CHAPITRE XIX
harmonieux assemblage de vives colorations : des rouges variés, des ors, l’acier des armures, le blanc d’un cheval qui se cabre et les bleus attendris du ciel. Ainsi exprimée cette scène cruelle devient une source d’exquises délectations pour nos regards.
C’est avec le même entrain, également vers i635, que le grand coloriste peignit entièrement de sa main le Massacre des Innocents, pour un amateur d’Anvers, Antoine de Tassis, qui après avoir été échevin de cette ville, était devenu chanoine de la cathédrale (i). La composition, conçue d’une manière décorative, est d’une ordonnance superbe et Delacroix s’en est très heureusement inspiré pour son Entrée des Croisés à Constantinople en empruntant à la gravure de P. Pontius — elle reproduit le tableau en sens inverse, — non seulement le portique près duquel il a placé ses cavaliers, mais même plusieurs figures, entre autres celle de la femme agenouillée au premier plan. Les détails horribles abondent aussi dans cette scène de carnage, et il semble qu’avec sa verve exubé.rante Rubens les ait accumulés comme à plaisir. Où que le regard se porte, la lutte inégale de ces pauvre mères impuissantes à défendre leurs enfants se présente à nous avec tous les raffinements de cruauté que l’artiste a pu imaginer. Quelques-unes, suppliantes, essaient en vain de fléchir les bourreaux; mais la plupart affolées, avec la rage furieuse de fauves qui défendraient leurs petits, se ruent sur les assassins pour détourner leurs coups contre elles-mêmes, pour les repousser, les mordre ou les déchirer de leurs ongles. Sans se laisser distraire, ceux-ci poursuivent leur sinistre besogne, poignardant, passant au fil de l’épée les gracieuses victimes, ou les saisissant par les talons pour les briser contre les murailles. N’était cette figure de matrone flamande qui, placée au centre même du tableau, attire malencontreusement l’attention par sa tournure massive, sa pose théâtrale et son expression de commande, l’œuvre serait tout à fait émouvante. Cette fois encore pourtant, Rubens, comme s’il s’agissait d’une fête, a prêté à cette scène de désespoir toutes les gaietés de sa palette. Ainsi que dans le Jardin d' Amour, les violets pâles des costumes se nuancent de tons roses et les étoffes d’un vert tendre s’éclairent de jaunes délicats dans les lumières. Avec une entente
(i) Le Massacre des Innocents, acheté ensuite pour la galerie du duc de Richelieu dans laquelle il a été décrit par de Piles, fut vendu plus tard à l’Électeur de P>avière. Tl appartient aujourd'hui à la Pinacothèque de Munich.