CHAPITRE XXI
fidélité la couleur et le travail, autant du moins que je puis m’en rapporter à un souvenir sinon effacé, du moins un peu brouillé après tant d’années écoulées. » Aussi Rubens, en rendant grâces à Peiresc, l’assure que tout ce qu’il possède dans ses collections est absolument à son service. II croit utile de l’informer « qu’à l’endroit où fut découverte cette peinture, on trouva également de nombreuses médailles antiques, la plupart des Antonins — Il a aussi oublié de lui dire qu’il a vu, avant son dernier départ d’Anvers, un très grand volume intitulé Roma Sotterrajiea, qui lui a paru une œuvre remarquable et d’un grand intérêt au point de vue religieux; elle témoigne de la simplicité de l’église primitive qui, de même qu’elle l’emportait par la piété et la vérité sur toutes les croyances du monde, était cependant infiniment inférieure à l’ancien paganisme sous le rapport de la grâce et de l’élégance ». II sait, de plus, d’après des lettres de Rome, qu’on vient de publier la Galerie Justinienne, aux frais du marquis Giustiniani, qu’on lui dit être un ouvrage du plus grand prix, et il espère qu’il en recevra dans peu de mois un exemplaire en Flandre. Mais il croit bien que tous ces fruits nouveaux parviennent au musée de son ami dans leur primeur. C’est par cette lettre que se termine la correspondance qu’échangeaient entre eux ces deux grands esprits si bien dignes de s’entendre. Peiresc, en effet, mourait à Aix peu de temps après, ^le 24 mai 1687, sans avoir pu faire les honneurs de sa chère province à son illustre ami.
Si précieux que fût pour Rubens ce cordial échange de pensées, sa correspondance et le soin des affaires politiques dont il avait parfois encore à s’occuper ne tenaient à ce moment qu’une place restreinte dans sa vie. De son mieux, en effet, il s’efforçait de réserver pour son art la plus grande part de son temps, et malgré l’état de sa santé de plus en plus ébranlée, ses dernières années devaient être remplies par une production si abondante que la continuité de ce travail sans trêve a certainementhâté sa fin. Jalouxde l’attacher à sa personne, l’archiduc Ferdinand l’avait, le i5 avril i636, confirmé dans sa charge de peintre de la Cour, et, le i3 juin suivant, Rubens prêtait en cette qualité serment à son nou- ^•eau maître. L’Infant n’était pas grand connaisseur en peinture, et il s’intéressait, sans doute, davantage à l’équitation, à la chasse et à tous les exercices qui avaient fait la joie de sa jeunesse. Dans ses lettres à Philippe IV, il exhale à chaque instant les regrets de ne pouvoir trouver en
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Flandre l’équivalent de ces plaisirs qu’il avait autrefois goûtés avec son frère; il lui demande de le tenir au courant des chasses de la Cour, il lui envoie en cadeaux des chiens, des chevaux de la Frise, et si dans cette correspondance, dont M. C. Justi a publié de précieux extraits (i), il est très souvent question de tableaux, c’est que Ferdinand doit à chaque instant répondre aux pressantes sollicitations que son frère lui adresse à cet égard. Le roi d’Espagne, en effet, avait décidé d’orner de peintures le pavillon de chasse de Torre de la Parada, qu’il s’était fait construire à trois lieues de Madrid, près de sa résidence de Buen-Retiro. Pris et pillé en 1710, lors de la guerre de la Succession, ce château ne nous serait plus connu, même de nom, sans les tableaux dont il était autrefois décoré et qui pour la plupart sont aujourd’hui réunis au Musée du Prado. Habitué comme il l’était à satisfaire immédiatement tous ses caprices, le roi avait montré une hâte extrême de voir réaliser son désir, et Rubens seul était en mesure de le contenter â bref délai. Il aimait son talent et il savait, pour l’avoir vu à l’œuvre, quelle était son ardeur au travail et sa facilité. Peu de temps auparavant, un envoi de vingt-cinq tableaux adressés de Flandre à la reine Isabelle de Bourbon venait d’être expédié par les soins du maître, qui avait peint lui-même plusieurs d’entre eux (2). Une Chasse de Diane, entre autres, et Cérès et Pan, exécuté en collaboration avec Snyders, ainsi que deux toiles représentant les Cinq Sens, faites autrefois avec le concours de Jean Brueghel. Ces diverses peintures, qui étaient aussitôt placées dans la salle à manger, avaient encore ravivé le goût du roi pour les ouvrages de l’artiste. Aussi avait-il, en i636, chargé celui-ci de diriger la décoration totale de Torre de la Parada et peut-être même ce projet était-il arrêté dans son esprit dès le séjour de Rubens en Espagne, car de Piles, d’habitude assez exactement informé, nous apprend « que Philippe IV lui en avait fait prendre les mesures dans le temps qu’il était à la Cour, pour y travailler à sa commodité lorsqu’il serait arrivé dans sa maison (3) ».
Les sujets désignés par le roi lui-même devaient être tirés des Métamorphoses d’Ovide, non seulement afin de laisser toute liberté â la fantaisie des artistes, mais aussi pour que rien dans cette retraite que le
(1) Diego Velazquei, I, p. 397, et II, p. 401.
(2) Ces tableaux figurent, en effet, dans un inventaire des Palais royaux dressé en i636.
(3) Œuvres de de Piles . Amsterdam, 1767, t. IV, p. 375.