‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 487 sur 553 · DERNIÈRES ŒUVRES · texte numérisé non relu

DERNIÈRES ŒUVRES

C’est également par l’entremise d’un de ses compatriotes établi à Florence, le peintre Joost Sustermans, un portraitiste élève de Fourbus et alors très en vogue en Italie, que Rubens reçut la commande d’un grand tableau destiné sans doute au duc de Toscane. Le choix du sujet était laissé à l’artiste qui, fidèle à son constant amour de la paix, proposa de peindre une scène allégorique représentant les Horreurs de la Guerre. Sa proposition ayant été agréée, le maître désireux d’envoyer en Italie une œuvre digne de lui, en avait fait deux esquisses très étudiées qui appartiennent aujourd’hui, l’une à la National Gallery, — c’est la plus remarquable, — l’autre à la collection laissée par M. Eud. Marcille. Le 12 mars 1638, il annonçait d’Anvers à Sustermans l’envoi du tableau dont il venait de toucher le paiement et qui se trouve aujourd’hui au palais Pitti. Les routes d’Allemagne étant à ce moment peu sûres et fort encombrées à cause des événements militaires dont ce pays était alors le théâtre, il avait trouvé plus prudent de faire l’expédition par Lille et par la France. Cédant au désir de son correspondant, Rubens lui envoie en même temps une explication très détaillée du programme qu’il s’est proposé, et il nous suffira de citer le début et la fin de ce long commentaire pour montrer la subtilité raffinée des intentions qu’il avait mises dans son œuvre. « La principale figure est Mars qui, sortant du temple ouvert de Janus (lequel en temps de paix, selon la coutume romaine, était ferméj, marche avec son bouclier et son épée ensanglantée et menace le peuple de quelque grand malheur. Il se soucie peu de Vénus sa bien-aimée qui, accompagnée d’amours, s’efforce, par ses caresses et ses baisers, de le retenir. De l’autre côté. Mars est tiré en avant par la furie Alecto, qui tient une torche dans sa main,...» et après s’être étendu complaisamment sur les nombreux détails symbolisant les maux qu’entraîne la guerre, Rubens termine en donnant la signification d’une figure de femme éplorée, les bras levés en l’air — réminiscence évidente de la figure placée au centre du Massacre des Innocents qu’il avait peint peu de temps auparavant. — « Cette femme en deuil vêtue de noir, avec son voile déchiré, dépouillée de tous ses joyaux et de tout ornement, est la malheureuse Europe qui, depuis de si longues années, souffre de rapines, d’outrages et de misères dont les dommages défient toute expression. Son attribut est le globe porté par un petit ange ou génie, et surmonté de la croix pour signifier le monde chrétien. » Rubens aurait pu s’épargner ce long commen-

taire, car sa composition est par elle-même assez claire et, ce qui vaut mieux que les intentions compliquées qu’il lui prête, elle a été conçue d’une façon très simple et réalisée par des moyens purement pittoresques. Au lieu de ces rébus littéraires auxquels n’étaient que trop enclins les beaux esprits de cette époque, elle nous présente, en effet, parées des formes les plus gracieuses et des couleurs les plus aimables, les œuvres de la paix opposées, par un contraste très naturel, aux sombres et horribles personnifications de la guerre, dans une œuvre pleine de vie et de mouvement. En un pareil sujet, l’idée d’un tel rapprochement était certainement élémentaire ; mais il fallait être Rubens pour lui prêter, comme il l’a fait, les éloquentes séductions de son génie, pour animer d’un si furieux élan le Dieu de la Guerre qui s’arrache, frémissant et irrésistible, aux étreintes de son amante éperdue et va porter sur son passage la désolation et la mort. Dans le post-scriptum de la lettre qu’il écrit à Sustermans, Rubens avec l’esprit d’ordre qui le caractérise, n’oublie pas de lui recommander, ainsi qu’il l’a déjà fait à Peiresc, les précautions « que doit connaître un homme si éminent en sa profession », afin de remédier aux détériorations qu’a pu produire sur une peinture encore fraîche le long séjour qu’elle a dû faire dans une caisse « où son éclat a pu se ternir, notamment dans les chairs ou dans les blancs, qui auront quelque peu jauni ». En l’exposant de temps à autre au soleil, elle reprendra toute sa vivacité, et il autorise d’ailleurs son confrère à réparer de sa main les dégâts qui auraient pu se produire.

Une autre commande qui fut faite presque en même temps à Rubens par l’entremise d’un peintre allemand fixé à Londres et nommé Georges Geldorp, évoquait chez lui des souvenirs encore plus lointains que ceux d’Italie. Il s’agissait, cette fois, d’une œuvre destinée à la ville de Cologne. Pressé par le temps, le maître écrivait d’Anvers à Geldorp, le 25 juillet 1687, pour le prier de « lui accorder un répit d’un an et demi afin de s’occuper de ce travail un peu plus à son aise ». Il aimerait à traiter le sujet du Martyre de Saint Pierre, avec le saint crucifié la tête en bas, et il ferait de son mieux, « car il a conservé une très vive affection pour la ville de Cologne où il a vécu jusqu’à l’âge de dix ans ». Un peu moins d’une année après, le 2 avril i638, Rubens demande à Geldorp de vouloir bien prévenir l’ami auquel il sert d’intermédiaire qu’il ait à prendre un peu de patience; le tableau « est fort avancé et il a l’espoir

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