‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 471 sur 553 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

donne ses ordres ; partout l’image d’une activité qui, au moment où elle va s’éteindre avec le jour qui tombe, semble ranimer un instant toute cette contrée d’une vie nouvelle. Et cependant au milieu de ce redoublement d’activité, on sent déjà comme les apaisements de la nuit

prochaine et dans l’air rafraîchi le vague parfum des foins remués monte lentement et remplit l’atmosphère de ses pénétrantes senteurs.

Bien différente, mais peut-être plus franche encore, est l’impression de ce Paysage à l’A rc-en-Ciel dont la collection de sir Richard Wallace et la Pinacothèque possèdent chacune un exemplaire de dimensions différentes, tous deux de la main du maître. Ici encore, l’été déploie toute la richesse de ses colorations. L’or des blés mûrs tranche fortement sur le vert des prairies dont la pluie vient de raviver l’éclat et les cimes des arbres éclairées par le soleil se détachent en pleine lumière sur les nuages assombris où l’arc-en-ciel décrit sa grande courbe. Comme dans le tableau précédent, partout dans cette saine et robuste peinture, la généreuse fécondité de la terre est exprimée avec une puissance magistrale. En présence de cette sérénité resplendissante rendue à la campagne après la tempête, on songe involontairement à l’hymne de reconnaissance et de joie qui dans la Symphonie pastorale succède aux derniers grondements de l’orage.

Par l’importance qu’il attribue à ces spectacles changeants du ciel, Rubens est véritablement un novateur et personne avant lui n’avait songé à y représenter les grandes luttes des nuages et leurs incessantes transformations. Ce n’est pas seulement, en effet, la chute de la neige, ou l’apparition de l’arc-en-ciel après l’orage qu’il a peintes ; mais tous les phénomènes de la lumière, toutes les perturbations de l’atmosphère ont tour à tour attiré son attention et tenté ses pinceaux. Dans un paysage appartenant à Sir W. Wynn, il nous montre les rayons du soleil qui filtrent à travers les arbres d’une forêt où, à l’aube du jour, un chasseur avec sa meute s’élance à la poursuite du gibier. Une autre fois, c’est au contraire la tombée du jour qu’il a représentée dans ces Voituriers du Musée de l’Ermitage qui essaient de tirer leur charrette des ornières où elle s’est embourbée. Nos hommes se pressent car le chemin est difficile et la nuit va venir. Déjà, dans une éclaircie des arbres qui couronnent les rochers voisins, on entrevoit la lune qui s’élève au-dessus de l’horizon et mêle ses clartés douteuses à celles du crépuscule. Cette heure mysté-

RUBENS PAYSAGISTE

rieuse, si chère aux paysagistes de notre temps, n’avait jamais inspiré les artistes de l’époque de Rubens et il en a exprimé avec un charme exquis la poétique indécision. Bien rarement aussi on avait osé, avant lui, aborder, comme il l’a fait dans le Clair de Lune de «Dudley House», les augustes recueillements de la nuit étoilée, ses lueurs incertaines, sa solitude et son silence à peine troublés par la marche errante d’un cheval qui broute au premier plan. Plus imprévue encore est l’impression de ce petit Paysage avec un Oiseleur, que nous possédons au Louvre et dans lequel le soleil, se dégageant de la brume matinale, dissipe et boit les vapeurs argentées qui flottent au-dessus des eaux, tandis que la nature entière se réveille pénétrée de lumière et de fraîcheur.

Dans tous ces paysages, des figures et des animaux, très vivants dans leurs allures et toujours placés au bon endroit, achèvent de caractériser la signification de chaque œuvre ou par quelques notes piquantes — le jaune clair d’une vache, le blanc d’un cheval, le bleu ou le rouge vif d’une jupe — • en relèvent la tonalité générale. Ce sont, par exemple, dans la Matinée du Louvre, des hommes qui scient un arbre, un oiseleur qui a tendu son filet, un cavalier et deux dames à demi cachées dans des buissons et guettant la capture des passereaux qui volent dans cette direction. Parfois, comme dans le Paysage avec un troupeau de brebis qui appartient à lord Carlisle, le maître, désireux de faire mieux ressortir la sauvagerie du site qu’il a choisi, se contente d’y mettre une seule figure, celle d’un pâtre appuyé sur sa houlette et entouré de son petit troupeau. Mais, d’habitude, il est porté par son tempérament même à multiplier les personnages de ses compositions pittoresques. Dans un autre Paysage avec Arc-en-Ciel, dont le Musée du Louvre et celui de l’Ermitage possèdent deux répétitions légèrement modifiées, le premier plan est occupé par un grand gaillard à la chevelure abondante qui, couché par terre, regarde tendrement une blonde à robuste carrure, appuyée sur lui avec abandon, tandis que, non loin de là, près d’un autre couple amoureux, un autre berger s’apprête à jouer de sa flûte rustique. En même temps que l’exécution de ces deux tableaux dénote une époque un peu antérieure, le site représenté, avec ses côtes escarpées, semble un souvenir de l’Italie et comme une transposition flamande d’œuvres connues de Giorgione ou de Titien. En revanche, c’est bien la silhouette de Steen que nous retrouvons au Musée de Vienne dans une

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