‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 484 sur 553 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

hâte, témoignent également de son désir de leur laisser plus de latitude qu’il n’avait coutume d’en accorder à ses aides. Non seulement, en effet, elles sont, en général, de petites dimensions, mais elles n’ont pas non plus la précision que d’ordinaire il donnait aux travaux de ce genre. Réunies autrefois dans les collections du duc d’Osuna et du duc de Pastrana, à Madrid, elles ont été depuis peu dispersées dans diverses collections publiques ou privées, dans les Musées de Bruxelles et de Berlin, chez Mme Ed. André, chez M. le comte de Valencia, etc. Pressé par le temps, Rubens ne s’est pas privé d’emprunter à ses souvenirs d’Italie et à ses propres œuvres bien des figures ou même des groupes qu’il a introduits dans ces compositions. Mais, au lieu d’en arrêter rigoureusement les formes, son dessin est demeuré flottant et il semble s’être uniquement préoccupé de leur donner une silhouette pittoresque et une coloration agréable. Ces esquisses, parmi lesquelles nous devons mentionner de préférence celles de la Course d’Atalante, de Céphale et Procris, de Diane et Endymion , de V Amour chevauchant sur luî dauphin, sont surtout remarquables par leur fraîcheur, par la grâce et la légèreté de l’exécution. A voir les productions ternes et insignifiantes auxquelles elles ont servi de modèles, on ne pourrait guère en soupçonner le charme. D’ailleurs les tableaux dont Rubens s’était réservé l’exécution, le Combat des Lapithes et des Centaures, V Enlèvement de Proserpine, Orphée et Eurydice, Jupiter et Junon, Mercure et A rgus et le Banquet de T érée, ne sauraient non plus compter parmi ses meilleurs ouvrages. Ils témoignent trop clairement de la hâte d’un travail expéditif et qui, suivant toute vraisemblance, s’est borné pour lui à quelques retouches. Mais, comme le fait observer M. Justi, il s’agit là, en somme, d’une décoration d’ensemble, improvisée en quelque sorte et destinée à un simple rendez-vous de chasse. Les courtisans qui devaient les voir à Torre de la Parada n’auraient pu, au milieu des divertissements qu’ils y trouvaient, goûter des œuvres plus étudiées, plus correctes ou plus délicates. Le choix même des sujets s’accordait avec une pareille destination et jamais Rubens n’en a peint de plus horribles que le Banquet de Térée ou Saturne dévorant ses Enfants, sans omettre, d’ailleurs, aucun des détails répugnants que comportaient de pareils épisodes. L’enchevêtrement des bras et des jambes dans la partie gauche du Combat des Lapithes n’est pas non plus très plaisant à voir et il serait facile de

TABLEAUX PEINTS POUR PHILIPPE IV

relever dans la plupart de ces compositions bien des vulgarités ou des fautes de goût. Malgré tout, par l’entrain et le mouvement que l’artiste y avait mis, l’ensemble devait présenter les contrastes et l’aspect harmonieux qu’il fallait surtout chercher dans ce travail, brossé avec une précipitation extrême et qui, en réalité, n’avait guère pris plus d’une année. Tel qu’il était, du reste, le roi en fut si satisfait qu’il commanda aussitôt à Rubens dix-huit autres tableaux pour compléter la décoration du château. De même que pour les premiers, une nouvelle somme de

10 000 florins lui fut allouée à cet effet. Snyders était en même temps chargé de peindre des sujets de chasse pour les espaces demeurés vides.

Le Sojuin i638, l’archiduc Ferdinand écrivait d’Anvers même au roi qu’il venait de transmettre cette commande à Rubens et « que celui-ci peindrait tous les tableaux de sa main afin de gagner du temps.... Mais

11 est en ce moment très éprouvé par la goutte. Aussi n’a-t-il pu finir encore le Jugement de Pâris (qui devait faire partie du premier envoi) ; mais il est très avancé ». Le 20 juillet et le 1 1 décembre suivants, nouvelles lettres de l’Infant datées de Bruxelles, pour s’excuser des retards qu’a subis l’achèvement de ce tableau, retards provoqués par les accès réitérés de la goutte auxquels Rubens est de plus en plus exposé. Enfin, le 27 février i63g, Ferdinand annonce à son frère le départ prochain du Jugement de Pâris qui, à cause de ses grandes dimensions (2 mètres sur 3 m. 80) n’a pu être chargé par le courrier ordinaire. « C’est sans doute au dire de tous les peintres, la meilleure œuvre de Rubens, ajoute-t-il. Je ne lui reproche qu’un défaut, mais à propos duquel je n’ai pu obtenir satisfaction, c’est l’excessive nudité des trois déesses ; à quoi l’artiste a répondu que c’était là que se voyait le mérite de la peinture. La Vénus placée au milieu est le portrait fort ressemblant de la femme du peintre, la plus belle de toutes les dames d’Anvers. » Le bon cardinal était, on le voit, exposé à de singuliers débats dans lesquels ses timides observations n’étaient guère écoutées. 11 est vrai que cet étalage complaisant de nudités dont il avait quelque raison de se scandaliser était, au contraire, tout à fait du goût de son frère et qu’avec une absence complète de toute pudeur conjugale, l’artiste, de son côté, continuait à faire au public les confidences les plus intimes sur sa jeune femme. En la représentant sous les traits de Vénus, Rubens toujours aussi épris d’elle, n’avait garde de manquer une si excellente occasion de lui faire décerner le prix de la

Page 1