CHAPITRE XX
mandée par le court espace de temps qui lui était accordé, il lui fallait donner à ces rapides indications la netteté nécessaire pour être bien compris. Ses coopérateurs ayant à traduire ses esquisses dans des ouvrages de dimensions considérables (i), toute méprise de sa part serait devenue, ainsi amplifiée, absolument choquante. La spontanéité et la sûre précision du travail sont donc ici prises sur le vif, et si quelques traits d’un goût douteux, ou quelques inventions par trop subtiles, se glissent parfois au milieu de ces improvisations, il n’est que juste d’en attribuer, du moins pour une forte part, la paternité à Gevaert, qui ne pouvait manquer de faire en cette occasion parade de la préciosité subtile qui lui était habituelle.
Mais si fondées que puissent être de pareilles critiques, on ne songe guère à les formuler en présence de ces esquisses si vivantes, si franchement inspirées, où la fantaisie se mêle si naturellement au bon sens, où les associations d’idées, même les plus disparates, sont rendues si plausibles, animées qu’elles sont par le souffle puissant du maître, exprimées sous une forme si brillante et si spirituelle. L’âge qui pour d’autres est celui de la déchéance et du repos n’avait fait qu’accroître chez lui l’essor des facultés créatrices, et jamais, en ses plus belles années, il n’avait manifesté une facilité et un élan plus merveilleux.
Pour venir à bout de cette tâche colossale, l’artiste avait abusé de ses forces. Souffrant déjà de la goutte, il lui fallait, outre la part de travail personnel qu’il avait à donner, sur^'eilIer encore et presser le travail de ses collaborateurs. Comme ses douleurs devenues plus intolérables l’empêchaient de marcher et même de se tenir debout, il se faisait conduire sur une chaise roulante de chantier en chantier, pour encourager ses aides et mener à bonne fin l’entreprise. Au jour donné, tout était prêt, et le 17 avril i635, l’archiduc, arrivé de la veille à la citadelle d’Anvers, où il passait la nuit, faisait son entrée dans la ville vers quatre heures de l’après-midi, entouré de la foule brillante et nombreuse des gentilshommes de sa cour et de toute la contrée. Attendu à la porte Saint-Georges par les confréries militaires réunies, il était complimenté par le bourgmestre Robert Tucher, qui lui souhaitait la bienvenue. Puis, suivant l’itinéraire arrêté d’avance, il admirait sur son passage toutes les décora-
1 Ces dimensions variaient de 18 à 3i mètres, tant pour la largeur que pour la hauteur des constructions.
DÉCORATION DE LA VILLE D’ANVERS
lions élevées en son honneur et après une courte station à la cathédrale, il gagnait l’abbaye de Saint-Michel où, suivant l’usage, des appartements avaient été disposés pour lui. Allocutions, offrandes de fleurs, fanfares, décharges de mousqueterie, illuminations et feux d’artifice, rien ne manquait à la fête. Mais quand celui qui en était le héros chercha autour de lui pour le complimenter le principal ordonnateur de toutes ces décorations, il apprit que, cédant à la fatigue et au mal qui le minait, Rubens s’était vu obligé de garder le logis. Dès le lendemain, l’archiduc l’honorait de sa visite pour lui adresser ses félicitations et ses remerciements.
Le succès avait répondu à l’attente de la cité et, pour contenter la population, les décorations étaient restées exposées pendant un mois. Afin même d’en conserver le souvenir, dès le a5 mai i635, les magistrats avaient voté les fonds nécessaires pour l’impression d’un ouvrage édité avec luxe et dans lequel van Thulden retraça à l’eau-forte l’ensemble et quelques-uns des détails importants de ces décorations. Un an après, on résolut d’offrir à l’archiduc quelques-unes des peintures les plus remarquables qui en faisaient partie; mais comme un grand nombre d’entre elles étaient déjà détériorées, il fallut les restaurer avant de les lui envoyer. Rubens, qui avait encore touché un supplément d’allocation pour les remettre en état, fut chargé avec le trésorier de la ville, Jacques Breyel, de les installer dans le palais du prince, et du au 6 février lôSy, ils séjournèrent tous deux à Bruxelles afin de choisir le lieu le plus convenable pour les placer. Les frais d’appropriation, le prix des cadres destinés aux tableaux et des piédestaux faits pour recevoir les statues, grossirent encore le déficit causé déjà dans les finances de la ville par le surcroît des dépenses votées primitivement. Afin de rentrer en partie dans ses fonds, la municipalité ordonna la vente du restant des peintures ; mais comme celles-ci avaient été exposées à la pluie et à des dégradations de toute sorte, elles n’atteignirent qu’un prix dérisoire et il fallut se résigner à les conserver avec l’espoir qu’elles pourraient être utilisées dans une autre occasion (i).
La publication ordonnée par le Magistrat pour conserver le souvenir de cette entrée solennelle fut retardée par les lenteurs que mit Gevaert à en livrer le texte. Aussi ce volume ne parut-il qu’en 1642, — c’est-à-dire
(i) Ces détails sont empruntés à l’étude très complète faite par M. Max Rooses sur cette entrée de l’archiduc à Anvers. Œuvre de Rubens, III, p. 2g2-336.