‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 40 sur 553 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

plus émus que d’ordinaire. Comme si la beauté d’un pareil sujet avait élevé l’artiste au-dessus de lui-même, sa couleur plus amortie, plus suave est en même temps plus harmonieuse. N’était ce ton de pourpre violacée qui lui est cher et qu’on retrouve dans presque tous ses tableaux, l’ensemble serait excellent. On y peut, du moins, admirer des morceaux délicieux, comme cette jeune fille blonde, si élégamment vêtue d’une étoffe bleuâtre à dessins d’or, qui, à la vue du miracle, semble soulevée par les transports de sa reconnaissance, inspiration exquise qui nous révèle ce dont van Veen eût été capable si, au lieu de s’obstiner à ses recherches académiques, il s’était contenté de poursuivre l’idéal de distinction élégante et de grâce discrète qui répondait à sa propre nature.

Rubens demeura pendant quatre années dans l’atelier d’Octave van Veen, et l’influence que ce dernier exerça sur lui devait se manifester peut-être plus encore sur la conduite de sa vie que sur son développement artistique. Leurs deux carrières, en effet, sauf l’éclat du génie et de la gloire chez le disciple, semblent calquées l’une sur l’autre : même culture d’esprit, même curiosité, même diversité d’aptitudes, même savoir-vivre et destinées sinon égales, du moins pareillement favorisées au point de vue des honneurs et de la fortune. D’après l’idée qu’on se faisait autrefois du caractère et du tempérament de van Noort, il avait paru naturel d’opposer l’un à l’autre les deux maîtres de Rubens. Dans ce parallèle, où les dissemblances qu’on croyait voir entre eux étaient complaisamment accentuées de manière à rendre les contrastes plus piquants, van Veen devenait la contre-partie et, comme on disait, « l’en- \ ers de van Noort». L’un, rude, plein de verve, robuste jusqu’à la violence, ami du mouvement et de la vie, n’en craignant ni les exagérations ni les familiarités un peu grossières, semblait la personnification même du vieux génie flamand; l’autre, au contraire, éclectique et cosmopolite, nourri des traditions et de l’esprit classiques, était comme une incarnation de cet italianisme qui, de plus en plus, tendait à se propager parmi les lettrés et les artistes. Si, en ce qui concerne van Veen, l’exactitude de ces derniers traits est indéniable, il faut bien, étant donné le peu que nous savons des œuvres de van Noort, renoncer à la thèse séduisante d’un dualisme commode pour expliquer, par une déduction trop rigoureuse, la formation du talent de Rubens. En l’absence de témoignages positifs, nous devons nous résoudre à ignorer l’action que

Page 1