CHAPITRE XIX
conforme à la réalité des choses, semble peu justifiable au point de vue de l’art et qui, en tout cas, enlève à la force de l’impression un élément pittoresque dont le maître aurait pu tirer un parti éloquent. En revanche, l’exécution de Rubens n’a jamais été plus merveilleuse que dans ce tableau pour lequel Eugène Delacroix, qui l’avait étudié avec soin pendant un voyage en Belgique fait en i85o, professait une admiration enthousiaste. Parlant de la hardiesse avec laquelle il est exécuté, « Rubens, dit-il, indique souvent ses rehauts avec du blanc. II commence ordinairement par colorer avec une demi-teinte locale très empâtée et c’est làdessus, à ce que je pense, qu’il place les clairs et les parties sombres. J’ai bien remarqué cette touche dans le Calvaire : les chairs des deux larrons y sont très différentes, mais sans effort apparent. Il est évident qu’il modèle ou tourne la figure dans ce ton local d’ombre et de lumière avant de mettre ses vigueurs. Je pense que ses tableaux légers, comme celui-ci et un Saint Benoît qui lui ressemble (i), ont dû être faits ainsi ».
Même procédé encore dans le Saisit François protégeant le monde, dont Delacroix vante aussi « la simplicité extraordinaire d’exécution, un très léger ton local sur les chairs, et quelques retouches un peu plus empâtées pour les clairs. Peinte en i633 pour l’église des Récollets de Gand, cette grande toile bizarre nous montre la Vierge et saint François ligués contre le Christ qui, d’un geste assez vulgaire, s’apprête à foudroyer le monde, à la façon d’un Jupiter tonnant. Sa mère, en lui montrant le sein qui l’a nourri, cherche à arrêter son bras tandis que saint Erançois couvre d’un pan de sa robe de moine le globe terrestre, comme pour le soustraire à la punition divine. Ce déploiement de force et ces attitudes effarées ne paraissent guère motivées en un pareil sujet, et cette stérile colère semble peu compatible avec la sagesse et la justice d’un maître souverainement bon qui, oublieux de sa dignité, s’emporte ici sans mesure avant de se calmer sans motif. Mais l’épisode admis, avec quel art il est exprimé ! quelle facture large et spirituelle ! quelle harmonie discrète, faite de colorations neutres : le costume brun du Saint, la robe violacée de la Vierge et la draperie noire dont elle est enveloppée, les tons bleuâtres du ciel et du fond de paysage!
C’est pour le maître-autel de l’église que les Jésuites de Gand avaient
(i Nous avons parlé de ce tableau qui se trouve dans la collection du roi des Belges, à enté de la très intéressante copie que Delacroix lui-même en a faite.