‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 429 sur 553 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

pour ravir. Qu’on regarde plutôt les deux faunillons dodus et rebondis du premier plan, leurs petits corps souples et gorgés de lait, leurs mines réjouies, leurs barbiches et leurs cornes naissantes! Le gros bonhomme joufflu, soufflant dans sa flûte rustique, le nègre et la gracieuse jeune femme qui l’avoisine, les têtes de la vieille et du vieillard coupés par le cadre, le tigre enfin, qui, tout frémissant, veut goûter aux grappes que tient Silène, ne sont pas moins merveilleux pour le charme et la sûreté de la peinture. On imaginerait difficilement en un sujet si infime une facture d’une distinction aussi exquise. A distance d’ailleurs, cet entrain magistral du pinceau, cette richesse de la palette et cet heureux emploi des gris neutres pour faire chanter les colorations très franches mais très discrètement réparties, composent un ensemble d’une tenue aussi forte que délicate et l’une des peintures les plus audacieuses et les plus éclatantes que nous ait laissées le grand artiste.

Dans ce même ordre de sujets inspirés par la mythologie, il convient également de citer le curieux tableau : les Amours des Centaures, qui, après avoir fait partie de la collection du duc d’Hamilton, est devenu la propriété de lord Roseberry. Avec une hardiesse qui cette fois n’exclut pas le goût, Rubens nous montre sous de grands arbres, dans un pays largement ouvert à leurs courses aventureuses, deux couples de centaures amoureux. Au premier plan, deux d’entre eux tendrement enlacés, échangent leurs caresses, tandis qu’un peu à l’écart, la seconde des centauresses semble, par un mouvement de coquetterie, vouloir se dérober à la poursuite de son sauvage adorateur. Peut-être quelque pierre gravée avait-elle fourni à Rubens le motif de la composition, car, en dépit de sa tournure rubénienne, on y retrouve, dans l’arrangement des groupes, cette concision élégante des formes et ce rvthme heureux des lignes qui sont comme le privilège de l’art classique. Mais ce qui appartient bien au maître, c’est la poésie farouche qui s’exhale de la scène ainsi comprise, poésie qui ne devait retrouver d’équivalent que deux siècles après, dans ces pages admirables du Centaure qu’un amour profond de la nature autant que le sens pénétrant de l’antiquité inspiraient de notre temps à Maurice de Guérin.

Sans recourir à ces êtres hybrides dans lesquels l’art ancien a voulu figurer l’union de la nature animale et de la nature humaine, Rubens n’avait pas à chercher bien loin ses modèles pour transposer dans un

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