CHAPITRE XXI
souverain s’était choisie ne lui rappelât les contraintes de la Cour et les ennuis auxquels il voulait échapper. Ovide, d’ailleurs, était plus que jamais en vogue à cette époque, aussi bien en Flandre qu’en Espagne, et ainsi que le remarque avec raison M. Justi, « il n’y avait pas alors de grande fête sans que l’Olympe, le Parnasse ou le bois Sacré de Diane ne figurassent sur le théâtre de Buen-Retiro » ( i ). La décoration ne comprenait pas moins de douze grandes salles au premier étage et de huit au rez-de-chaussée. Cet ensemble devant être livré le plus promptement possible, le travail était trop considérable pour que Rubens seul pût en venir à bout. Aussi avait-il été convenu qu’il ferait les esquisses de toutes les compositions et qu’en se réservant les sujets qu’il voudrait traiter lui-même, il confierait l’exécution des autres âdes artistes choisis par lui. Le maître s’adjoignit à cet effet pour collaborateurs dix peintres d’Anvers, les uns ses amis comme Jordaens, C. de Vos et Snyders; les autres ses élèves : Erasme Quellin, van Thulden, J. van Eyck, J. -P. Gouwi, J. Cossiers, J. -B. Borrekens et Th. Willeborts. Une lettre de l’Infant-, datée de Douai le 20 novembre i636, annonce au roi que Rubens s’est mis à la besogne et qu’en retournant à Bruxelles, il rendra compte à S. M. de l’avancement du travail, dont il pressera le plus qu’il pourra la livraison. A partir de ce moment, dans chacune des lettres qu’il échange fréquemment avec son frère, l’archiduc, pour répondre à ses instances, ne cesse pas de l’entretenir de cette affaire. Coup sur coup, de Bruxelles, des divers lieux où il campe pour les opérations de guerre dont il a le commandement, d’An\ers où il va exprès pour voir Rubens, il écrit au roi afin de lui donner des détails sur les tableaux, sur les retards que subit leur achèvement, sur le mode de transport qu’il convient d’employer pour leur expédition, car la rupture avec la France entrave souvent les communications, et il faut recourir â l’ambassadeur de Venise pour obtenir â Paris les passeports nécessaires. Philippe IV manifeste ime impatience extrême et, pressé par lui de hâter l’envoi des peintures, Ferdinand insiste auprès des artistes qu’il trouve trop lents, « trop flegmatiques... et bien moins expéditifs que le S*" Velâzquez ». Il voudrait du moins obtenir d’eux des engagements formels et des dates précises, d'rès honnêtement, Rubens se défend ; il assure qu’il fera de son mieux
(i) Diego Velâzquez, I, p. 3gQ.
TABLEAUX PEINTS POUR PHILIPPE IV
et qu’il ne perdra pas une heure pour contenter le roi; mais il lui faut compter avec la goutte, dont les accès sont devenus à la fois plus fréquents et plus douloureux, et qui, malgré son courage, lui ôtent parfois toute possibilité de travailler. Dans ces conditions, il doit, comme il l’a fait peu de temps auparavant, à propos des décorations exécutées pour l’entrée de l’archiduc à Anvers, stimuler ses coopérateurs et payer de sa personne, alors qu’il aurait si besoin de repos. Quand les peintures sont terminées, il faut encore attendrejusqu’àce qu’elles soient suffisamment sèches, batailler avec le cardinal qui voudrait les expédier aussitôt.
Tout en maugréant, celui-ci est bien obligé de se rendre aux raisons que lui donne le maître, car, ainsi qu’il le dit
naïvement, « il est sur ce point plus compétent que moi ». La saison n’étant guère favorable « et le soleil ne luisant que par miracle », les tableaux, terminés dès le 21 janvier i638, ne purent partir que le 1 1 mars suivant, avec d’autres peintures également envoyées de Flandre, sous la conduite d’un gentilhomme attaché à la maison de Ferdinand, qui ayant accompagné à travers la France le convoi, arriva à Madrid à la fin d’avril.
Afin d’exciter l’émulation de ses collaborateurs, Rubens leur avait, contre son habitude, permis de conserver la paternité des ouvrages qu’ils avaient peints et qui figurent aujourd’hui sous leurs noms au Musée du Prado. Les esquisses qu’il avait dû remettre à chacun d’eux en toute
LE CHRIST MORT, PLEURE PAR LES SAINTES FEMMES, (Musée de Berlin.)
DOO