bouleversements ». En présence des intrigues qui s’y agitent, il s’estime heureux quand il compare cette situation à celle de la cour de Bruxelles, à laquelle il est si fermement attaché. « Ici, dit-il, tout suit les voies ordinaires et chaque ministre sert du mieux qu’il peut, sans prétendre à d’autres privilèges qu’à ceux du rang qu’il occupe. De cette façon, chacun vieillit et meurt dans son emploi, sans espérer de faveur extraordinaire, sans craindre de tomber en disgrâce auprès de la princesse qui, n’éprouvant ni
NYMPHES PORTANT UNE CORNE D’aBONDANCE.
(Musée du Prado.)
CORRESPONDANCE AVEC DUPUY
antipathies ni préférences excessives est, en général, bienveillante pour tous. » Entre temps, les deux amis se communiquent les nouvelles qui circulent à Paris ou à Bruxelles. Dupuy ayant entendu parler du mariage de la princesse de Croï avec Spinola, Rubens le détrompe, car il lui paraît « bien difficile d’attraper ce vieux renard ». Une autre fois, à propos du duel de Boutteville et de La Chapelle, en pleine place Royale, tout en trouvant qu’un tel scandale mérite une punition éclatante, il est étonné que la justice ait si rigoureusement suivi son cours, en dépit des hautes influences qui se sont employées en faveur des coupables.
Les deux correspondants continuent d’ailleurs à échanger de menus cadeaux, des dessins, des livres au sujet desquels iis se transmettent leurs impressions.
Ayant reçu en janvier 1628, les deux volumes des Lettres de M. de Balzac, Rubens y constate dès les premières pages « cet amour de soi-même (philautia) qui a fait si justement donner à leur auteur le surnom de Narcisse. Son style cependant brille par je ne sais quelle grâce et par la pénétration d’une intelligence élevée ; mais la vanité dont il est enivré gâte ces belles qualités »; et comme, pour mieux accentuer sa pensée, l’artiste ajoute en marge : « Son esprit est dédaigneux et il a le défaut assez ordinaire de la noblesse, l’orgueil. » Un peu plus tard (27 avril 1628), tout en approuvant une critique très sévère de
PORTRAIT D L ARCHIDUC FERDINAND EN CARDINAL. (Pinacothèque de Munich. 1