CHAPITRE XVII
Participant à la furie générale, les chevaux eux-mêmes se heurtent et se
mordent mutuellement, et Rubens dans cet épisode dramatique s’est, sans doute, souvenu du groupe principal de la Bataille d’Anghiari qu’il avait copié pendant son séjour en Italie. On ne saurait cependant songer à cette réminiscence, tant ce groupe est ici intimement lié à l’action
générale et fait corps avec elle. L’unité de la composition est parfaite et sans effort apparent, l’artiste a produit un effet très dramatique.
Avec des qualités d’arrangement au moins égales, l’exécution de V Entrée triomphale d’Henri IV à Paris a été poussée plus avant, et l’inspiration de cette belle œuvre est d’une allure plus élevée, plus poétique et plus personnelle. Bien d’autres cependant avaient, avant Rubens, célébré la pompe et les enivrements du Triomphe. Sans parler des nombreux bas-reliefs de l’antiquité qu’il avait eu l’occasion de voir à Rome, nous savons qu’il venait aussi de copier à Londres plusieurs fragments du T riomphe de César par Mantegna ; mais il ne semble pas non plus qu’en traitant un sujet si bien fait pour lui plaire, il ait rien emprunté à ses prédécesseurs. Libre de l’interpréter à son gré, il en a tiré un de ses chefs-d’œuvre les plus éclatants. Dominant la foule et comme insensible à ses acclamations, Henri IV s’avance debout sur un char traîné par des chevaux blancs. Un cavalier portant un drapeau les précède ; sur les côtés, sont groupés des guerriers chargés d’armes et d’étendards pris à l’ennemi ; d’autres font résonner l’air de leurs fanfares et, par derrière, des captifs enchaînés se frayent difficilement un passage à travers la foule des femmes et des enfants accourus pour fêter le héros. Tous les signes, toutes les magnificences du triomphe sont là réunis, exprimés dans le stvle le plus pathétique. La silhouette singulièrement mouvementée est en même temps d’une ordonnance très grandiose et très équilibrée. Dans cette composition si remplie, vous ne trouveriez aucune de ces figures banales ou trop peu châtiées qui déparent quelquefois les meilleures productions du maître. Les types, comme les attitudes, sont aussi nobles qu’expressifs. Voyez plutôt ce génie qui, voltigeant dans le ciel, tient une couronne suspendue au-dessus de la tête du vainqueur ; ou encore cette belle créature qui, d’une allure si fière, dirige les chevaux; voyez ces chevaux eux-mêmes tout frémissants, avec leurs formes élégantes, leurs têtes fines, leurs veux ardents ; admirez surtout le roi lui-même, superbe de calme et de dignité, élevant dans les airs une branche de laurier.
INTERNEMENT DE MARIE DE MÉDICJS A COMPÏÈGNE. 481
symbole de paix cher au peintre et que celui-ci a voulu placer dans la main du héros, comme pour consacrer en lui une gloire plus haute que celle des conquérants vulgaires. La couleur aussi, bien que très puissante, demeure surtout grave et pleine; de plus en plus, l’artiste a reconnu l’efficacité de ces tons gris de fer qui, répandus par toute la toile, servent de soutien et de merveilleux accompagnement à quelques notes éclatantes qui chantent çà et là dans cette œuvre vraiment lyrique, une des plus complètement belles et des plus originales que le maître ait produites. Et cependant, en dépit de leur mérite, ces deux grandes toiles, les seules de cet important travail qui nous aient été conservées, sont aujourd’hui exposées au Musée de Florence dans les plus déplorables conditions. A demi masquées par les pitoyables statues des Niobides qui empêchent d’en découvrir l’ensemble, dévernies, mal tendues sur leurs châssis, elles montrent dans leurs plis des amas de poussière depuis longtemps accumulée et accusent cruellement l’indifférence et l’incurie de ceux qui, au lieu de se parer de semblables chefs-d’œuvre, les laissent dans un tel état d’abandon, au grand scandale de tous les véritables amis de l’art.
Alors qu’il attendait d’être rassuré par l’abbé de Saint-Ambroise au sujet des conséquences que pouvait entraîner pour la suite de son travail le changement des dimensions primitivement fixées, Rubens apprenait tout à coup l’exil et l’internement de la Reine Mère à Compiègne, obtenus de Louis XIII par le cardinal de Richelieu, à la suite de la Journée des Dupes. La fin d’une lettre adressée d’Anvers le 27 mars i63 1 à Peiresc par l’artiste nous rend compte de l’impression qu’il avait ressentie de ces brusques événements : « Les nouvelles que nous recevons de la France, dit-il, sont certainement de la plus haute importance et plaise à Dieu que la catastrophe ne soit pas la plus malheureuse du monde! J’ai grande obligation à cette difficulté qui s’était élevée avec l’abbé de Saint- Ambroise relativement aux dimensions des tableaux, puisqu’elle m’a tenu en suspens depuis plus de quatre mois sans mettre la main à l’œuvre et il me semble que c’est mon bon génie qui m’a ainsi empêché de pousser plus avant mon travail. Je considère comme perdue toute la peine que j’ai prise, car il est à craindre que si on a saisi une personne aussi éminente ce ne soit pas pour la relâcher. L’exemple de la précédente escapade provoquera à l’avenir une telle vigilance qu’il n’y a