‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 396 sur 553 · LA CÈNE DU MUSÉE BRERA · texte numérisé non relu

LA CÈNE DU MUSÉE BRERA

heureux de la joie des deux enfants et admirent avec une complaisance attendrie la grâce naïve de leurs mouvements. Tout dans cette image respire la paix et l’abandon, et sur le panneau à peine couvert, la brosse a couru alerte et sûre, procédant par grands traits, avec cette aisance et cette liberté qu’aucun autre peintre n’a eues à ce degré. Le terrain n’est qu’un simple frottis bitumineux sur lequel, en quelques touches, les plantes sont nettements déterminées avec leur physionomie propre ; parmi les eaux frôlées d’un bleu transparent, quelques rehauts de blanc simulent à faire illusion les bouillonnements du flot qui s’écoule. Comme dans le Saint lldefonse, avec une égale entente de l’équilibre et de la signification du tableau, les colorations plus sobres du groupe de gauche ramènent l’attention vers la Vierge et surtout vers l’enfant Jésus qui d’un geste aussi gracieux que naturel, tend une de ses mains vers les fruits qu’on lui offre, tandis que de l’autre il se retient au cou de sa mère.

Avec la Cène qu’il peignit aussi à cette époque pour la chapelle du Saint- Sacrement de l’église Saint-Rombaut à Malines et qui est aujourd’hui au Musée Brera (i), nous trouvons une nouvelle preuve de la souplesse du génie de Rubens et de la facilité avec laquelle il passe des sujets les plus aimables aux épisodes les plus austères ; en même temps que les sujets, il varie la manière de les traiter, et les effets qui lui paraissent en faire le mieux ressortir le caractère. Au lieu de la facture vive et de l’aspect lumineux de la Sainte Famille sous le Pommier, la Cène nous montre une exécution grave et posée, en même temps qu’un emploi très judicieux du clair-obscur. La disposition rappelle celle de la Cène de Titien qui appartient à l’église de Saint-François à Urbin et que Rubens connaissait sans doute, par la gravure. En ramassant les figures de sa composition suivant un groupement circulaire, au lieu de les étaler en une rangée rectiligne de personnages juxtaposés, ainsi que l’avaient fait Léonard et les peintres de rOmbrie, le maître a tiré de cette ordonnance un parti très expressif. Pendant que, réunis autour de la table, les apôtres émus par les révélations et les suprêmes enseignements de Jésus le contemplent avec amour, Judas seul, placé au premier plan, détourne la tête et songe à la réalisation de son sinistre projet. Par un contraste ingénieux, le visage bouleversé du

(\) L’Ermitage en possède une esquisse et les deux petites prédelles qui accompagnaient primitivement la Cène : V Entrée à Jérusalem et le Lavement des Vieds sont aujourd’hui au Musée de Dijon

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