‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 363 sur 553 · RUBENS ET VELAZQUEZ · texte numérisé non relu

RUBENS ET VELAZQUEZ

rivaux. Bien qu’il n’eût pas encore donné la mesure de son talent, Rubens avait pressenti l’avenir qui lui était réservé. Il rencontrait d’ailleurs chez ce jeune homme toutes les grâces de l’éducation et de la personne jointes à une extrême modestie. Également épris de leur art, ils étaient bien faits pour s’entendre, et l’admiration passionnée qu’ils professaient tous deux pour l’école vénitienne était entre eux un lien de plus. On aime à se les figurer devisant en présence de leurs tableaux préférés, ou chevauchant ensemble dans l’excursion qu’ils firent de compagnie à l’Escurial.

Vers la fin de sa vie, Rubens se plaisait à rappeler à Gerbier le souvenir toujours vivace de cette excursion, à propos d’un croquis qu’il avait à ce moment dessiné sur place d’après l’église Saint-Laurent. « C’était, comme il le dit, l’extravagance du sujet » qui l’avait séduit, bien plutôt que la beauté de « cette montagne haute et erte, fort difficile à monter et à descendre, ayant quasi toujours comme un voile autour de sa tête, avec les nuées bien bas dessous, demeurant en haut le ciel fort clair et serein (i) ». Ce paysage désolé, ces belles horreurs, ainsi qu’on disait alors en France, n’étaient pas pour charmer Rubens, et les grasses campagnes des Flandres, avec leurs prairies opulentes et leurs moissons dorées faisaient bien mieux son affaire. Velâzquez, au contraire, aimait l’aspect de ces rudes sommets dont plus d’une fois il nous a montré, au fond de ses tableaux, les cimes neigeuses et l’âpre tristesse. A cette divergence des goûts répond une différence profonde entre le talent des deux maîtres. Alors que Rubens, élevé dans le culte du passé, s’enferme dans le palais du roi d’Fspagne et copie sans relâche les oeuvres de Titien, Velâzquez, lui, n’a jamais consulté que la nature, et c’est d’elle seule qu’il s’inspirera toujours, sans faire aucune place aux conventions, sans céder à cette mode des allégories dont la vogue était alors générale. Si, comme Rubens, il a une prédilection marquée pour les oeuvres des Vénitiens, c’est qu’à côté de leurs ouvrages, ainsi qu’il le disait de Tintoret, « les autres ne semblent que peinture, tandis que ceux-là sont vérité ». Son admiration, en tout cas, n’ira jamais jusqu’à les imiter. Avec M. Justi et contrairement à l’opinion généralement admise, nous ne croyons pas davantage que Rubens ait exercé une influence quelconque sur le développement du talent de Velâzquez. Un point cependant reste hors de doute; c’est à

(i) Lettres du i5 mars et du mois d’avril 1640.

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