ENFANTS PORTAN T UNE SPHÈRE
(Musée de l’Ermilage.)
paysage où paissent en liberté des cerfs et des biches. Une tenture d’un vert sombre est suspendue à gauche; à droite, l’eau d’une fontaine jaillit dans une vasque ; au-dessus des roses s’épanouissent en guirlandes et des fleurs variées tapissent le gazon. Avec une sincérité absolue, l’artiste a reproduit les beautés ou les imperfections du jeune modèle qui a posé devant lui pour ces trois figures. La plus gracieuse, la blonde, — celle qui ressemble le plus à Hélène, — • nous apparaît charmante dans la gaucherie de sa pose, découvrant aux regards de tous, sans plus de pudeur qu’un jeune animal, des chairs frissonnantes dont la blancheur nacrée forme avec le bleu du ciel une harmonie d’une délicatesse exquise. Si le réalisme un peu choquant de ces nudités étalées dépasse un peu les conventions admises, la souplesse du modelé et la fraîcheur du coloris sont bien faites pour ravir un peintre; elles attestent l’aisance et les séductions infinies que Rubens savait donner à ces scrupuleuses consultations de la nature. A la décharge de l’époux qui nous prodiguait d’aussi
indiscrètes confidences sur sa compagne, il convient d’ajouter, ainsi que nous l’avons déjà remarqué à propos d’autres ouvrages du même genre, que le maître avait peint pour lui-même cette étude et qu’il l’avait gardée dans son musée secret où elle demeura jusqu’à sa mort. Un scrupule encore plus légitime avait également empêché sa veuve de le joindre à la vente qui fut faite alors. Mais par son réalisme même, elle devait attirer l’attention de Philippe IV et avide comme il l’était de ces exhibitions de chair fraîche, le morose et galant souverain ne manqua pas de s’en assurer la possession. Espérons que le brave cardinal, déjà si souvent exposé par son frère à des démarches un peu compromettantes pour sa dignité ne fut pas cette fois obligé de lui servir d’intermédiaire.
C’est pour sa propre satisfaction que Rubens peignait de pareilles œuvres et trouvait ainsi l’occasion de se renouveler par cette étude immédiate de la nature. Mais, sans parler des nombreux travaux qu’il devait à si bref délai exécuter pour le roi d’Espagne, il avait encore à s’acquitter des importantes commandes que lui valait sa célébrité. A Madrid même, uri marchand anversois qui s’y était fixé, P. Rambrecht, le chargeait de peindre pour l’hospice des Flamands fondé dans cette ville en iSgq, un grand tableau du Martyre de Saint André, patron de cet hospice. L’ordonnance de la scène telle qu’il la conçut n’est pas sans quelque analogie avec celle du Coup de Lance. Pendant que les bourreaux s’occupent de fixer les derniers liens par lesquels la victime est retenue à la croix, des femmes compatissantes essaient en vain de fléchir l’officier qui préside aux apprêts du supplice. L’une d’elles, une blonde agenouillée au premier plan et dont les traits rappellent ceux d’Hélène, tend vers cet officier ses bras suppliants; mais celui-ci semble indiquer par son geste qu’il ne fait qu’exécuter les ordres qu’il a reçus et ne peut, par conséquent, écouter sa prière. Indifférent à ce qui se passe autour de lui, le Saint, les yeux levés au ciel, attend la mort d’un air de résignation et de confiance. L’effet de la scène qui se détache très vivement sur un ciel assombri est saisissant, et les divers groupes de figures échelonnées dans la composition attestent par la justesse de leurs espacements respectifs cette détermination exacte des plans qui, nous le savons, procède chez Rubens d’une science impeccable. Quant à la facture, il est difficile de l’apprécier à raison de l’obscurité de la chapelle récemment bâtie (calle Claudio Coello) où cette grande toile est installée au-dessus du maître-autel.