CHAPITRE XX
devenu peu à peu plus exigeant, il a meublé sa mémoire et ses carnets de poche de notations plus détaillées et plus précises, recueillies par lui au cours de ses promenades. C’étaient tantôt des croquis de plantes et d’arbres enlevés à la hâte, tantôt des figures de travailleurs, des paysans saisis sur le vif dans leurs attitudes familières, ou bien une foule d’éléments pittoresques qu’il utilisait dans ses grandes compositions et dont il arriva même à faire le principal motif de ses tableaux. Tel est cet Enfant prodigue acheté en 1894 pour le Musée d’Anvers, dans lequel, autour de la figure principale, — un misérable loqueteux, blême, exténué, à peine couvert d’un lambeau d’étoffe verdâtre, — il a groupé les ustensiles et les animaux les plus variés : des selles, des harnais, des pelles, des balais, des paniers, un chariot, des volailles, des vaches étendues ou debout dans l’épaisse litière, des porcs, de gros chevaux flamands devant leur mangeoire bien garnie, etc., etc. Tout cela est indiqué à peu de frais, d’une touche expéditive et sûre, dans une gamme sourde, faite de bruns assortis, sans autres colorations que le rouge du corsage et le gris clair de la jupe de la servante qui verse aux pourceaux leur pâtée ; mais tout cela est plein de mouvement et de vie, aussi bien observé que justement rendu.
Insensiblement l’artiste avait pris goût au calme de cette vie rustique, car le 2g mai 1627, il achetait de Jacques Loemans, sur le territoire d’Eeckeren, une petite propriété avec des terres et une maison de plaisance entourée d’eau et connue sous le nom de Hoff van Urssel, où il se proposait, sans doute, dès lors, de faire des séjours assez prolongés. Mais il avait à peine pu l’habiter, ses missions diplomatiques l’ayant retenu à l’étranger pendant les années qui suivirent. Maintenant qu’il était de retour dans son pays et que sa vie s’annonçait plus stable, son désir d’indépendance aussi bien que le soin de sa santé lui faisaient de nouveau souhaiter de passer aux champs la belle saison. Soit que ce bien d’Eeckeren, qu’il garda cependant jusqu’à sa mort, eût cessé de lui plaire, soit qu’il ne le jugeât plus en rapport avec l’importance de sa position et de sa fortune, ou enfin que l’occasion se fût présentée pour lui d’un placement avantageux, Rubens acquit, le 12 mai i635, au prix de g3 000 florins (i), la seigneurie de Steen, située sur le territoire
(1) Ce prix équivaut à prés de 600000 francs pour notre époque.